Uapishtan, le chaînon manquant
La Traversée des montagnes à la mer de la Traversée de Charlevoix nous invite à connecter en 127 km les massifs montagneux de l’arrière-pays charlevoisien à notre emblématique fleuve Saint-Laurent grâce à la construction d’un tout nouveau refuge : le Uapishtan.
Pour ses 45 ans d’existence, la Traversée de Charlevoix a concrétisé à l’automne 2024 un grand rêve caressé depuis longtemps : donner aux randonneurs et aux skieurs la possibilité de parcourir en deux jours les quelque 30 km entre le refuge Épervier, le dernier hébergement qui était proposé jusqu’ici sur le raid de 105 km (aussi appelé « traversée complète » ou « longue randonnée de 105 km », le tracé initial de la Traversée de Charlevoix), et Saint-Siméon. Nous avons testé ce nouveau « vieux » tronçon de sentier en mai dernier à partir de la station de ski Mont-Grand-Fonds, une option plus courte de 43 km, appelée Traversée de l’Orignac et réalisable en deux ou trois jours.
« Vieux » tronçon, précise-t-on, car le sentier lui-même, dénommé l’Orignac, existe déjà depuis vingt ans, mais il a été « semi-abandonné depuis sa création », explique Justin Verville Alarie, le directeur de Sentiers-Québec Charlevoix, l’organisme qui gère la Traversée de Charlevoix. Si le financement disponible avait permis d’ouvrir le sentier en 2005, il n’avait cependant pas été au rendez-vous pour l’entretenir par la suite. « Personne n’avait levé la main pour en prendre la gestion », rappelle le directeur. Heureusement, l’implication de bénévoles de la région a fait en sorte que le sentier reste ouvert, grâce à de petits entretiens ponctuels, toutefois il est demeuré dans l’ombre et foncièrement méconnu tout ce temps.
Lors de notre passage, nous avons été à même de constater combien l’étroit sentier semble bien davantage occupé par la faune abondante, qui s’y sent encore aujourd’hui à son aise, à l’abri du dérangement anthropique, à commencer par l’orignal, qui a inspiré le nom du sentier, orignac était un mot d’origine basque qui désignait le roi de nos forêts. Traces multiples imprimées dans le sol, fientes de divers formats et couleurs, craquements fréquents de branches, arbres grugés par les castors, épluchés par les porcs-épics ou piochés par les oiseaux : nous sentions bien que les humains sont des invités dans cet environnement reculé et paisible qui incite au silence et à la contemplation.
Une conjonction de facteurs a finalement dirigé à nouveau le projecteur sur cette piste sauvage dans les dernières années, notamment l’Ultra-Trail Harricana du Canada, une fin de semaine de courses en sentier ayant lieu chaque année au début du mois de septembre, qui y a inauguré en 2021 un parcours de 42 km en partance de Saint-Siméon. « L’événement a aidé à redonner de la visibilité au sentier et à organiser des corvées bénévoles », reconnaît Justin Verville Alarie.
Puis, en 2023, les astres se sont enfin alignés. De nouvelles occasions de financement, entre autres le Programme d’aide à la relance de l’industrie touristique (PARIT) du ministère du Tourisme, ont permis de déposer un projet de transition énergétique, de construction de refuges supplémentaires et de mise à niveau des anciens hébergements.
Trait d’union et havre de paix
Après un an de planification et six mois de construction, le refuge Uapishtan a émergé au km 24,4 à partir de Mont-Grand-Fonds (14 km à partir de l’Épervier). Nommé par ce terme signifiant « martre d’Amérique » en innu-aimun par les Premières Nations d’Essipit, de Pekuakamiulnuatsh et de Pessamit, le refuge apparaît au terme d’une magnifique randonnée dans des sentiers techniques longeant une rivière ponctuée de belles chutes puis les abords du lac McLeod, dont la plage sablonneuse est propice au pique-nique et à l’observation d’oiseaux, qui s’y donnent rendez-vous gaiement.
Quelques kilomètres au-delà du lac McLeod, perché sur des pieux, le refuge « nouvelle génération », spacieux et tout en bois rond usiné, laisse le loisir de décanter sa journée, tisane à la main, sur un vaste balcon avec vue sur les Palissades de Charlevoix… quand la température ne brouille pas le paysage comme cela a été le cas lors de notre passage sous le signe de la pluie.
Ce sont en effet dans des conditions quasi automnales – mélange de pluie, de brume et de fraîcheur, couvert de feuilles au sol et avant-goût de l’hiver donné par une légère précipitation de neige au lever du jour – que nous avons effectué notre randonnée en mai dernier. Et il faut dire qu’il fait toujours plus frais dans ce secteur un peu plus élevé en altitude, un facteur à ne pas négliger dans la planification de son excursion, afin de prévoir les vêtements et l’équipement adaptés.
Préservation d’un joyau menacé
Cette section toute neuve de la Traversée de Charlevoix ajoute ainsi de la belle nouveauté au parcours existant depuis près d’un demi-siècle. S’étendant dans une zone plus vierge dans une forêt encore plus mature que sur le reste du territoire, elle est mieux préservée que sa grande sœur à l’ouest, qui a été davantage effritée au fil des années par les lignes d’hydroélectricité, l’ouverture de chemins forestiers, les lotissements immobiliers, l’abattage d’arbres et les explorations de toutes sortes.
C’est d’ailleurs en raison de la crainte de voir cette terre sauvage et grandiose perdre subtilement, voire violemment, de sa magnificence que la Traversée de Charlevoix œuvre aujourd’hui à faire reconnaître tout son tracé, de Saint-Urbain à Saint-Siméon, à titre de parc régional linéaire, avant qu’il ne soit trop tard. « Une telle reconnaissance aiderait à mieux encadrer la fréquentation des sentiers, à obtenir davantage de leviers de financement pour le protéger et à faciliter la cogestion du territoire et la cohabitation des différents usages », détaille Justin Verville Alarie. S’il ne s’agit pas d’une protection infaillible, ce statut « ajouterait un “dos d’âne”, des contraintes pour reconnaître et préserver la valeur récréotouristique du secteur », poursuit-il.
D’ici là, c’est à nous, randonneurs, coureurs et skieurs, qu’il appartient de sauvegarder ce territoire longtemps oublié, en allant nous y émerveiller respectueusement de la beauté de notre connexion avec le vivant.
Jour 1 : de Mont Grand-Fonds à l’Épervier
- 10,4 km (attention à l’orientation durant les premiers kilomètres, où il est facile de se perdre dans le spaghetti de sentiers forestiers présents au pied du mont Grand Fonds)
- Coup de cœur : les lièvres croisés sur le parcours et furetant près du refuge
- Pas de surprise ?
Jour 2 : de l’Épervier à Uapishtan
- 14 km
- Coup de cœur : les mousses et leurs multiples nuances de vert, de rouge et de blanc sur les rochers et les arbres couchés au sol
- La surprise du jour : le barrage de castors qui a complètement inondé une partie du sentier
Jour 3 : de Uapishtan à Saint-Siméon
- 19 km (section la plus élevée en altitude, qui jouit du plus grand nombre de points de vue mais qui se rapproche le plus de la civilisation : érablière, chemins forestiers, site écotouristique ÖBois Charlevoix, ligne d’hydroélectricité)
- Coup de cœur : la vaste forêt de hauts pins rouges en arrivant à ÖBois Charlevoix
- La surprise du jour : un sentier drainant moins bien l’eau de pluie et donc beaucoup plus boueux que les sections précédentes
BON À SAVOIR
- Le parcours ne représente pas un niveau de difficulté élevé ; les ascensions se font en douceur et le dénivelé est bien réparti sur l’ensemble du sentier.
- Il n’est pas recommandé d’effectuer le circuit en sens inverse, soit de Saint-Siméon à Mont-Grand-Fonds, puisque la gestion des nuitées en refuge se fait dans l’autre sens.
- Les refuges sont bien garnis (matelas de sol neufs et confortables, vaisselle, chaudrons, etc.), ce qui évite d’avoir à transporter beaucoup de matériel.
- Des espaces de camping sont aménagés autour de tous les refuges de la Traversée de Charlevoix, pour ceux qui préfèrent l’aventure en complète autonomie.
- Un service de transport de bagages et de dépôt de nourriture est offert de refuge en refuge.
- Le service de transport de la voiture est proposé jusqu’à Baie-Saint-Paul ou La Malbaie, toutefois les randonneurs doivent planifier avec le service d’autocar Intercar leur transport à partir de Saint-Siméon pour récupérer leur automobile. Au moment d’écrire ces lignes, le car s’arrêtait à Saint-Siméon en milieu d’après-midi tous les jours de la semaine et de la fin de semaine, et le passage était au coût de 10,55 $ par personne.
- Une station de trail se développe en ce moment dans le secteur de Mont-Grand-Fonds, ce qui donnera la possibilité de bonifier son séjour par d’autres activités de plein air avant ou après sa randonnée.
- Il est possible de randonner accompagné d’un chien.
- Le sentier est inaccessible en raquettes l’hiver.
BONNES ADRESSES
- La boulangerie Les bonyeuses à Baie-Saint-Paul, pour se ravitailler en pain frais, brownies et carrés aux dattes avant le départ.
- Mont café bistro à Saint-Siméon, pour se gâter en viennoiseries et d’un bon café à l’arrivée après plusieurs jours de randonnée.
- Les Belles Récoltes de Charlevoix, en quittant La Malbaie sur le chemin vers Mont-Grand-Fonds, pour une gamme de produits céréaliers biologiques préparés à la ferme.
- La distillerie Menaud à Clermont et le Saint-Pub de la microbrasserie Charlevoix à Baie-Saint-Paul, pour qui aime souligner de façon encore plus festive ses exploits.
En bref
Une randonnée de 43 km en trois ou quatre jours (en dormant chez ÖBois Charlevoix) sur le sentier de l’Orignac, prolongement du raid de 105 km de la Traversée de Charlevoix jusqu’à Saint-Siméon.
ATTRAIT MAJEUR
Un tracé sauvage dans une forêt mature où la nature règne en paix, loin des regards.
COUP DE CŒUR
La qualité de construction du refuge Uapishtan.





