Ce joyau méconnu qu’est l’île Saint-Barnabé
Émergeant à 3 km au large de Rimouski, l’île Saint-Barnabé est un joyau du Saint-Laurent qui demeure méconnu, même par la population locale. Il est temps de rendre justice à ce bout de terre auréolé de mystère et de mettre en valeur cette « émeraude jetée dans le Saint-Laurent »* comme elle le mérite.
Dès le début de la Nouvelle-France, l’île Saint-Barnabé ne passe pas inaperçue. Jacques Cartier la remarque lors de son deuxième voyage, puis Samuel de Champlain la nomme Saint-Barnabé sur une carte datant de 1612. La petite île très effilée, large d’à peine 300 m et longue de 6 km, abrite un poste d’observation de bateaux au XVIIIe siècle, période où un célèbre ermite, Toussaint Cartier, y aurait débarqué afin d’y vivre une vie séparée du monde, entrant ainsi dans la légende locale. À l’époque, le lieu assure un rôle capital pour la navigation, étant la première île du Saint-Laurent sur le chemin vers Québec.
Puis l’endroit perd de son importance stratégique. Quelques habitants y vivent en pratiquant une agriculture de subsistance, et des villégiateurs y séjournent à l’occasion pour la chasse et la pêche. Les derniers insulaires quittent définitivement l’île à la fin du XXe siècle en vendant leur lot à la Ville de Rimouski. Depuis, la gestion du territoire a été confiée à plusieurs organismes avec plus ou moins de succès.
Pour cette raison, l’île Saint-Barnabé, malgré ses attraits naturels, son réseau de sentiers d’une douzaine de kilomètres et son camping rustique, reste dans l’ombre, en comparaison de ses équivalents dans l’estuaire du Saint-Laurent, comme l’île aux Lièvres ou l’île aux Grues. « Même les Rimouskois connaissent très peu ce territoire, et probablement que la majorité des gens du coin n’y ont jamais mis les pieds », estime François Dufresne, capitaine de bateaux et maintenant gestionnaire de l’île pour la municipalité de Rimouski. Encore aujourd’hui, beaucoup de Rimouskois tiennent pour acquis que ces quelques centaines d’hectares relèvent d’intérêts privés.
François Dufresne admet lui-même qu’avant qu’il ne devienne un employé de la Ville, l’île Saint-Barnabé n’évoquait pour lui rien de particulier. « Quand on m’a offert le poste, j’étais dubitatif. Je ne voyais pas en quoi elle était intéressante », se souvient cet ex-guide de chasse qui a notamment travaillé à l’île d’Anticosti. Puis peu à peu, il a découvert les richesses de l’île et son histoire. « J’en suis devenu un ardent promoteur », dit-il.
Dans un autre monde
François Dufresne est l’un des capitaines des bateaux qui nous transportent sur cette butte de terre pour une traversée qui ne dure qu’une quinzaine de minutes, à partir de la marina de Rimouski. Une fois les deux pieds sur l’île, on se retrouve dans un autre monde. Le brouhaha de la ville s’apaise, et ne retentit que le sifflement du train (je ne sais pas pourquoi on l’entend si bien au large, mais ça étonne).
Le camping rustique, qui compte une dizaine d’emplacements sur plateforme, donne sur la rive nord de l’île, face à l’immensité du Saint-Laurent, avec la Côte-Nord qui apparaît subtilement à l’horizon. De là, on se sent à mille lieues de la ville de Rimouski, qui ne se trouve pourtant qu’à 3 km à vol d’oiseau. Bien que l’île se visite à la journée, on l’apprécie vraiment en séjournant au moins une nuit sous la Grande Ourse.
À partir du quai de l’île, il faut marcher 1,5 km, en trimballant le matériel nécessaire dans un chariot, pour se rendre au camping. Par la suite, une douzaine de kilomètres de sentiers attendent les insulaires de passage. Circulant à l’intérieur de l’île ainsi que sur les battures et les plages, ces pistes donnent toute la mesure de ce territoire protégé qui constitue un sanctuaire pour la faune.
Cinq orignaux en ont fait leur demeure en 2025, dont une maman avec ses deux petits. Ces trois cervidés vivent pratiquement sur le terrain de camping, attirés par le garde-manger que représente la végétation qui pousse dans cette zone clairsemée autrefois labourée. Ces grosses bêtes de Saint-Barnabé sont peu farouches comparativement à celles du continent. On a le temps de les observer avant de poursuivre notre chemin. « Les orignaux débarquent sur l’île par la rivière Rimouski, qui leur sert de corridor de migration. Ils traversent facilement le chenal très peu profond entre Rimouski et l’île Saint-Barnabé. À tout moment, ils peuvent retraverser pour retourner sur le continent », explique François Dufresne. En théorie, la végétation de l’île ne pourra pas, à long terme, supporter une telle densité d’orignaux. Force est d’admettre que les orignaux s’adaptent, fréquentant entre autres les chablis, ce qu’ils ne font pas normalement en forêt. Des traces démontrent que les orignaux se rendent aussi sur le littoral, ce qui est assez inusité pour cette espèce. J’ai espéré photographier un orignal sur une plage, en vain – mais j’ai vu de traces en abondance. Des renards roux sont également extrêmement présents.
Et bien sûr, les larges battures de l’île constituent un milieu de vie fort fréquenté par les bêtes à plume. L’inventaire en ligne eBird y recense la présence de 170 espèces d’oiseaux. Lors de mon passage en septembre, j’ai aperçu notamment des plongeons catmarins, des eiders à duvet et des cormorans à aigrettes, ainsi que des pluviers semipalmés à la tonne, en outre de nombreux oiseaux forestiers, tels que le pic flamboyant et des parulines diverses. Sur les rochers, les phoques se prélassent en se faisant dorer la couenne, nous invitant à les imiter : déconnecter et prendre la vie de façon relaxe. Oui, vous avez raison, les phoques, l’île Saint-Barnabé est un endroit idéal pour décrocher.
*Selon les mots du journaliste et écrivain Arthur Buies.
La légende de Toussaint Cartier
Avant que l’existence de l’île Saint-Barnabé ne soit portée à mon attention, je n’avais jamais entendu parler de Toussaint Cartier (vers 1707-1767), mais dans le coin de Rimouski, son histoire est largement connue. Originaire de Bretagne, ce pêcheur a décidé de vivre en ermite sur cette île au XVIIIe siècle. Il est devenu par la suite une légende à travers la fiction littéraire. L’église catholique en a fait entre autres un catholique exemplaire, menant une vie parfaitement pieuse. Quelle est la part de vérité et d’invention ? Il est difficile de trancher. Mais lors de votre visite sur l’île, les panneaux explicatifs accordent beaucoup de place à ce personnage fascinant.
Infos pratiques
-Les traversées vers l’île Saint-Barnabé ont lieu tous les jours de la fin de juin jusqu’au début de septembre. À partir de septembre, il est possible de se rendre sur l’île sur réservation.
-Les poussettes pour enfant, les vélos et les animaux domestiques sont interdits sur l’île.
EN BREF
Un séjour de 24 heures sur l’île Saint-Barnabé, une étendue de terre inhabitée qui constitue un paradis faunique.
ATTRAIT MAJEUR
Son camping en bordure du Saint-Laurent, sous le regard intrigué des phoques.
COUP DE CŒUR
Le point de vue du relief du parc national du Bic à partir du Bout d’en Haut.






