Pagayer dans un cratère de 210 millions d’années

En 1968, lors de la mise en service du barrage Daniel-Johnson, l’ennoiement du territoire a dévoilé l’astroblème de Manicouagan à la face du monde. La mer intérieure qui encercle l’île René-Levasseur sur 200 km et constitue un réservoir est née d’une intervention humaine précédée longtemps avant de l’impact d’une météorite. Elle constitue une destination parfaite pour une expédition de kayak de mer en eau douce. Récit d’une expérience sans pareille en territoire ancestral innu.

Quelques décennies après l’inauguration du barrage Daniel-Johnson, mon équipe et moi, nous nous aventurerons sur le réservoir Manicouagan, immensité aux flots aussi majestueux qu’imprévisibles. Nous partirons de la Station Uapishka afin de naviguer dans le sens antihoraire, suivant les vents dominants. Nous reviendrons dix jours plus tard, après en avoir pagayé huit et été bloqués deux par les mauvaises conditions météo. Cette aventure épique me reliera au territoire avec humilité et un profond respect pour le vivant, la terre et les eaux. J’en saisirai toute la puissance, de même que leur vulnérabilité qui se mêle à la nôtre.

Se préparer au mieux

Selon Victoire Guerrier de Dumast, cogérante de la Station Uapishka, où se trouve notre point de chute, et gardienne de notre plan d’expédition, une dizaine de kayakistes se lancent chaque année à la découverte de l’œil du Québec. Soulignons qu’il ne faut pas prendre ce parcours à la légère. La préparation et le soin apporté aux bons équipements sont nécessaires, de même que l’évaluation de la juste quantité de nourriture, notamment celle qui nous permettra de vivre l’attente, si besoin, des bonnes fenêtres météo pour traverser les gigantesques baies d’une berge sculptée au couteau, sur un réservoir dont la largeur peut atteindre 12 km. Sans parler du fameux « cap Horn du Manic » et de son entonnoir formé par les embouchures des rivières Seignelay et Mouchalagane – le parfait couloir de vent tant redouté. Nous aurons la chance de le passer sous un Beaufort quasi nul, à la troisième journée d’expédition.

Il nous aura fallu plusieurs semaines de préparation pour réunir toutes les informations pertinentes sur le trajet, sélectionner soigneusement l’équipement et élaborer notre plan nutritionnel et notre plan de mesures d’urgence palliant toute éventualité. Téléphone satellite et anges gardiens quotidiennement au bout du fil garantiront une sécurité éloignée mais nécessaire, en particulier lorsque nous devrons prendre la sage décision d’attendre pendant 48 heures qu’Éole se calme les nerfs. Car les seuls à décider de la durée de l’aventure et de sa tournure, ce seront le vent et la météo !

Réagir à la météo qui s’emporte