La Vérendrye version hyper sauvage

  • Photos Simon Diotte

Imaginez une zone sans bateaux à moteur, sans réseau cellulaire et à l’achalandage si faible que vous risquez très peu de croiser d’autres bipèdes. Bienvenue dans le secteur Chochocouane de la réserve faunique La Vérendrye, là où la grande aventure vous attend.

Après trois journées intenses de canot-camping où nous avons ramé à contre-courant, remonté des rapides, enchaîné des portages et cordelé dans de petits ruisseaux dissimulés dans les aulnes, nous n’avons aperçu aucun autre mammifère que des rongeurs. Seuls des lacs, des rivières, des marais, des méandres et de la forêt boréale à perte de vue s’offraient à notre regard, tandis que nos téléphones n’ont jamais capté le moindre signal. Cela faisait longtemps que je ne m’étais pas senti aussi éloigné de la civilisation.

Avec mon brave ami Marc-André et mes deux filles (17 et 15 ans), nous avons parcouru la Petite boucle Chochocouane, un périple eau et forêt de niveau avancé de 69 km, réalisable – en théorie – en cinq jours. Tout au long de ce circuit se dévoile le caractère presque intouché de la zone de la Chochocouane, une rivière qui coule dans les confins nordiques de la réserve faunique La Vérendrye, en Abitibi. Cette zone propose trois autres parcours de canot-camping : la Grande boucle Chochocouane (138 km), la rivière Chochocouane (90 km linéaires) et la rivière Canimiti (35 km linéaires).

« On n’envoie pas n’importe qui dans le secteur de la rivière Chochocouane. Cette zone est l’apanage des canot-campeurs expérimentés qui ne craignent pas l’éloignement en forêt sur plusieurs jours, voire plus d’une semaine », m’explique Cyril Marguin, responsable du service à la clientèle à la réserve faunique La Vérendrye. Pourquoi cette section de la réserve de 12 589 km2 est-elle si peu fréquentée ? La raison en est simple : contrairement aux autres secteurs de la réserve, on n’y trouve pas de vastes lacs propices à la pêche en chaloupe à moteur, précise Cyril Marguin. Ce qui ne veut pas dire que la pêche y soit mauvaise, bien au contraire. Il ne nous a fallu que quinze minutes pour attraper quatre poissons – deux dorés et deux brochets – lors d’une courte sortie en fin d’après-midi.

Il s’avère en outre que la zone se trouve très éloignée des grands centres, à quelque 130 km du poste d’accueil Le Domaine, où les canot-campeurs s’enregistrent et louent le matériel. En partance de Montréal, c’est un trajet de plus de 500 km, incluant une finale de 10 km sur une route forestière cahoteuse, la route 41, sur laquelle on s’aventure à basse vitesse si on n’est pas équipé d’une camionnette.

Or je constate, après coup, que ce long préliminaire avant de mettre nos pagaies à l’eau valait son pesant d’or, même si j’en doutais au départ. Après quatre jours de canotage, c’est la première fois en mode canot-camping que je n’avais pas hâte de revenir à la maison pour retrouver le confort du foyer. Je serais bien resté quelques jours supplémentaires à explorer la forêt boréale, à boire de l’eau iodée et à cuisiner sur le feu de camp, plutôt que répondre à mes courriels.

Quatre jours sans pareils

En sus de son extrême isolement, la Petite boucle Chochocouane se distingue par la diversité des expériences qu’elle procure. Aucune journée ne ressemble à une autre tant au point de vue du paysage que des manœuvres en canot. Le premier jour, durant lequel nous n’avons parcouru que 7 km en raison d’une arrivée tardive, nous avons amorcé notre expédition sur un lac longiligne, et poursuivi par la remontée d’une rivière ne faisant que quelques mètres de large. Puis nous sommes entrés dans le vif du sujet : la remontée d’une eau vive et d’un seuil en marche à gué. Le plaisir a commencé.

S’ensuivront un premier portage de 215 m contournant un R3 à contre-courant et un second de 480 m esquivant des cascades. Un camping sur le lac Rivard nous attendait pour la première nuit. Comme dans tous les campings de la réserve, les installations sont sommaires : deux ou trois sites dégagés pour planter les tentes, un rond de feu et un baril, légèrement à l’écart, en guise de toilette aux quatre vents. Voilà l’essence du camping mille étoiles.

Le jour suivant a été consacré à la tournée des petits lacs : Rivard, Gladu, Laspron, Mélar, Fléole et Épau, reliés par des portages de moins de 500 m. Nous avons eu la chance d’en escamoter deux en glissant nos canots dans d’étroits ruisseaux rocailleux, cachés dans des canyons de verdure pas plus large que 1 m ou 2, qui connectaient les étendues d’eau. C’est toujours mieux de tirer un canot en pataugeant les pieds dans l’eau que de se taper un pénible portage. Nous avons adoré expérimenter cette technique que nous avons mise en œuvre en bon ordre sous une pluie intense.

Cette journée magique s’est conclue par une section tout en sinuosités sur la rivière Denain. Brève parenthèse historique : le toponyme de ce petit cours d’eau perdu rappelle une bataille de la Première Guerre mondiale où les troupes canadiennes repoussèrent avec succès un assaut des troupes allemandes, jouant un rôle majeur dans les 100 derniers jours de ce conflit. Drôle d’endroit pour souligner cet événement, mais pourquoi pas ?

Après une nuit bercée par le murmure de cascades, nous avons entamé la troisième journée avec plus d’enthousiasme que jamais, alors que le soleil faisait son apparition pour nous sécher. La baignade en eau pure nous avait sûrement revigorés, ainsi que la dégustation, la veille au soir, d’un doré qui s’est sacrifié pour nos palais. Après quelques kilomètres sur la Denain, nous avons finalement rejoint la rivière Chochocouane.

Changement de décor : nous avons définitivement quitté les tracés sinueux et les lacs pour un large cours d’eau quasi rectiligne. Portée par le courant, notre vitesse a augmenté sensiblement. En chemin, nous avons évité deux splendides R4, regrettant de n’avoir pas davantage d’expérience en eau vive pour les affronter. Alors que nous étions perdus au milieu de nulle part, ce n’était pas le temps de prendre des risques. La journée s’est terminée au camping 60-86 (prenez-en note), un site absolument merveilleux situé à l’embouchure d’une petite rivière. L’endroit est si peu fréquenté que nous étions les premiers de l’année à y faire un feu.

Le quatrième jour, l’adrénaline a monté d’un cran : deux rapides classés R2-3 nous attendaient. Mes filles les ont franchis avec une agilité étonnante. Mes investissements en colonie de vacances ont finalement été rentabilisés. Quant à nous, les hommes mûrs, nous avons éprouvé quelques ennuis, mais nous sommes parvenus in extremis à ne pas chavirer. Après un R4 à portager, notre périple s’est achevé au pont du Dozois, accessible par la route 39.

Cette sortie nous a permis d’éviter les 20 derniers kilomètres de la Petite boucle Chochocouane, une section qui comporte sept portages afin de contourner les rapides à contre-courant, une expérience qui nous tentait moins. Mais, surtout, la sortie au pont du Dozois nous a permis d’effectuer le trajet en quatre jours plutôt que cinq. Quatre jours plus tôt, nous avions stationné une voiture à cet endroit en vue de boucler la boucle par voie de terre, un choix que nous ne regrettons pas. Mais j’espère avoir plus de temps, la prochaine fois, pour parcourir la boucle au complet. Des volontaires pour m’accompagner ?

Canot-camping à la sauce Sépaq

En 2022, la Sépaq a pris la relève de Canot Kayak Québec dans la gestion de l’offre de canot-camping dans la réserve faunique La Vérendrye. Plusieurs canoteurs ont alors craint ouvertement que la Sépaq ne dénature cette expérience grande nature en la commercialisant à outrance et en laissant tomber les longs circuits moins populaires. Or ces craintes ne se sont pas concrétisées. Le canot-camping à La Vérendrye n’est pas devenu un Disneyland. « Nous avons toujours voulu conserver le caractère rustique de cette activité », soutient Johanne Vienneau, directrice de cette réserve depuis 2012.

Depuis quatre ans, l’organisation a surtout œuvré à l’entretien des parcours. « Certains n’avaient pas été entretenus depuis des années. Nous en avons profité pour créer de nouveaux sites de camping aux endroits où les distances entre les campements obligeaient les usagers à parcourir quotidiennement un kilométrage élevé. Des portages ont été défrichés en vue de permettre aux canoteurs d’emprunter des raccourcis, en cas de conditions physiques ou météorologiques problématiques », dit-elle. Dernier exemple en date : la boucle du lac Granet (115 km) a été revisitée à l’été 2025. « C’est un circuit très peu fréquenté que nous remettons en valeur », ajoute la directrice.

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Depuis 2025, la réserve propose aussi la location de quelques campings fixes en mode canot-camping. « Cette offre s’adresse aux personnes qui s’initient en douce à cette façon de voyager. Ces sites sont stratégiquement situés près des zones de service de la Sépaq, ce qui sécurise cette clientèle sans expérience », indique la directrice, souhaitant du même coup que La Vérendrye ne soit pas uniquement l’apanage des canot-campeurs aguerris.

La réserve compte actuellement 800 km de parcours, dont la plupart existeraient depuis les années 1970. Au fil du temps, certains circuits sont disparu des cartes. « Nous n’excluons pas de donner un second souffle à quelques-uns. Nous aimerions également ouvrir au canot-camping le secteur Joncas, qui se situe au sud de la réserve, dans le Témiscamingue. La présence de petits lacs et d’une forêt de feuillus en ferait une expérience distinctive par rapport au reste de la réserve », rêve-t-elle.

Depuis quelques années, la saison de canot-camping à La Vérendrye s’étire jusqu’à la fin de septembre, dans ce qu’on désigne comme la zone verte Le Domaine. « C’est une zone exempte de chasse à l’orignal. Même si la chasse revient un jour – elle est à l’heure actuelle sous moratoire –, la zone verte va demeurer », note Johanne Vienneau. Tranquillité assurée en cette période, donc, car la saison de la pêche est terminée. À découvrir dans une fraîcheur automnale.

EN BREF

Une majestueuse boucle de canot-camping aux confins les plus reculés de la réserve faunique La Vérendrye.

ATTRAIT MAJEUR

Un parcours peu fréquenté qui offre une diversité d’expériences de canotage : lacs, petits cours d’eau, milieux humides, eau vive et rapides de classe R1à R4.

COUP DE CŒUR

L’isolement total.

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