A-t-on atteint l’apogée du plein air?

  • Sur la rivière Dumoine

Déjà en ascension depuis le début du millénaire, le plein air a connu un boom considérable pendant la pandémie. Mais voilà, les confinements sont chose du passé. Les autres activités reprennent, et de nouveau on se donne rendez-vous aux restaurants, on assiste à des spectacles, on fréquente les festivals et on retourne à l’étranger. La compétition se corse pour accaparer les temps de loisir. Serait-ce le début de la fin de la croissance éternelle du plein air ?

2021. Deuxième année de pandémie, le plein air explose comme jamais. À peu près tout ce qui est lieu de pratique de plein air connaît une fréquentation record. En 2020, c’était la répétition générale, en 2021, c’est la représentation publique. La nature devient une échappatoire à la crise sanitaire. Les lieux de plein air débordent et les boutiques spécialisées font face à des pénuries d’équipement.

Bien que cet achalandage monstre comporte son lot de bénéfices, comme une croissance des revenus pour les acteurs de l’industrie, ça ne vient pas sans conséquence. « C’était étourdissant. Ce n’était plus de la gestion de parc, mais de foule », se remémore David Lapointe, directeur général de la Société de développement des parcs régionaux de la Matawinie (SDPRM).

 

Cette explosion de fréquentation ne dure pas. Après deux ans de confinement et de campagne de vaccination, l’année 2022 marque un retour à une certaine normalité dans les habitudes de voyage des Québécois. La soif de voyager hors frontières revient en force, malgré la crise des passeports, les files d’attente aux douanes et les cafouillages de toutes sortes des compagnies aériennes.

Résultat : la nébuleuse Plein Air Québec encaisse une baisse significative de son achalandage. À titre d’exemple, le réseau des parcs nationaux de la Sépaq a subi une diminution de fréquentation de 20 % d’avril à septembre 2022 par rapport à 2021. Partout dans les espaces de plein air, la baisse a été comparable.

Comment s’annonce 2023 ? Jusqu’à maintenant, au début d’avril, la Sépaq enregistre une diminution du taux de réservations en camping et en chalet par rapport à l’année précédente. « Ça ne veut pas dire que nous connaîtrons une moins bonne année. Nous pensons plutôt que la tendance à la réservation à la dernière minute, en fonction de la météo, revient dans les habitudes des Québécois », soutient Simon Boivin, porte-parole de la Sépaq.

Vive la décroissance !

Baisse, oui, mais les acteurs du plein air n’ont pas le moral à terre, bien au contraire. Dans le milieu, une décroissance après la folie covidienne est perçue comme une bonne nouvelle. « Nos équipes sont épuisées. C’est le temps pour nous de reprendre nos forces », explique Antonin Michaud, directeur général du SIA-Québec, un sentier qui traverse la Gaspésie de part en part sur 650 km. L’homme partage une idée assez répandue dans le milieu. Cet épuisement n’est pas étranger à la pénurie de la main-d’œuvre.

Bien que la hausse des fréquentations aille de pair avec une croissance des revenus, les dépenses ont également explosé pendant la pandémie. « Premier constat : les salaires augmentent beaucoup plus vite que nos revenus. Deuxième constat : les dépenses aussi, notamment en raison de la crise climatique qui frappe de plus en plus fort. Les tempêtes croissent en intensité et provoquent de plus lourds dégâts. C’est devenu notre principale source d’inquiétude », dit Antonin Michaud. Le dérécho de mai 2022 a causé des dommages considérables en Outaouais, dans les Laurentides et dans Lanaudière. En Gaspésie, une tempête en décembre 2021 a fortement endommagé le SIA-Québec ; au printemps 2023, les réparations étaient toujours en cours, quoique le corridor de marche n’ait jamais été fermé.

La surfréquentation a également accru la pression sur les milieux naturels. « À un moment donné, ça devenait difficile de remplir notre mission de conservation », rappelle Jean-François Boily, directeur du secteur Dufresne au parc régional Val-David–Val-Morin. De nouveaux usagers, pas toujours les mieux conscientisés sur le plan du respect des milieux naturels, ont aggravé le problème. Le segment sur les Bougon en Gaspésie pendant le Bye bye 2020 l’avait souligné avec humour.

Pour Danielle Landry, fondatrice de De ville en forêt, une entreprise spécialisée dans la réduction des conséquences écologiques du plein air, le constat postpandémie est clair : la pression sur la nature québécoise s’intensifie, phénomène qui devrait s’amplifier dans les années à venir. « En raison des équipements plus performants, comme les tentes ultralégères et les vélos électriques, et du réchauffement climatique qui rend le territoire québécois moins inhospitalier, les gens s’aventurent de plus en plus loin en forêt », s’inquiète Danielle Landry. C’est sans compter l’explosion de popularité des véhicules hors route, comme les motoquads et les motoneiges.

Le problème, c’est que l’on connaît encore peu les effets d’une grande fréquentation de nos milieux naturels. « Il faut davantage d’études sur ce sujet afin d’adopter de meilleures pratiques », soutient cette consultante pour le programme Sans trace. La question de la capacité de charge des espaces de plein air prend une place croissante. Faudrait-il envisager la fermeture de sentiers si on constate que leur fréquentation nuit à la faune, par exemple ?

Comme effet positif, la pandémie a mis en lumière le manque de lieux de pratique au Québec. « Depuis, nous avons une meilleure écoute de la part des gouvernements, qui perçoivent le plein air comme un remède économique à de nombreux maux de société, telles la sédentarité et les maladies mentales », remarque Grégory Flayol, directeur général adjoint de Rando Québec, la fédération qui regroupe les amateurs de randonnée en nature.

Même son de cloche chez Canot Kayak Québec. « Les ministères reconnaissent davantage l’importance de notre travail de développement et d’encadrement », indique Pierre Marquis, directeur général de Canot Kayak Québec. À preuve : les subventions qui ont permis le développement de nouveaux parcours de la Route bleue, en voie de déploiement à travers le Québec. En cas de prochaine crise, les Québécois auront accès à plus de parcours nautiques prêts-à-pagayer. Seconde preuve de cet engagement gouvernemental : une enveloppe de 2,7 millions de dollars allouée aux sentiers a été annoncée dans le dernier budget provincial.

Une baisse relative

Toutefois, la baisse encaissée en 2022 et qui pourrait se poursuivre en 2023 pourrait ne constituer qu’une diminution relative : l’achalandage de 2022 demeure supérieur à celui de 2019. La pandémie a donc fait son œuvre en convertissant une nouvelle clientèle aux plaisirs de jouer dans la nature. « Notamment, nous voyons plus de jeunes que jamais, et ceux-ci continuent à arpenter nos sentiers, alors qu’ils étaient presque invisibles avant la pandémie », constate Jean-François Boily, du parc régional Val-David–Val-Morin.

La pause de croissance devrait être de courte durée, pense David Lapointe, de la SDPRM. « En 2021, nous avons atteint le sommet que nous aurions dû atteindre dans cinq ou dix ans. Après une légère baisse à prévoir dans les prochaines années, le plein air poursuivra sa constante progression, comme il le fait depuis des années », prédit-il. L’année record 2021 sera éventuellement déclassée, mais sûrement dans de meilleures conditions, car les centres de plein air ont à présent les outils et l’expérience nécessaires à la gestion des foules. Un exemple parmi d’autres : les systèmes transactionnels en ligne sont devenus la norme.

À cause de la crise climatique maintenant à nos portes et de notre dépendance aux appareils électroniques qui monopolisent notre attention pendant de trop nombreuses heures par jour, le plein air devient encore davantage un refuge qui répond à une nécessité. « Tout cela favorise un besoin toujours plus grand de ressourcement en nature », avance David Lapointe. Même des médecins prescrivent désormais des doses de nature – pensons au programme québécois Prescri-Nature.

Cédric Morisset, président des magasins La Cordée, ne croit pas non plus à une baisse de popularité à long terme. « La force du plein air, c’est sa diversité. Il y a sans cesse de nouvelles tendances qui invitent à explorer la nature de diverses façons. Par exemple, beaucoup de gens ont découvert la randonnée pédestre pendant la pandémie parce qu’ils avaient adopté un chien. On remarque aussi que les gens qui ont fait la découverte du plein air pendant la période pandémique reviennent en boutique, cette fois-ci pour choisir du meilleur équipement », note-t-il.

En espérant que le prochain record de fréquentation ne sera pas attribuable à une crise mondiale…