Les 30 ans d’un sentier incomparable
J’ai marché sur à peu près tous les sentiers de longue randonnée du Québec. Pas dans leur entièreté, mais j’ai foulé une partie de la presque la totalité d’entre eux. Or il restait un sentier de longue randonnée où je n’avais encore jamais posé le pied : le Sentier des caps de Charlevoix. À l’automne 2025, j’ai finalement comblé cette lacune. Il était temps !
Difficile de comprendre pourquoi je n’avais jamais mis les pieds dans le Sentier des caps de Charlevoix avant l’an dernier. Je suis pourtant, à des dizaines et des dizaines de reprises, passé devant le poste d’accueil qui a pignon sur rue directement sur la route 138 à Saint-Tite-des-Caps. J’ai même déjà skié dans son réseau de ski de fond dans le secteur du Massif de Charlevoix.
L’endroit, je ne sais trop pourquoi, ne m’attirait pas tant que ça. Sa proximité de la ville de Québec et de la station de ski du Massif de Charlevoix me le rendait suspect, pas assez sauvage. J’avais enregistré, quelque part dans ma mémoire, que cette longue randonnée manquait de points de vue. J’ignore d’où venait ce préjugé. Du coup, j’esquivais toutes les occasions de parcourir ce sentier. Au fil des années, je me disais même que puisque je n’y étais jamais allé, c’est probablement que ça n’en valait pas la peine. Ouin, un peu tordu comme rationalité.
Toutefois, à l’automne dernier, j’avais besoin de partir, de me dégourdir les jambes après un marathon. Je ne savais pas vers où diriger mes pas. Le Sentier des caps de Charlevoix m’est soudain revenu en tête. J’ai résisté à l’appel, cherchant un autre réseau à explorer. Puis j’ai appris, sur le site internet, que ce long parcours pédestre reliant Saint-Tite-des-Caps à Petite-Rivière-Saint-François, allant de cap en cap sur une cinquantaine de kilomètres, avait été inauguré en 1996, il y a donc 30 ans. Cet anniversaire m’obligeait à y effectuer une visite, par acquit de conscience – à un moment donné, il faut accepter son destin. J’ai réservé deux nuitées en refuge en considérant, en mon for intérieur, que même si c’était ordinaire, peu importerait, car ça ferait partie de ma récupération post-marathon.
L’EXPÉRIENCE
Oui, je suis parti à reculons. Cependant, quand je suis arrivé au départ des sentiers à la mi-octobre, à partir de Saint-Tite-des-Caps, le soleil dardait ses rayons. Un tapis de feuilles mortes recouvrait le sol. « Me serais-je trompé dans ma perception du sentier ? » Dans la vie, on doit toujours se remettre en question. Je me suis mis en marche et j’ai choisi, plutôt que de gagner sans délai mon premier refuge, celui du Cap-Gribane, à 6,4 km, d’user de détours pour forger mon opinion.
Premier objectif : me rendre au cap Brûlé par le sentier du même nom. Après une courte portion sur le tronçon principal du Sentier des caps en direction ouest (vers cap Tourmente), j’emprunte ce sentier qui chute de 150 m de dénivelé sur 1,6 km. À chaque pas je m’inquiète, car je vais devoir gravir la pente au retour sur ce parcours linéaire. Sauf qu’une fois au cap Brûlé, je ne regrette pas mon choix. De cette saillie à 300 m d’altitude se déploie devant nos yeux l’archipel de L’Isle-aux-Grues, ainsi que la rive sud à l’horizon. Sous mes pieds, je découvre l’existence des deux phares du banc du Cap Brûlé, qui semblent flotter sur l’eau. Je suis déjà émerveillé.
Je remonte et bifurque dans Le Jalbert, un sentier de 2,1 km inauguré en 2024. Eh bien, je suis encore une fois jeté par terre. Cette piste vertigineuse frôle une imposante falaise, donnant à voir le Saint-Laurent à chaque pas, ou presque, tout en se faufilant dans une forêt exceptionnelle aux conifères de plus de 250 ans. J’accède au belvédère de la Chute. Encore un autre point de vue remarquable sur la splendeur du fleuve. La chute est toutefois complètement à sec, conséquence de la sécheresse sévère qui a frappé le Québec à l’été 2025.
Je remonte par le sentier La Chute, qui se connecte au tronçon principal. Je tourne vers l’est, direction refuge du Cap-Gribane. J’arrive au coucher du soleil, après 15 km de rando et pas moins de 800 m de dénivelé. Je suis fourbu, mon sac pèse lourd sur mes épaules, et je ne peux que constater que je m’étais vraiment, mais vraiment gouré sur toute la ligne. Et je n’ai encore rien vu.
L’ÉBLOUISSEMENT
Après le lundi de l’Action de grâce, les sentiers se vident. Tous mes cochambreurs partent vers l’ouest afin de conclure leur aventure. En me dirigeant vers l’est, je suis rapidement seul au monde, et les paysages sont de plus en plus beaux. Le sentier traverse la forêt ancienne de Sault-au-Cochon, qui n’a jamais été perturbée par des activités humaines et se démarque par des arbres dominants de 315 ans et des troncs de bouleau de 90 cm de diamètre.
Entre les refuges du Cap-Gribane et du Cap-du-Salut, plusieurs passages, totalisant 5 km, ont été remis en état et restructurés à l’été 2025. « Profitant d’une contribution de 150 000 $ du Fonds pour le développement du sport et de l’activité physique, nous avons réaménagé ce secteur qui était sérieusement abîmé, afin de donner un coup de jeunesse au sentier tout en maximisant les points de vue », explique Jacques-Alain Bourdeau, ex-directeur aujourd’hui à la retraite. La différence avec l’ancienne mouture, c’est que les points de vue se trouvent directement sur le sentier, et non dans des sentiers secondaires que les randonneurs devaient emprunter en mode aller-retour.
Ce chemin pédestre qui va de cap en cap sans jamais laisser de répit aux jambes franchit des ruisseaux sauvages, pénètre dans des vallées profondes, tutoie des forêts d’arbres matures puis en parcourt d’autres d’arbres chétifs sur les sommets des plus hauts caps. Il règne un grand calme. Seuls les écureuils roux brisent le silence en farfouillant dans les feuilles mortes. À la deuxième journée de randonnée, la magie opère : le stress s’évacue de mon corps, mon esprit vagabonde, la félicité m’envahit.
Après cinq heures de marche et 15 km dans les mollets, je parviens à mon deuxième refuge, celui du Cap-du-Salut. Bâti dans une vallée, il est doté d’un vaste balcon donnant sur l’estuaire. C’est très chouette, mais il est seulement 14 h et j’ai encore le goût d’explorer. Je me sens tellement bien en trottinant sur la piste. Changement de plan : je décide de poursuivre ma route sur une dizaine de kilomètres jusqu’au refuge de l’Abattis, sis sur le cap à l’Abattis, perché à 650 m au-dessus du fleuve.
Cette section possède moins de charme que ce que j’ai parcouru depuis mon départ, car on croise quelques chemins forestiers et des installations servant à la fabrication de neige de la station du Massif de Charlevoix. Par contre, je suis ébloui par le panorama offert du balcon du refuge de l’Abattis. À l’ouest, on contemple l’ensemble des caps de Charlevoix, que j’ai arpentés depuis deux jours sur une trentaine de kilomètres. Ces caps constituent le contrefort des Laurentides, là où le Bouclier canadien rencontre les Basses-Terres du Saint-Laurent.
Il ne me reste que 5 km à faire pour rejoindre ma voiture, qui a été déplacée par le personnel du Sentier des caps de Charlevoix au poste d’accueil du secteur du Massif. J’envisageais cette portion avec légèreté, or je me suis mépris : entre le cap à l’Abattis et l’accueil se dissimule un relief accentué caché dans la sylve. Mes muscles ankylosés ont rouspété en cheminant sur cette sente, qui heureusement s’engouffrait dans une autre magnifique forêt tapissée de mousse verte, apaisant mon esprit, et dès lors mes souffrances.
De l’accueil, le tronçon principal se prolonge sur 3 km jusqu’au refuge de la Grande-Vue, qui coiffe la montagne à Liguori. Mais j’ai décidé de stopper mon aventure à ma voiture, ayant déjà fait le plein de paysages et de discussion avec mon instinct. Conclusion : le Sentier des caps de Charlevoix à l’automne risque de se transformer, pour votre humble serviteur, en pèlerinage annuel.
En bref
Une randonnée par monts et par vaux sur une quarantaine de kilomètres avec nuitées en refuge dans le Sentier des caps de Charlevoix.
ATTRAIT MAJEUR
Une randonnée au long cours à moins d’une heure de la Vieille Capitale.
COUP DE CŒUR
La forêt qui s’étend sur les caps, épargnée en majeure partie par l’exploitation forestière.







