Sur les traces de Charles Albanel et de Louis Jolliet

  • Photos Margault Demasles

À l’été 2025, une brigade d’aventuriers a pagayé 1300 km sur l’une des anciennes routes des fourrures. L’initiateur de cette expédition nous raconte ce voyage hors-norme d’une durée de presque cent jours qui l’a marqué à jamais.

Tadoussac, novembre 2025.

« Pis, ton grand voyage? » Tadoussac, c’est petit, mais bien que deux mois se soient écoulés depuis mon retour, il y a encore des gens que je n’ai pas revus. À l’épicerie, donc, encore cette question. « Pis, ton grand voyage ? » Je réponds toujours à peu près de la même manière. Un sourire vague, un haussement d’épaules. « C’était… merveilleux. » Que dire de plus, devant le comptoir des surgelés ?

Quand je promène mon chien à la pointe de l’Islet et que mon regard se porte en amont du fjord, par-delà les traversiers, je ne manque jamais de me faire la blague à moi-même : « Par là, c’est la baie James. » Parfois, je pousse le jeu plus loin et je visualise le trajet en accéléré, rivière par rivière.

Les occasions viendront de relater en détail ce voyage d’une vie – nous travaillons sur un film et j’espère aussi écrire un livre, histoire d’aller au fond des choses. Mais voilà, le magazine Géo Plein Air m’a demandé cet article de 1800 mots et c’est une première étape, une façon de commencer, pour moi-même, à construire un récit qui dépasse le haussement d’épaules et le « c’était merveilleux ». Voyons ça comme un exercice de mémoire, par tableaux.

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Saint-Félicien, août 2024.

Ils commencent à avoir de la gueule, ces canots. Il y en a cinq alignés par terre, un sixième encore sur son moule. Aucun n’a sa toile, ce sont pour l’instant de purs objets de cèdre. Les rayons du soleil qui filtrent dans l’atelier leur donnent une teinte dorée. Avec Rodrigue Pelchat, 79 ans, artisan vétéran des mythiques Canots Tremblay, nous prenons une pause bien méritée après une journée d’ouvrage. Il fume une cigarette, je fume ma pipe et il me raconte avec émotion quelques anecdotes de sa jeunesse, à l’époque où il était « homme de canot » pour les prospecteurs de Chibougamau, au début des années 60. Il s’émeut des sentiers de portage alors encore visibles dans la mousse, des vilains tours qu’il jouait aux géologues européens, de cette fois où il avait dû atterrir en hydravion chez les Cris de Mistissini, chez qui il avait vu davantage de tentes que de maisons… Puis il se prend à me donner quelques conseils pour ma grande aventure. « Ça va te prendre des gars qui savent faire du canot, parce que l’Ashuapmushuan à l’envers, y a de l’eau… » Ses yeux pétillent. S’il avait eu l’âge, il serait venu avec nous, j’en suis sûr.

La construction des canots rend le projet tangible, mais tout est encore à faire. Je n’ai toujours pas réuni les sommes nécessaires à l’expédition, ni non plus l’équipe. J’ai un peu moins d’un an devant moi pour concrétiser une promesse que je me suis faite et sur laquelle j’ai engagé mon honneur : reconstituer l’itinéraire de la route des fourrures, de Tadoussac à la baie James, en canots de toile. Sur le mur, chez Rodrigue, il y a ce morceau d’écorce avec sa devise écrite dessus : Un pas de plus. Je la ferai mienne. Quand on avance vers son rêve, chaque pas compte.

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Jour 1. Tadoussac, 31 mai 2025.

La pluie torrentielle n’a pas découragé la foule. Cent, deux cents personnes peut-être sont venues assister au départ. Nous sommes dix, émus, incrédules, alignés sur la plage de Tadoussac, avirons en main. Tandis qu’a lieu le rituel innu de la bénédiction des canots, j’entre dans un état de concentration qui relève de la transe. Ce jour, j’en rêve depuis des années. Et voilà, nous y sommes. Ne pas trop penser. Faire taire la rétrospective des efforts, des angoisses, de toutes les vagues de doutes qui ont ponctué cette année de labeur, de diplomatie avec les partenaires, de montage financier, de paperasses.

Ne pas accorder trop d’attention au public, aux encouragements. Mes au revoir à mes proches sont déjà faits, maintenant je dois garder mon esprit aligné sur la navigation, je dois être absolument présent, je dois devenir le rôle, devenir le geste, devenir l’aviron.

Le signal est donné. La vieille cloche de Tadoussac sonne une volée pour nous. Nous chargeons les canots, embarquons, partons. Nous passons la pointe de l’Islet, nous nous engageons sur le fjord du Saguenay, poussés par la marée montante. En attendant le signal VHF des capitaines pour passer en sécurité entre les deux traversiers, je regarde mon équipe. Nous nous connaissons à peine. Nos destins sont à présent liés.

Jour 16. Saint-Gédéon, 15 juin.

Le soleil se couche sur le Pekuakami – le lac Saint-Jean. Nos tentes sont montées sur la plage, nous dégustons un festin de castor rôti offert par la famille de Francis, membre de la brigade et Ilnus de Mashteuiatsh. Une sorte d’euphorie nous habite. Ce paysage, nous le connaissons déjà, mais pas de la même manière. Il nous aura fallu, pour en savourer la quiétude, remonter au rythme des marées l’austère et caractériel Saguenay, puis retracer le passage secret qui relie Chicoutimi au Pekuakami en empruntant la rivière Chicoutimi et ses sept portages, les lacs Kénogami et Kénogamichiche, la rivière des Aulnaies (plutôt un ruisseau qu’une rivière…), la Belle Rivière. Atteindre cette plage publique en voiture à partir de Tadoussac m’aurait pris deux heures ; nous somme partis depuis seize jours. Je me répète ce mantra de notre expédition : Nous redonnons au monde ses justes proportions.

Jour 50. À l’entrée du portage Narrow Ridge, 19 juillet.

Tous les indices portent à croire que c’est ici. En faisant correspondre les cartes topographiques modernes avec la carte de l’ingénieur Joseph Obalski datant de 1899, en me fiant au nom donné alors, Narrow Ridge – qui veut dire « crête étroite » –, et en assumant qu’il faut un fond vaseux pour concorder avec les textes, nous sommes à l’endroit précis où les anciens abandonnaient leurs perches en les plantant dans la vase, afin d’entreprendre le portage. Ce geste rituel était aussi le signe d’un grand soulagement : c’était le point final d’une remontée à contre-courant extrêmement ardue. À notre tour, nous plantons nos perches au sommet du territoire, rituel chargé d’émotions.

Oui, de l’émotion, il y en a. Ce jour devrait être lumineux, mais la vérité est que le groupe est éprouvé par trois semaines d’effort surhumain. Nous avons affronté l’Ashuapmushuan à contre-courant, la Chigoubiche, la Normandin, le plus souvent à pied dans les rapides en halant les canots, souvent sur des sentiers de portage disparus qu’il nous a fallu défricher. Des journées de dix heures de travail intense pour moins de trois kilomètres parcourus, c’est arrivé. Nos pieds semblent se putréfier, les blessures s’accumulent, des tensions apparaissent dans la brigade. Et si la plantation des perches est un symbole fort, le passage du Partage des eaux vers le bassin versant de la baie James est un jeu de montées, de descentes et de portages difficiles qui durera encore plus d’une semaine. Waskaganish est encore loin.

Jour 70. 8 août.

Après une petite séance d’escalade, nous voici bien assis, Margault, Madeleine, Victor et moi, sur la Grosse Roche, le mishta ashini qui aurait donné son nom au lac Mistassini. Steph et Francis profitent de la belle plage de sable en contrebas (nous ne sommes plus que six, après un blessé et deux abandons). J’allume ma pipe et fume avec satisfaction, après avoir donné sa part de tabac au mishta ashini. Le lac Mistassini est la plus vaste étendue d’eau douce au Québec. S’il était un être vivant, ce gros rocher serait son cœur. Je pose ma main sur la pierre chauffée par le soleil. Ne l’ai-je pas senti battre ?

Elle aura été clémente avec nous, cette grande mer d’eau douce. Les voyageurs du passé redoutaient les tempêtes imprévisibles qui pouvaient y former des vagues immenses. Pour notre part, la traversée obligée du lac s’est passée hier en l’absence complète de vent et la clémence de la météo nous a permis une journée de près de 45 km – notre record dans cette expédition. Il faut dire que nous avons été bien renseignés par les Cris de Mistissini sur les rites à accomplir pour garantir une navigation sans embûche : ne jamais pointer du doigt l’île Manitounouc sous peine de provoquer des vents mauvais; offrir du tabac à la grosse roche quand on y passe. À Rome, on fait comme les Romains.

Jour 77. Petit lac Loon, traversé par la rivière à la Marte, 15 août.

Il ne nous craint pas. Il nous observe avec curiosité. Il fait les cent pas, bondit élégamment et adopte des postures étonnantes ; on dirait qu’il parade. Près de vingt minutes passent avant qu’il ne se décide finalement à sauter à l’eau et à traverser le détroit, juste derrière nos canots. C’est le premier des six caribous forestiers que nous verrons dans cette expédition. Sans doute notre sensibilité est-elle exacerbée par notre séjour prolongé en territoire sauvage, mais je pense que nous avons tous la même sentiment : celui d’avoir été salués par le maître des lieux.

Une pensée étrange fait son chemin en nous depuis quelques jours, nous en discutons au bord du feu : les nomades qui ont sillonné ces territoires à travers les siècles, ils n’étaient pas ailleurs, ils n’étaient pas en transit, ils ne s’éloignaient pas de la maison ni ne s’en rapprochaient, ils ne pouvaient pas s’en ennuyer. Là où ils étaient, ils étaient chez eux. Quand il n’y avait plus de poisson ou que le gibier se faisait rare, ils trouvaient un autre endroit où ils étaient aussi chez eux. Ce rapport au territoire n’est pas le nôtre : nous situons nos voyages par rapport à un point de retour. Nous jouons au nomadisme. Mais j’ai l’impression de sentir quelque chose changer en moi dans mon rapport à l’espace. C’est vague, c’est fugace, mais c’est là.

Jour 97. Au pied des rapides de Smokey Hill, sur la Rupert, matin du 4 septembre.

Nos tentes sont démontées. Nous avons campé parmi les structures de tipis d’un site de rassemblement cri. Nous nous regroupons en cercle étroit, près du feu. Nous, les six. Nous, la brigade, pour un dernier jour. Nous sommes fiers, nous sommes tristes. Ce soir, nous serons à Waskaganish. Ça apparaît comme une évidence : atteindre la baie James n’était pas l’objectif. L’objectif était quelque part au cœur de nous-mêmes, ou bien au cœur du territoire – est-ce vraiment différent, à ce stade ? Waskaganish, c’est l’échéance.

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Devant le comptoir des surgelés à l’épicerie de Tadoussac, novembre 2025.

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  • C’était… merveilleux.