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Hiver, Hors-Québec, Ski alpin

Ski ultime au Kamchatka

17-10-2016

Dans la péninsule sibérienne, les volcans ont la forme de ceux que dessinent les enfants : un cône parfaitement symétrique dont les flancs généreusement enneigés se jettent dans la mer. Des volcans que quelques dizaines de skieurs globe-trotters (et bien nantis) descendent chaque hiver. Le trip de ski ultime, quoi.

Tout commence par un signe furtif de Dima, le mécanicien de bord. Porte ouverte, il guide son pilote qui stabilise le puissant MI-8 en équilibre sur la crête, le train arrière dans le vide, la roue avant délicatement posée sur une corniche de neige. En une seconde, Marc Gaiani (dit Marco ou Marcus), un guide venant de Chamonix, quitte le fuselage pour récupérer la dizaine de paires de skis que lui passe Sergueï, le guide russe qui l’assiste avant de le rejoindre sur l’arête. Installé à l’arrière de l’appareil, je suis le premier à en sortir. À genoux dans la neige comme le veut la procédure de sécurité, je me cale contre Sergueï. En 30 secondes, l’hélicoptère crache sa cargaison de skieurs, casqués et masqués pour se protéger des projections de neige que le rotor propulse alentour. Pouce levé, Marco indique à l’équipage qu’il peut rejoindre la zone de parachutage (appelée la DZ ou drop zone) près de 1000 m en contrebas. Subtilement, l’appareil plonge dans la pente, emportant avec lui le vacarme assourdissant qui empêchait jusque-là toute communication. Dans un désordre qui sent bon le camp de vacances, chacun récupère ses skis et se cherche un coin de neige pour les fixer aux pieds en prenant soin d’éviter l’aller simple vers le plancher des ours. Tout s’est passé en moins de deux minutes réglées comme du papier à musique.

Se fondre dans le décor
Je prends enfin le temps de profiter du spectacle. La vue est vraiment étourdissante. Autour de moi, à 270 degrés, de l’eau. De l’eau d’un bleu profond comme on en trouve partout ici. L’océan serpente dans les fjords d’un blanc aveuglant. Mer et montagne ne semblent faire qu’un, elles qui  partagent ce qui les compose : l’eau, solide en haut, liquide en bas.

« Davaï ! On y va ! » lance Marco, tombé fou amoureux il y a dix ans de cette région grande comme les trois quarts de la France et où il passe désormais chaque année trois mois hors du temps, à encadrer et à ouvrir de nouveaux secteurs comme le faisaient les alpinistes dans les années 1950. Un pionnier des temps modernes.

On s’engage dans sa trace, féline et sensuelle, dessinant des courbes rappelant les rondeurs des beautés locales qui marchent vers la plage. Ici, le ski est total. Exigeant et contemplatif à la fois. Je tripe fort à laisser ma trace sur ces montagnes majestueuses aux lignes épurées. Je m’efforce de skier le plus proprement possible, par respect pour l’endroit, comme si je voulais ne pas le décevoir. Une sensation unique de liberté m’envahit. Je crie toute ma joie d’avoir le privilège d’être là.

Les virages s’enchaînent dans une neige de printemps, en direction de l’hélico posé à 2 m des vagues. Au loin, au bout d’une avancée rocheuse défiant la fureur de l’océan depuis des millénaires, une colonie de lions de mer se réchauffe paisiblement la graisse sous un généreux soleil d’avril. Je m’arrête à même les galets de la plage, les spatules de mes skis caressées par l’écume salée. Ça y est, j’ai skié au Kamchatka, un rêve pour tout skieur hors-piste qui se respecte. Avec le Cachemire, la Géorgie, le Japon, l’Antarctique et l’Alaska, cette péninsule sauvage située à l’extrême est de la Russie constitue un lieu idyllique pour les amateurs de freeride.

« Les possibilités sont infinies ici, explique Marco. La seule limite, c’est le rayon d’action de l’hélicoptère, mais qui permet tout de même d’aller chercher des pentes 100 km à la ronde à partir de l’hôtel. Ça fait dix ans que je skie ici et il reste des centaines de montagnes sur lesquelles personne n’a jamais posé les pieds. Même en skiant sur une ligne différente tous les jours, je n’aurais pas assez d’une vie pour skier tout ce qui est possible de faire ici. En plus, les paysages évoluent, car, en raison de l’activité des volcans, un endroit peut changer complètement de physionomie d’une saison à l’autre. Parfois, la descente s’effectue même le long d’une coulée de lave en fusion. »

Vers le centre de la Terre
Les volcans sont ici omniprésents. On en compte près de 300 dont une trentaine sont en activité. Nous remontons dans le MI-8 de la compagnie Vityaz Aero. L’hélicoptère constitue un moyen de transport et de ravitaillement habituel pour les 400 000 habitants de cette terre gigantesque, au réseau routier quasi inexistant, et interdite aux touristes jusqu’en 1992 en raison de la présence de bases militaires ultrasecrètes postées en face de l’Alaska. De l’autre côté de l’océan, cette région est aujourd’hui reconnue pour la pêche au saumon sauvage et au crabe royal, à la chair exquise. À ceux qui mettent le doigt sur l’impact écologique d’une telle activité, Marco et Nikolaï, son associé russe, répondent en chœur : « Ici, l’hélico fait partie des moyens de transport obligés, que ce soit pour les habitants ou pour les marchandises. Notre activité d’héliski ne représente qu’une toute petite partie du travail des deux sociétés d’hélicoptères qui se partagent le marché. »

Ralf, un guide allemand qui s’exile en Russie trois mois par an, vient ici depuis quelques années. « C’est le plus bel endroit du monde pour skier, dit-il, les yeux pétillants. C’est hallucinant de beauté. » Pour la première fois depuis plus de dix ans, un groupe encadré par ce guide chevronné aux jambes interminables, a skié sur Alaïd, une île volcanique située à la pointe sud de la péninsule. « Là-bas, c’est le bout du bout du monde. Nous avons skié sur ce volcan depuis son sommet jusqu’à la mer. Une descente de 3000 m de dénivelé. Nous avons vu des renards presque rouges qui n’étaient même pas effrayés alors qu’ils n’avaient jamais vu d’êtres humains. Emmener des clients dans ce genre d’endroit où personne n’a jamais mis les pieds, c’est l’essence même du métier de guide. Je ne me suis d’ailleurs jamais senti autant guide qu’ici. »

Direction le volcan Mutnovsky et ses fumeroles empestant le souffre. De là, je glisse vers Viluchinski, qui nous ouvre son cratère pour quelques courbes mémorables se terminant dans la cendre tiède et noire comme la roche volcanique qu’elle recouvre. Un moment, je me crois revenu à l’origine du monde, lorsque la région était peuplée de mammouths. D’ailleurs, des défenses séculaires sont exposées au musée pittoresque de la ville de Petropavlovsk, lequel se consacre à l’histoire, à la faune et à la flore de cette région sauvage. Je prends une claque, une de plus.

20 m de neige par hiver !
Au-delà de ses paysages grandioses, le Kamchatka est également connu pour ses incroyables chutes de neige. « En moyenne, il tombe 4 m au centre-ville de Petropavlovsk, m’explique Vladimir, qui emmène quelques rares touristes (la région n’en accueille que 20 000 par an) à la découverte des curiosités de sa ville. Quatre mètres de neige au niveau de la mer, alors vous imaginez ce qu’il peut tomber en montagne ? Au milieu de la péninsule, il y a un endroit où on a déjà enregistré des accumulations de 20 m de neige. »

À l’instar de la poignée de skieurs venus du monde entier, c’est aussi ça que je suis venu chercher : la poudreuse du Kamchatka. Cela fait
15 jours qu’il n’a pas neigé. Marco l’a pourtant promis à Oleg, qui passe sa journée à réclamer : « Powder Marcus, powder ! » « De la poudre, t’inquiète donc pas, t’en auras ! » lance-t-il, sûr de lui.

Le lendemain, nous avons survolé une forêt clairsemée de bouleaux, et ce qui semblait un buisson était en réalité la cime des plus petits arbres. La pente est soutenue, la neige profonde et légère, le plaisir, proche de la jouissance. Tout au long de la journée, mon groupe enchaînera les descentes entre les arbres sans jamais passer au même endroit. Onze descentes pour un total de près de 6000 m de dénivelé. La cerise sur le gâteau. Sur une semaine, le forfait Fire and Ice comprend huit heures réelles de vol (calculées à la seconde près, dès que l’hélico quitte le sol). Une fois le quota dépassé, chacun décide s’il poursuit l’aventure, avec obligation de passer à la caisse pour se partager les 6500 $ que coûte une heure de mise en action du surpuissant hélicoptère biturbine.

Marco m’annonce que, pour le dernier jour, il a choisi de nous emmener dans le middle range, un massif situé à 25 minutes de vol au nord de l’hôtel Antarius, un établissement appartenant à un riche homme d’affaires coréen et qui sert de camp de base au groupe. « Je suis persuadé que les faces orientées nord-nord-est sont encore gavées de [neige] fraîche », explique Marco. On le croit sur parole. Le pilote nous déposera neuf fois au sommet d’un cirque gigantesque de style alpin, truffé de couloirs qui s’ouvrent sur des pentes à 40-45 degrés.

Une fois l’orientation de la face vérifiée à la boussole, et la stabilité du manteau neigeux confirmée, Marco s’engage sur une ligne douce et fluide, presque droit devant, signant la face de son empreinte éphémère. Ça y est, la montagne a perdu sa virginité. Passée la petite appréhension du premier virage sur une crête exposée, je le suis en enchaînant de larges courbes dans la neige profonde, à la poursuite de mon ombre projetée devant moi par le soleil de la mi-journée. Des gerbes de neige me fouettent les jambes. Je ne skie plus, je flotte. Je vole. Je suis en lévitation, presque en apesanteur. Plus très loin du paradis.

Et s’il fait mauvais ?
Plusieurs possibilités s’offrent aux skieurs si la météo se montre capricieuse. « Ce qui arrive généralement un jour par semaine, explique Marco. Mais c’est souvent synonyme de chutes de neige et donc de bonnes nouvelles. » Si la situation se présente, les infatigables pourront partir en skis de randonnée pour des sorties de deux ou trois heures (400 ou 500 m de dénivelé positif) à proximité de l’hôtel. Sinon, un aller-retour dans la journée pour visiter la pittoresque ville de Petropavlovsk comblera les amateurs d’exotisme. Sans véritable charme, cette cité portuaire surprend tout de même en raison de la rigueur de son architecture et du kitsch de son musée local, où on prendra le temps de s’arrêter une heure ou deux pour mieux comprendre le passé de cette région unique.

 

Repères
Prévoir environ 10 heures de vol pour rejoindre Petropavlovsk-Kamchatsky depuis Moscou. Compter de 7000 $ à 9000 $ la semaine (sans les vols internationaux) pour huit heures réelles de vol en hélico. Par exemple, nous avons volé 10 heures en 4 jours , nous avons été déposés 41 fois sur les sommets et avons avalé 26 790 m de dénivelé.
www.heliski-russia.com (site en français)
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