La route sacrée de l’antre de Marbre
Au cœur du territoire d’Eeyou Istchee Baie-James, une caverne de quartzite d’une rare beauté est fréquentée depuis des millénaires par les peuples des Premières Nations. Les visiteurs respectueux peuvent remonter à leur tour le fil du temps et se rendre sur place en pagayant sur la rivière Témiscamie.
Dans sa remarquable Carte du domaine du roy en Canada, datée de 1731, le père missionnaire jésuite Pierre-Michel Laure fait mention d’un « antre de marbre en forme de chapelle, Thichémanitou-Ouitchchouap, ou maison du grand Esprit ». Cette grotte est située en amont du lac Albanel, sur la rivière Témiscamie, au nord de l’actuelle ville de Chibougamau, dans le territoire traditionnel des Cris du lac Mistassini.
En 2014, les auteurs Jean Désy et Isabelle Duval, accompagnés du prêtre Pierre-Olivier Tremblay, ont entrepris un voyage à destination de ce site dont ils ont tiré un ouvrage paru en 2017, La route sacrée, qui est à la fois un récit d’aventures, une réflexion sur le rapport au territoire nordique et une quête spirituelle. C’est en le lisant que j’ai eu envie de m’y rendre à mon tour. L’occasion m’en a été donnée l’automne dernier, alors que j’étais de passage dans la vaste région d’Eeyou Istchee Baie-James.
Environ 70 km au nord de Chibougamau, à l’intersection de la communauté crie de Mistissini, le bitume de la route 167 cède la place au gravier. Depuis 2023, la mine de diamants Renard, exploitée par la compagnie Stornoway Diamonds et sise au nord des monts Otish, a cessé temporairement ces activités après moins de dix ans d’exploitation et un milliard de dollars d’investissement public. Depuis, le transport automobile se fait rare sur la 167. Quelques familles cries l’utilisent pour se rendre à leurs camps situés le long de la route, notamment près de l’ancienne hydrobase de la rivière Témiscamie, à une centaine de kilomètres au nord de Mistissini.
Nous avons stationné nos véhicules près de la rampe de mise à l’eau et descendu nos canots. Des enfants enjoués sont venus nous rejoindre et nous demander de les emmener avec eux. La prochaine fois, peut-être ? « Vous allez à Waapushkamikw ? » se sont informés les parents, curieux, également venus nous voir. C’est ainsi qu’on appelle l’antre de Marbre en iiyiyuu ayimuun, la langue crie, soit littéralement « l’antre du lièvre ». Y a-t-il un lien à faire avec le Grand Lièvre filou dont a parlé Serge Bouchard et qui serait à l’origine du monde dans certaines cosmogonies autochtones ?
Le site se trouve à une dizaine de kilomètres en amont de la route, une distance aisément couverte en une heure et demie, pas même deux, en remontant à coups de pagaie le faible courant, à peine perceptible la plupart du temps. Les berges donnent à contempler les splendeurs de la forêt boréale, le vert foncé des épinettes noires se mêlant à l’or des mélèzes à l’automne.
Une colline située au fond d’une baie culmine à une quarantaine de mètres au-dessus de la rivière, sur un bon kilomètre de distance. On l’appelle la colline Blanche en raison des talus d’éboulis de quartzite de Mistassini qui lui sont caractéristiques. La régression des glaciers a rendu le site accessible il y a tout au plus 7000 ans, et les vestiges archéologiques attestent une occupation humaine datant de 5000 ans. Les Cris nomment le quartzite Wiinwaapskw, ce qui signifie « graisse animale », sans doute en référence à sa couleur blanche et à son aspect translucide et cireux. C’est un matériau lithique précieux qui a servi à la confection d’outils divers – couteaux, grattoirs, pointes de projectiles – jusqu’au XIXe siècle. On en a retrouvé un peu partout dans le Nord-Est américain, des abords de la baie James jusqu’en Nouvelle-Angleterre.
Les berges boueuses de la baie permettent, en eau basse, de monter un petit camp de fortune. Autrement, à moins de 2 km de canot, sur la rive nord, un espace dégagé laisse la possibilité de s’installer plus confortablement. Caché à la lisière des arbres, un panneau de l’ancien ministère des Affaires culturelles du Québec indique que le lieu a été classé en 1976 site archéologique d’intérêt national. Il marque le début d’un sentier non entretenu donnant accès aux formations géologiques qui composent la colline Blanche. À l’extrémité nord, la caverne de l’antre de Marbre impressionne avec ses 2,5 m de hauteur, 4 de largeur et 7 de profondeur. Le père Laure a noté la haute valeur spirituelle de l’endroit auprès des Premières Nations, qui le réservaient aux rites chamaniques. Il a écrit : « Ils pensent que c’est une maison de prière et de conseil où les génies s’assemblent. C’est pourquoi tous ne prennent pas la liberté d’y entrer, mais les jongleurs, qui sont comme leurs prêtres, vont y passer pour consulter les oracles. » Selon Louis-Edmond Hamelin, le père Laure y aurait déposé ses objets de culte et célébré une messe.
Dans La route sacrée, Jean Désy écrit : « Au sein de l’âme du monde, auprès des animaux, des loups et des caribous, des renards et des grands corbeaux, nous faisons partie d’une vie qui nous dépasse, mais que nous savons pouvoir dépasser à certains moments. »
L’antre de Marbre de la Témiscamie, Waapushkamikw, est un site exceptionnel qui témoigne du lien profond des êtres humains avec leur territoire. Fort heureusement, sa relative difficulté d’accès le garde à l’abri de l’afflux de visiteurs qui pourrait le dénaturer, afin que l’âme du monde demeure, encore et toujours, intacte.
En bref
Un lieu spirituel millénaire témoignant du lien sacré entre les peuples des Premières Nations et leur territoire, accessible en canot.
ATTRAIT MAJEUR
Waapushkamikw, ou l’antre de Marbre, une grotte de quartzite riche en histoire et sise dans un décor boréal isolé.
COUP DE CŒUR
La route 167, porte d’entrée de l’arrière-pays de la communauté crie de Mistissini.



