Une équipée dans la baie Georgienne

  • Photo Colin Field

Sept jours de vacances se dessinent à l’horizon. L’appel du grand air se manifeste. Où aller, où se déposer ? De l’eau… une vaste étendue d’eau, voilà ce qu’il faut. Y laisser glisser un kayak de mer où tout le nécessaire pourra s’entasser… Une évidence se profile : la baie Georgienne !

Mes vacances ainsi que celles de ma copine, de sa sœur et d’une de mes meilleures amies tombent au même moment. Brigitte, ma copine, lance l’idée de la baie Georgienne, et nous sommes toutes les trois sont d’accord que l’endroit est particulièrement propice à une escapade à quatre. Une journée sur la route, cinq sur l’eau, la dernière consacrée au retour : le compte est bon. Je saute à pieds joints dans les préparatifs. Nous constituons rapidement un groupe Facebook, et les questions fusent. Qui s’occupe de la cafetière ? Qui a une bâche ? Et la trousse de premiers soins ? L’essentiel des repas et du matériel de camping est réparti de façon à ne rien doubler, ne rien oublier.

Partons à l’aventure

Après environ neuf heures de voiture, un grand panneau sur la route 637 annonce « Killarney Provincial Park ». C’est à proximité, au bout de la Chikanishing Road, que nous laisserons nos deux véhicules. Une fois les titres de stationnement réglés pour les prochains jours, les coffres des autos et les caissons des kayaks deviennent des vases communicants : au fur et à mesure que les premiers se vident, les seconds se remplissent. Puisqu’aucun ravitaillement n’est prévu, tout doit impérativement s’emboîter. « Avons-nous vraiment tout le nécessaire ? Serai-je physiquement à la hauteur ? » Mes questionnements trahissent ma fébrilité. « Croiserons-nous des ours, des serpents dangereux ? » La question ici n’est pas futile : l’ours noir et un serpent à sonnette venimeux, le massasauga, rôdent en ces lieux et gagnent aisément à la nage les îles et îlots qui caractérisent la baie.

Comme cette extension du lac Huron se compose en grande partie de terres de la Couronne, nul besoin de réservation : premier arrivé, premier servi. Mes trois acolytes patientent déjà sur l’eau… Prête, pas prête, j’y vais ! Le demi-kilomètre à parcourir sur le Chikanishing Creek qui mène à l’embouchure est tout juste ce qu’il faut pour apprivoiser nos embarcations. Assise à fleur d’eau, on retrouve la joie de manier la pagaie. Le vrombissement des libellules nous accompagne jusqu’à ce que soudain, droit devant, se dévoile le grandiose paysage : l’immensité du plan d’eau est saupoudrée de centaines d’îlots granitiques – petits, moyens, grands – parmi lesquels plusieurs sont surmontés d’une silhouette de pin ou d’épinette. De loin, on dirait, grandeur nature, des petits fours couronnésde mignons cure-dents !

Il faut pagayer un bon moment pour traverser la Western Entrance, c’est-à-dire le large chenal qui nous sépare de Philip Edward Island. Notre plan de navigation consiste à contourner la pointe de l’île pour filer vers le sud-est, en direction des Fox Islands. Nous nous engageons plus avant dans ce décor de carte postale. Au loin, à gauche, une silhouette de plongeon huard. À droite, un clan de cormorans, dont certains nagent, tandis que d’autres, ailes grandes ouvertes, se reposent au soleil. Je n’ai qu’une envie, faire comme eux. Je consulte mes complices de voyage : « Une saucette, gang ? » Elles sont plutôt d’avis que la quête d’un endroit où dormir prime sur le reste.

Photo Colin Field

Notre première escale a lieu sur une île de moyenne dimension. Nous y amarrons côte à côte nos quatre batelets. Commence alors la valse du transport des sacs qui contiennent tout le nécessaire pour nous changer, manger, dormir… et gérer nos déchets. Nous passons en priorité les aliments qui craignent la chaleur.

S’aventurer dans les eaux claires

Au petit matin, j’entrouvre les yeux aux sons des vaguelettes et des goélands marins. Pendant que mijote le gruau, je m’échappe de notre petit groupe. Cette fois, pas question de bouder mon plaisir. Je repère un point de contact où la roche, polie par le temps, s’avance joliment dans une eau parfaitement limpide. Je plonge. Wouaaaa. Un peu frais mais exquis ! Cette baignade matinale sera la première d’une longue série ; au fil des jours, nos pauses seront presque toujours agrémentées d’une brève immersion pour se rafraîchir, explorer, se rincer.

À compter de la deuxième journée, un rythme s’installe. Nous sommes des loutres en kayaks qui jouons à nous faufiler entre les récifs  à fleur d’eau. À tournailler ainsi de façon insouciante, notre mode exploratoire nous conduit au fond d’une crique. En contre-jour se découpe un gros îlet à peu près rectangulaire, aux rebords abrupts. En le contournant, nous repérons un emplacement qui permet de débarquer. La surface rocheuse totalement lisse qui nous attend au sommet est sublime. Adopté à l’unanimité ! Une vue à 360°, quelques grands arbres qui étendent leurs branches comme on ouvre des bras protecteurs… Magique. L’espace est si vaste qu’instinctivement, nous distançons nos tentes pour créer une intimité. Nous baigner, refaire le plein d’eau filtrée, flâner, voilà qui occupe la fin de journée. Nous auscultons chaque recoin de notre nouveau royaume : nous devenons Gulliver, Robinson Crusoé. Sur l’îlot voisin, les activités familiales d’un couple de faucons émerillons et de leur progéniture nous tiennent en haleine. Tour à tour, nous braquons les jumelles dans cette direction afin de suivre le téléroman.

Photo Sophie Tessier

Le lendemain, aux aurores, un son étrange provient du fond la petite baie. Karr-rooo… karr-rooo… Comme une tondeuse qui refuse de démarrer, mais dans les aigus. Malgré mon demi-sommeil, le cerveau cherche, cherche… La grue du Canada ! Un frisson me parcourt l’échine. Le majestueux échassier se trouve là, à quelques pas, oups ! quelques coups de pagaie ! Je m’extirpe silencieusement de mon duvet. Dehors flotte une légère brume. Je scrute attentivement la berge… Hourra ! Parmi les quenouilles, je repère la silhouette aux longues et fines pattes. Mes camarades se réveillent l’une après l’autre. Comme c’est mon tour de préparer le petit déjeuner, à regret, je délaisse les jumelles au profit de l’écuelle. Quel jour sommes-nous ? Le temps prend ici une autre dimension. La date affichée sur mon téléphone nous rappelle que les vacances filent. Il faut avancer. Les crêpes au sarrasin seront vite englouties et fourniront l’énergie nécessaire pour atteindre les environs de Toad Island, l’île au crapaud.

Régime de perturbations

Dès les premiers coups de pagaie, le ciel présente toutefois un air sombre, son gris tourterelle  s’étiolant dans les blancs. Par prudence, nous évitons le large. Puis la teinte passe carrément au gris anthracite. Les îlots à proximité sont beaucoup trop exposés pour servir de refuge. Notre cadence s’accélère. Sans surprise, la pluie s’abat. Tout autour du kayak, la surface de l’eau frémit, produisant un délicat bruit de tambourin. Heureusement, l’ondée est de courte durée et de faible intensité. La pluie cesse, mais les gros nuages, eux, demeurent… comme pour dire : nous vous accordons un sursis, mais hâtez-vous !

Je me détache du quatuor et prends un peu d’avance. Je repère un endroit accessible et sécuritaire. Zut, c’est déjà occupé. À peine plus loin, un cap rocheux attire mon attention. Le trio me rejoint. L’emplacement est libre. Bingo! Nous nous dépêchons, mais avec méthode : 1- ériger les tentes, 2- y balancer tout ce qui doit être protégé de la pluie, 3- déployer la bâche. Ouf, juste à temps pour une seconde ondée.

À notre grand étonnement, nous mangeons au sec, ce soir-là, et devant un feu. Nous croyant épargnées, nous sursautons aux premiers grondements. Il est minuit. Le tonnerre retentit et les éclairs flamboient alors que vent et trombes d’eau s’abattent sur notre frêle campement. L’orage s’approche, tournoie et stagne juste au-dessus. Nos tentes courbent l’échine. Comble de malheur, mon matelas de sol s’est dégonflé. Pendant les heures suivantes, par le truchement de mon lit pierreux, mon corps ressentira chaque déflagration. La peur au ventre, j’invoque tous les saints de mon répertoire. L’eau a à un moment raison de l’étanchéité de la toile et finit, goutte après goutte, par traverser mon sac de couchage. Ce n’est que fort avant dans la nuit que cette effroyable tourmente s’éloigne enfin. Pieds et mollets humides mais soulagée, je me rendors.

J’accueille le soleil éclatant du matin comme un naufragé apercevant un canot de sauvetage : nous avons survécu ! Grâce à une corde à linge improvisée, notre rituel matinal sera prolongé par une longue séance de séchage. Tardivement, nous rembarquons dans nos esquifs, la boussole réglée sur l’azimut du point de départ nous indiquant le chemin du retour. Les vacances tirent à leur fin. Avant même l’aboutissement de cette épopée, je sais que je reviendrai.

EN BREF

Cinq jours de kayak, quatre nuits en camping, un paradis pour le kayak de mer, une cinquantaine de kilomètres parcourus, une eau fantastiquement limpide… et un orage terrifiant !

ATTRAIT MAJEUR

Une navigation en totale liberté, sans itinéraire précis, entre les centaines d’îles et d’îlots rocheux de la côte nord de la baie Georgienne.

COUP DE CŒUR

Promenade en groupe sur l’eau qui permet de partager des observations fauniques inattendues.

POUR PLUS DE RENSEIGNEMENTS

Explorer la baie Georgienne, Guide de voyage Ulysse