La grande marche


Photo: Anne Pélouas

Une traversée des Alpes centrales en Bavière jusqu’à  Venise, en 14 jours.Ou comment marcher l’Europe aux portes de l’histoire.

Ce projet de trek était séduisant : franchir trois pays du nord au sud – l’Allemagne et ses massifs alpins de l’Ammergau et du Wetterstein, l’Autriche et son Tyrol, puis l’Italie et ses Dolomites – par le chemin le plus long. Un programme continu de cols escarpés et de montagnes russes.

Ayant depuis longtemps attrapé la piqûre de ces longs treks où l’on marche littéralement dans des paysages aussi changeants que la météo, je n’ai pas été déçue par celui-ci, qui offrait un bon défi sportif avec ses quatre à huit heures de marche par jour et des dénivelés frôlant parfois les 2000 m… J’avais toutefois complètement dédaigné l’aspect culturel du programme. Mais l’incursion dans le monde fou de Louis II de Bavière, dans l’histoire de ces montagnes et la culture de leurs habitants, et, finalement, l’arrivée en bottes de randonnée crottées dans l’élégante Venise, tout cela a ajouté une note franchement supérieure à l’idée que je me faisais de ce trek.

Nature et architecture allemandes
Le « fond du sac » bien garni pour affronter la pluie, le vent, le soleil et même la neige qui nous rattrapera en plein été, nous voilà en route pour la Bavière en compagnie de notre guide, Laurent, aussi érudit en botanique et géologie qu’en histoire. Tout au long de notre périple en Bavière – y randonner va de pair avec arrêts dans les lieux où vécut le roi Louis II –, il nous racontera comme pas un les histoires de ce seigneur romantique du XIXe siècle, passionné de montagnes et de musique wagnérienne.

Au premier arrêt se découvre, sur un éperon rocheux, l’époustouflant château de conte de fées de Neuschwanstein, immortalisé par Walt Disney dans La belle au bois dormant. Il faut pourtant l’abandonner pour attaquer sérieusement les contreforts de l’Ammergau, dont les aiguilles de calcaire pointent vers le ciel. De balcon en balcon, de col en col, dans ce qui fut la réserve de chasse du roi, on redescend avec des chamois dans la vallée de Linderhof. À Ettal, Louis II avait son petit Versailles, le château de Linderhof, avec pavillon mauresque et grotte artificielle. Le roi fantaisiste aimait se balader dans un bateau en forme de cygne sur le petit lac intérieur de cette grotte en écoutant un opéra de Wagner, dont il fit son protégé.


Photo: Anne Pélouas

La solitude extrême de cet énigmatique personnage n’avait d’égale que son amour de la nature, notamment pour la gentiane bleue, « reine des Alpes », sur les traces de laquelle on marche encore très haut en montagne. À Garmisch-Partenkirchen, au pied du Zugspitze (2950 m), on pénètre, via des gorges, au cœur du massif frontière avec le Tyrol. Le « chemin du Roi » porte bien son nom. Il grimpe jusqu’au refuge de Schachenhaus, perché à 1866 m dans un site splendide qui fait oublier le dénivelé (1200 m) avalé ce jour-là. Louis II venait régulièrement à ce pavillon de chasse datant de 1876 qui domine toujours la vallée. Le refuge tout proche est l’ancien bâtiment où vivaient ses serviteurs. La visite du pavillon de chasse au coucher du soleil est un must. Le décor intérieur austère contraste à première vue avec le luxe de ses châteaux, mais une surprise nous attend en haut d’un escalier en colimaçon. Véritable oiseau de nuit, le roi aimait aller écouter de la musique à l’étage. Des colonnes de marbre encadrent l’entrée d’un vaste salon turc aux riches banquettes de velours, avec fresques recouvertes de feuilles d’or, fontaine centrale et
vitraux par lesquels perce une chaude lumière…

On entre en Autriche
Le lendemain marquera l’adieu à ce surprenant souverain et à l’Allemagne,
sur une épaule rocheuse surplombant le pavillon de chasse. Une montée soutenue nous mène vers un étroit col frontière. L’Autriche nous
attend. « On roule », lâche Laurent en calculant que le groupe descend ou monte de 300 à 400 m par heure. Cela ne l’empêche pas de prendre le temps de nous
parler du pin cembro (arole), champion de la montagne. Il
s’accroche ici à son flanc, explique-t-il, vivant en symbiose avec
le cassenoix moucheté. Le passereau se nourrit des graines de ses cônes et les cache dans le sol en prévision de l’hiver, agissant ainsi en conservateur de l’espèce.

Côté autrichien, l’ambiance est plus minérale dans la descente vers la vallée de Bergleintal, au-dessus du plateau de Leutasch. On passe au Tyrol ! Après un transfert au pied du massif du Karwendel, la traversée d’alpages verdoyants, au milieu des moutons et des vaches, conduit au bas d’un grand pierrier, dont les multiples lacets permettent de se hisser au col d’Eppzirlscharte, à 2072 m. Au creux des roches calcaires, la grassette prolifère. Cette plante carnivore pratique la protandrie, forme d’hermaphrodisme, avec ses étamines qui se développent avant le pistil. La dryade à huit pétales et la linaire des Alpes, à fleurs mauves, sont aussi de fidèles compagnes.

Photo: Anne Pélouas

Du refuge de Solsteinhaus, nouvelle descente, cette fois dans la vallée de l’Inn pour une courte escapade en train jusqu’à Innsbruck.
Le contraste choque un peu, mais pas assez pour ignorer les conseils de Laurent et se balader dans la petite capitale du Tyrol, aux maisons à façades peintes ou en trompe-l’œil. À Krimml, un sentier grimpe le long de cascades de plus de 400 m pour filer ensuite dans les alpages jusqu’au refuge Krimml Tauernhaus. C’est l’antre d’une famille autrichienne typique, dont plusieurs générations ont travaillé sur place, à la ferme ou au refuge. La famille Geisler occupe toujours les lieux, depuis 1631 !

L’Italie enversion froide
Le chemin forestier menant au col de Krimmler Tauern marque la frontière entre le Tyrol autrichien et le Tyrol italien. Chargé d’histoire, il a notamment vu passer en 1947 quelque 5000 Juifs à pied, en route pour la Palestine.

Au petit matin, la neige est tombée et le col est infranchissable. Il faut rebrousser chemin sous la pluie, contourner le massif en bus pour entamer notre dernière traversée, celle des Dolomites, du nord au sud.

Le nom du massif rend hommage au géologue français Déodat Gratet de Dolomieu. C’est l’apogée du trek : quatre jours de marche avec sac à dos allégé dans un paysage d’aiguilles, anciens récifs coralliens, qui se dressent comme des donjons, tourelles et murailles. Les sommets du Gruppo della Putia sont tous à plus de 2000 m. C’est avec cette vue panoramique que nous marchons, y compris dans la neige. Au col de la Putia, nous suivons la crête pour descendre vers le refuge Genova. Notre plus longue journée, avec 1100 m en montée et presque autant en descente, se passe dans un décor grandiose d’alpages, transitant par une nouvelle collection de cols et une vraie sierra.

L’arrivée sur une route de col très passante diminue quelque peu notre enthousiasme, mais c’est pour mieux rebondir le lendemain sur un magnifique balcon fleuri sous le passo (col) Gardena. De nouveau, un névé en forte pente nous bloque le passage. La déception de devoir contourner encore le massif en bus, puis de grimper en funiculaire là où nous aurions dû arriver à pied, est palpable, mais au sommet du Pordoi, elle se dissoudra dans le panorama : toute la chaîne autrichienne au nord et les Dolomites italiennes au sud. Les deux pieds dans la neige, le groupe progresse lentement jusqu’au refuge Boé, perché à 2871 m d’altitude.
Le clou du spectacle, c’est le coucher du soleil, les jeux d’ombre et de lumière sur le Pic Boé et la neige. De quoi célébrer la vie avec une grappa à la myrte, offerte par un charmant aubergiste ! Nous y apprendrons que les habitants du Tyrol du Sud, rattaché à l’Italie en 1919, ont longtemps revendiqué leur indépendance, pour obtenir finalement, dans les années 1970, un statut d’autonomie, avec notamment trois types d’école : en allemand, en italien et en ladin (dialecte local).

Photo: Grand angle

À la descente du refuge succédera une dernière montée sur un éperon rocheux, puis un sentier à flanc de colline avec vue permanente sur la plus haute montagne des Dolomites, la Marmolada, au pied de laquelle s’étire le lac Fedaia, où nous finirons par descendre, grisés par tant de beauté.

Dans le train qui nous éloigne des montagnes pour nous conduire à
Venise la maritime, nous ferons le compte : 77 heures de marche, 9250 m
de montée, 8985 m de descente. À chacun son double Everest…

www.grandangle.fr