Quand Éole s’invite sur le fleuve

  • Photo Katabatik

Le fleuve Saint-Laurent est une bête imprévisible. Aller s’y promener en kayak, surtout dans les glaces, n’est jamais qu’une « simple » balade. Récit d’une excursion mouvementée.

L’excitation règne dans le groupe réuni au Port de refuge de Cap-à-l’Aigle, à 5 km à l’est du centre-ville de La Malbaie. Ce matin de la mi-mars, chacun s’est exclamé en ouvrant ses rideaux sur un ciel d’un bleu étincelant. Pas un nuage en vue. Mieux encore, le vent est aux abonnés absents sur les écrans radars d’Environnement Canada. C’est lui, la semaine précédente, qui avait provoqué l’annulation de la sortie.

Mais aujourd’hui, tout semble au beau fixe. L’itinéraire prévu est simple : un aller-retour de 9 km, soit environ deux heures et demie sur l’eau, entre notre point de départ et l’embouchure de la rivière Malbaie. Cette excursion hivernale est offerte depuis 2006 par Katabatik, une compagnie de Baie-Saint-Paul qui cumule 25 ans d’expérience.

La douzaine de kayakistes inscrits proviennent de tous les horizons. Certains sont des pagayeurs expérimentés, mais la plupart sont des amateurs de plein air toujours partants pour tenter quelque chose de nouveau, et ils seront servis à souhait. Les vagues nous souhaitent la bienvenue dès que nous pointons le nez hors de l’enceinte enrochée de la marina. Les fortes éclaboussures s’infiltrent rapidement sous la jupette pour ensuite se glisser à travers notre combinaison isothermique. On a beau s’y attendre, ce premier frisson plutôt glacial surprend toujours.

« L’eau du fleuve est à sa température estivale », nous avait indiqué avant le départ notre chef d’équipe, Sébastien Savard, sourire aux lèvres, pendant que nous enfilions le survêtement de néoprène. Façon de dire que la température du Saint-Laurent se situe invariablement, peu importe la saison, tout juste au-dessus du point de congélation.

Quelques minutes d’efforts soutenus nous permettent de quitter la zone de turbulences, direction La Malbaie. Nous longeons le cap à la Baleine, auquel s’accrochent d’immenses murs de glace formés par l’eau qui perle à travers les strates sédimentaires de la falaise. L’œuvre est majestueuse.

Quelques phoques communs et phoques gris font un bout de chemin avec nous. Il est trop tôt pour apercevoir des bélugas et des rorquals. Ces deux espèces descendront jusqu’ici dans quelques semaines. Au-dessus de nos têtes volent des hareldes kakawis, ces petits canards plongeurs qui nous arrivent de Terre-Neuve. Bref, nous pagayons le cœur léger et les yeux grands ouverts.

Changement de plan

Sorti de nulle part, un vent se lève pour pousser nos sept tandems qui filent comme des voiliers. Or nos guides réalisent vite le défi qui se profile à l’horizon : il nous faudra braver les forces d’Éole pour le retour. Déjà, les ondulations de l’eau se font de plus en fortes.

C’est alors qu’un kayak se fait surprendre par une vague qui déloge complètement une jupette. L’eau monte jusqu’aux hanches de la pagayeuse. « C’est comme si j’étais dans mon bain », racontera-t-elle plus tard. Dans le fleuve agité, le pari d’écoper le kayak et de réinstaller la jupette apparaît perdu d’avance. Son kayak lesté d’eau et poussé par le vent, le duo se résout à se diriger vers la berge du cap à la Baleine. Fin de l’excursion pour cette équipe. L’un des guides demeurera avec elle jusqu’à ce qu’on vienne la récupérer.

Nous affrontons désormais un vent dépassant les 25 nœuds, estime Sébastien Savard, qui se montre préoccupé. Les vagues commencent à déferler et le changement de marée est à la veille de débuter. Il faut savoir que Charlevoix se situe dans l’estuaire du milieu, là où les marées sont les plus fortes dans le Saint-Laurent. Le courant est à peu près nul dans la première heure du cycle des marées, avant de s’intensifier et atteindre sa pleine force vers la quatrième heure.

Mettant à profit l’abri offert par la pointe le Heu — qui signifierait « un mouillage sûr pour les navires » en vieux français —, le groupe parvient à avancer au prix d’efforts intenses. Mais percer les vagues de plus en plus profondes épuise les retardataires. Les paires les plus fortes ne peuvent ralentir le rythme sans risquer d’être repoussées et perdre tout le terrain gagné. Le groupe s’étiole. Il reste moins de 1 km à parcourir pour rentrer au port. Par beau temps, c’est une affaire de 30 minutes. Dans les circonstances, ce trajet exigerait le double, sinon le triple du temps, calcule Sébastien Savard. Peu pourront fournir un tel effort continu aussi longtemps.

Devant le risque de voir des kayakistes partir à la dérive, le guide donne l’ordre à tous d’aller rejoindre l’équipage qui s’est réfugié sur la berge. Rapidement, nous sortons de l’eau et mettons les embarcations en sécurité, plus haut que la marée montante. Après avoir avalé un thé réconfortant et quelques bouchées bien sucrées, nous gravissons la falaise par un sentier qui nous mène à la route, où nous attendent deux véhicules.

Malgré la fatigue et les vêtements détrempés, chacun affiche un sourire. De retour au port, les plaisanteries fusent tout autant que les invitations à se revoir. Cette escapade bonifiera notre répertoire de bonnes anecdotes à conter autour d’un feu, nous disons-nous. Pendant que le fleuve, lui, est redevenu étrangement calme.

EN BREF

Une excursion guidée de kayak hivernal d’une durée approximative de 2 h 30.

ATTRAIT MAJEUR

Une autre perspective sur les paysages d’hiver du Saint-Laurent.

COUP DE CŒUR

Les majestueux murs de glace du cap à la Baleine.

katabatik.ca