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Hors-Québec

À vélo sur le toit du monde

07-10-2014

En plein milieu de l’Asie centrale, le Pamir est baptisé «le toit du monde» par ses habitants et constitue l’extension occidentale de la grande chaîne himalayenne. Passage naturel entre la Chine et l’Occident, il représente un véritable carrefour depuis des millénaires. Tronçon craint (ou admiré) de la route de la Soie, il a vu circuler des générations de marchands et de personnages célèbres. Marco Polo a foulé ses hautes vallées et décrit ses rencontres dans son Livre des merveilles. Après tant de passages et de brassages, cette région est quelque peu tombée dans l’oubli, très loin des circuits touristiques. Lorsque j’y ai roulé l’été dernier, j’ai croisé dans les parties les plus montagneuses deux groupes de deux ou trois cyclistes par semaine et pas plus de trois véhicules à moteur par jour. Justement, pour les cyclistes à la recherche d’intensité et d’authenticité, c’est l’occasion de faire une magnifique boucle, à cheval entre le Tadjikistan et le Kirghizstan.

Pour ce faire, il suffit de revenir vers Douchanbe depuis Sary Tash. Mieux, on peut rejoindre la capitale de l’empire de Tamerlan, Samarkand, par la fertile vallée de Ferghana. Au total : 2000 km inhabituels, à croiser les fiers cavaliers kirghizes, à côtoyer les Ouzbeks et les Tadjiks, à admirer cette région méconnue. En prime, le plaisir de s’attaquer au plus haut parcours cyclable, les autres plus élevés se trouvant au Tibet, et les cyclistes autonomes ne sont plus autorisés à les franchir, à moins de prendre part à l’un des rares tours organisés sur la «route de l’Amitié», entre Lhassa et Katmandou.

Bien que je n’aie pas réalisé le trajet au complet, je vous conseille de le parcourir d’ouest en est, histoire de vous initier en douceur à la région et à son mode de vie, en commençant par l’endroit où la nourriture est plus abondante et l’altitude, moindre. Vos jambes, votre cœur et votre tête seront ainsi mieux préparés aux aventures alpines du Pamir. C’est également dans ce sens que je l’ai parcouru à l’été 2012, arrivant de Kachgar, à l’extrémité nord-ouest de la Chine, par le col d’Irkechtam et un surprenant no man’s land aux couleurs de l’Utah.

Départ au paradis
Dès le début, je roule plusieurs jours au cœur de larges prairies ondulantes, avec comme trame de fond l’impressionnante barrière du Pamir. C’est le royaume des chevaux et des yourtes, des ciels immenses qui dominent l’homme et sa terre. Le coup de foudre est immédiat. Planter ma tente dans l’herbe profonde, rouler face aux sommets enneigés, me laisser bercer par les couleurs changeantes du crépuscule… Parfois, apparaît devant moi une vallée entière, vide comme aux premiers âges, sans une habitation visible, un cheval seul me rappelant que je me trouve au pays des cavaliers émérites. Quelques Kirghizes utilisent ces hautes terres comme pâturages d’été, y installent leur yourte démontable et surveillent à cheval leur petit troupeau. Il n’y a pas si longtemps, certains élevaient des loups pour garder leur demeure en leur absence. Ces régions turcophones entretiennent d’ailleurs le mythe de la louve mère d’enfants humains, qui se rapproche étrangement de celui des Romains.

Il arrive qu’en hiver les prairies se couvrent d’un mètre de neige, alors les bergers se replient vers les rares villages. Une visite dans les boutiques de Sary Tash, juste avant la montée au cœur du Pamir, montre clairement que les gens vivent en relative autarcie. Chaque maison cuisine son pain (très bon d’ailleurs) et tue un animal de temps en temps pour la viande. Dans les quelques boutiques, on trouve du Fanta, de la vodka, des barres Snickers, des sucreries, mais pas grand-chose pour se concocter un repas digne de ce nom. Quelques maisons d’hôte servent des pommes de terre nourrissantes, quelquefois accompagnées de morceaux d’agneau goûteux.

Au Kirghizstan, le parcours est généralement asphalté, et parfois de bonne qualité, ce qui permet une accommodation progressive aux exigences de l’altitude. Peu après Sary Tash, la route est plutôt faite de terre, assez ferme pour limiter les pertes d’énergie, mais couverte de pierres pointues, qui secouent le guidon dans tous les sens. En descente, je dois freiner pour rester sous la barre des 15 km/h afin de garder mon équilibre et d’éviter de trop maltraiter mon cadre sans suspension.

Au poste de contrôle kirghize, il n’y a pas foule; en fait, personne pendant les deux heures qu’exigent les formalités administratives (il faut bien que les fonctionnaires s’occupent). À la fin du processus, je suis toujours admiratif de la créativité dont les agents font preuve pour passer autant de temps à obtenir aussi peu d’information. Cette fois-ci, le douanier semble réviser ses connaissances géographiques. Si le Canada n’éveille guère de souvenirs, la France lui est autrement familière : «la tour Eiffel, Zidane!» s’exclame-t-il avec satisfaction.

Le poste de contrôle tadjik, lui, se trouve à plusieurs dizaines de kilomètres de là, à plus haute altitude. Entre les deux se dresse le col de Kizil Art, qui culmine à plus de 4000 m. Le changement de pays est marqué par une grande statue de Marco Polo, qui annonce mon entrée dans le domaine de la haute montagne et semble m’avertir qu’il vaut mieux avoir le mollet caprin. En montée, le manque d’oxygène se fait lourdement sentir. Dans les cols, je peine beaucoup plus que dans les Rocheuses ou dans les Alpes. Je dois m’arrêter souvent pour reprendre mon souffle; lorsque la pente est raide, je fais des arrêts tous les 500 m! Petit train va loin, je gravis sans encombre toutes les montées.

Changement d’ambiance
De l’autre côté du col, finie l’herbe grasse: c’est une succession de profondes vallées, plus sèches et même rocailleuses, toujours au-dessus de 3000 m d’altitude et dominées par les sommets du Pamir, hauts de 6000 ou 7000 m. Quelques rares villages s’agglutinent frileusement près de courtes rivières. L’eau, qui arrive directement des glaciers, est d’un magnifique bleu turquoise. Pas de ville ni d’hôtel pendant une semaine, mais la possibilité de dormir chez l’habitant en yourte kirghize ou en maison pamirie traditionnelle. L’intérieur recouvert de tapis chatoyants confère au lieu une atmosphère chaleureuse, en contraste avec la beauté austère de l’environnement. Les matinées sont étincelantes. J’adore rouler dans cette vaste contrée, laisser mon esprit voguer entre les cimes. Mais presque chaque jour, les nuages se rassemblent vite, menaçants. Passé le grand lac Karakol, il me faut installer la tente rapidement entre deux averses de grêle qui s’abattent même en plein été.

Vers le milieu de cette semaine en altitude, peu après le col le plus haut du parcours et son respectable 4650 m, je m’arrête à Murghab, principal village des environs. Le marché ici est mieux fourni, et il est possible d’y recharger les batteries et d’y prendre une douche sous une tente extérieure très, très artisanale. Après Murghab, les cols sont de moins en moins hauts et le corps est de plus en plus adapté. Bien que cette région occupe presque la moitié du Tadjikistan, elle est desservie par de très rares routes (je n’ai vu que deux embranchements en une semaine!) et génère donc très peu de trafic.

Après le dernier col, c’est la descente des hauteurs du Pamir vers des sources chaudes et revigorantes. Un petit hôtel thermal, évidente inspiration soviétique, accueille les familles tadjikes. À Khorog, la «capitale» du Pamir tadjik, je passe une journée entière à longer la rivière Gunt et ses eaux turquoise hypnotisantes. Il ne reste plus qu’à me laisser glisser sur 300 km le long de la rivière Panj, au milieu d’une gorge impressionnante. En bas, la route serpente à travers de petits vergers d’abricotiers. Les villages et les cultures occupent le maigre espace disponible. En haut, de chaque côté, les sommets se hissent encore à 6000 m et leurs pentes vertigineuses enserrent très étroitement la vallée. Sur l’autre rive, les mêmes vergers, les mêmes abricots qui sèchent sur les roches, mais c’est l’Afghanistan, à un jet de pierre.

Plongée dans l’actualité
Je n’ai malheureusement pas roulé la dernière partie de l’itinéraire, car, le matin du départ, j’ai été brutalement projeté dans un cours accéléré de politique locale. À trois heures, des coups de feu, puis des tirs d’artillerie, m’ont sorti de mon sommeil. Les attaques ont duré toute la journée. L’armée et des opposants se sont intensément disputé un pont du centre-ville, à 300 m de l’hôtel. Je suis donc resté à l’intérieur, à essayer de jauger la situation et les options qui m’étaient offertes. Le temps que je prenne contact avec l’ambassade, malgré l’interruption du service téléphonique imposée par l’armée, un cessez-le-feu temporaire avait été ordonné. Au troisième jour, j’ai pu passer les barrages érigés par les deux parties et m’éloigner du cœur de l’action. Deux jours plus tard, un convoi de voitures envoyées par les principales ambassades occidentales ramenait les personnes bloquées à Douchanbe avec les sauf-conduits nécessaires.

Même si je n’ai pas parcouru l’étape ultime de la haute route du Pamir, j’en ai vu assez pour savoir qu’il s’agit d’un itinéraire exceptionnel. C’est peut-être le dernier endroit au monde où l’on peut rouler aussi longtemps à plus de 3000 m d’altitude dans un environnement naturel et humain qui a peu changé au cours des siècles. C’est peut-être aussi la seule région où vous pouvez croiser le même jour des chevaux, des yacks et des chameaux, symboles de trois cultures et de trois climats distincts. Un incontournable si vous êtes en quête de défi et d’authenticité. •

Politique et sécurité
Les Pamiris sont très accueillants, et il n’y a normalement aucun problème à voyager en autonomie. La plupart sont des musulmans ismaéliens, très ouverts et modérés, ou des semi-nomades kirghizes, montagnards généreux. La population est cependant différente de celle des terres basses du Tadjikistan, qui constituent le cœur économique et politique du pays. Une révolte a eu lieu il y a 20 ans, principalement en réaction à la négligence dont cette belle région se sent victime. Le chef spirituel des ismaéliens, l’Agha Khan, tente d’aider le Pamir à dynamiser son économie, notamment par le tourisme, et d’utiliser le très grand respect dont il jouit pour améliorer les relations encore méfiantes entre la montagne et la plaine.

Lorsque je suis passé à Khorog, le général en chef des services secrets avait été assassiné l’avant-veille. L’armée soupçonnait le chef local de l’armée de protéger les présumés meurtriers et voulait à tout prix les arrêter pour les juger. L’invasion soudaine de l’armée a ravivé l’inquiétude populaire, et personne n’a oublié la famine dans laquelle l’État a plongé la région pendant la guerre civile. Dans une région qui a été très calme depuis 20 ans, la population locale semblait surtout, comme c’est souvent le cas, prise entre deux feux.

Je suis arrivé par hasard au mauvais moment, en plein milieu d’un guêpier difficile à saisir. Même si on m’assurait que les étrangers n’étaient une cible pour ni l’une ni l’autre des parties, il y a quand même eu des morts en ville. Après deux jours de combat, des cessez-le-feu ont été négociés. Dans ce genre de situation, il est généralement préférable de demeurer à l’intérieur, d’éviter de se déplacer et d’écouter les con­seils des locaux, ce que j’ai fait. Mais devant la rumeur de cessez-le-feu, il fallait décider de rester ou de s’éloigner de la zone en franchissant les barrages installés par les deux parties. Les deux tiers du groupe (moi y compris) ont choisi de partir. Les autres ont pu nous rejoindre le lendemain.

Je ne voudrais surtout pas inquiéter les candidats aux voyages vers des destinations exotiques. Partout ou presque, on peut se retrouver au cœur d’un conflit soudain, d’une émeute ou d’un simple cambriolage. Ce pourrait être aux États-Unis, en Europe ou à Saint-Hyacinthe. En règle générale, plus le conflit est gros, plus il est organisé et plus il y a de possibilités de s’en éloigner sans dommage. Enfin, le risque inhérent à toute activité de plein air n’est pas proportionnel à l’éloignement. En 20 ans de voyages, c’est le seul incident sérieux que j’ai à signaler. Et l’unique fois où j’ai passé quatre jours à l’hôpital, c’est à la suite d’une chute sur la piste du canal de Lachine!

La haute route du Pamir s’étend sur 1250 km entre Douchanbe, la capitale du Tadjikistan, et Och, au Kirghizstan. Après avoir franchi quelques reliefs au sud de la capitale, la route remonte la magnifique vallée encaissée de la rivière Gunt jusqu’à Khorog, une charmante bourgade. Elle s’attaque ensuite au cœur du massif du Pamir, s’élevant toujours plus haut entre les pics enneigés de 7000 m. Après le grand lac Karakol dont le bleu pâle peine à afficher ses couleurs à cette altitude, la route gravit le plus haut col, à 4650 m, avant de redescendre vers les prairies kirghizes. Puis elle ondule jusqu’à Och et son marché traditionnel, qu’il serait dommage de manquer.

REPÈRES
Moment propice pour s’y rendre
L’été, de juillet à septembre, mais attendez-vous à de grosses chaleurs à Douchanbe et Samarkand; il n’est pas rare que les températures oscillent entre 40 oC et 45 oC (j’ai vu un café fermé en août pour cause de chaleur). Pensez toutefois à apporter des vêtements chauds pour la montagne, où il gèle parfois la nuit.

Compagnies aériennes
Peu de compagnies desservent Douchanbe et Samarkand. Le meilleur rapport coût-sécurité reste à mon avis Turkish Airlines.
Type de vélo Vélo de cyclotourisme, vélocross ou vélo hybride. Un vélo tout suspendu rendrait plus faciles les portions du parcours faites de terre, mais la route est majoritairement asphaltée.

Coût de la vie
Sauf dans les grandes villes, l’hébergement coûte de 10$ à 15$ par personne, et le camping est généralement gratuit. Le prix d’un souper varie de 5$ à 10$.
Mal d’altitude Il est rare de souffrir du mal aigu des montagnes, puisque à vélo on atteint les hauteurs critiques
(au-dessus de 3000 m) de façon progressive, permettant au corps de s’acclimater peu à peu. Néanmoins, avant le départ, il est fortement recommandé de se renseigner sur le mal aigu des montagnes, la façon de le reconnaître et d’y réagir (c'est-à-dire redescendre vers des altitudes plus basses).

Visa
C’est long. Les ambassades sont situées à Washington. La compagnie VisaHQ facilite les démarches contre rémunération. À noter que la haute route
du Pamir traverse le Haut-Badakhchan, au Tadjikistan. Les voyageurs qui désirent fouler cette région doivent obtenir, en plus du visa, un permis distinct auprès de l’ambassade.

Carte géographique
J’ai bien aimé la carte «Central Asia» de Gizi Map, car j’entreprenais la traversée de toute l’Asie centrale. Une carte à plus petite échelle pourrait être une option intéressante. Google Map fournit enfin une bonne information
sur la région.

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