Voyager sur un fleuve pas très tranquille

Trois hommes, un canot et un fleuve parsemé d’embûches. Récit d’une aventure à contre-courant sur l’Hudson, de New York à Burlington, au Vermont.

Aguerris par quelques voyages « nature et civilisation » sur les voies d’eau (Chicago–Nouvelle-Orléans, Ottawa-Québec), les « vieux bonshommes » que nous sommes envisagent comme un défi accessible l’idée de relier les villes de New York et de Québec. Joseph Marc Laforest (73 ans), mon partenaire habituel d’expédition, Guy Gilbert (72 ans), un pro de l’aviron et du canot à glace, et moi décidons de naviguer, à l’été 2022, à trois dans une embarcation de 6 m (20 pi).

Des expérimentations préalables sur le Saint-Laurent nous confortent dans notre choix de ce mode de déplacement et sur la faisabilité de transporter tout notre barda. Nous voguons généralement avec une autonomie de trois ou quatre jours avant de devoir nous réapprovisionner en nourriture et en eau. Nous cuisinons sur un minuscule poêle à bois, mais si à tout hasard nous localisons sur Google Maps un resto près de la rive sur notre parcours, cela stimule Joseph Marc à maintenir la cadence !

Durant ce voyage, nous avons remonté le fleuve Hudson jusqu’au canal Champlain et au lac du même nom. Notre objectif était de gagner Québec. Nous avons néanmoins dû déclarer forfait à la hauteur de Burlington, au Vermont, après 14 jours et 495 km de vaillants efforts. Comme vous le constaterez plus loin, les vents contraires des premiers jours nous ont dépouillés d’une partie de nos forces vives. Quand l’énergie s’épuise, le respect des limites devient le guide suprême. Et, avouons-le, aucun de nous trois ne s’est lancé dans un discours de motivation visant à poursuivre. Certains ont bien sûr profité de l’occasion pour faire des allusions à peine voilées à mon âge et au fait que je doive me résigner à accepter une diminution de mes capacités, mi-soixantaine oblige…

Naviguer sur ces cours d’eau nous retrempe (pas juste quand il pleut), dans notre histoire commune avec nos voisins du sud. Cette route a été empruntée par nos premiers explorateurs, puis par les loyalistes lors de la guerre d’indépendance des États-Unis. Joseph Marc aime à raconter que son père militaire a suivi cette voie nautique pour assurer le transport de matériel et de troupes vers New York, pendant la Seconde Guerre mondiale. Cet itinéraire permettait d’éviter les torpilles des U-Boot allemands, qui sillonnaient les profondeurs du Saint-Laurent. Belle époque…

Notre voyage débute à la pointe de Long Beach, près du pont Verrazano-Narrows, sur Staten Island. Nous parcourons ainsi toute la baie du sud au nord, et passons en face de Manhattan. Quelle expérience ! Nous apprécions cette chance même si nous avons tout de même la trouille dans notre petit esquif perdu au milieu des traversiers et de l’intense trafic maritime.

De notre microscopique embarcation, nous saluons la statue de la Liberté avant d’entreprendre la remontée du fleuve Hudson. Quelle perspective fascinante que celle de contempler tous ces gratte-ciel à partir de l’onde ! Toutefois, les considérations pragmatiques nous rattrapent rapidement : nous devons nous rendre suffisamment en amont pour trouver un lieu de campement, et ce, impérativement hors de Harlem (les nièces new-yorkaises de Guy ont qualifié le coin de « très peu recommandable »).

Nous le voulons bien, mais en après-midi, la marée devient descendante, et la progression se révèle ardue. À la vitesse anémique de 1,3 km/h, le découragement nous guette. Éprouvant le besoin de nous rassurer, nous choisissons de traverser vers bâbord, au New Jersey. Nous atteignons le pont George-Washington sous lequel nous campons pour notre première nuit. Une rampe de mise à l’eau de motomarines, de la musique sur la grève et la circulation sur le pont rendent l’endroit excessivement bruyant. Soulagés de nous retrouver sur la terre ferme, nous ne soufflons mot et nous réfugions, après le repas, Joseph Marc et moi dans nos hamacs et Guy dans sa tente. Nuit d’enfer !

Durant les jours 2 à 6, le vent nous fouette sans relâche. Soufflant du nord à plus de 45 km/h contre la proue du canot, il nous limite à de courts trajets d’environ 12 km. De toute évidence, nous ne parviendrons pas Québec dans le délai prévu, et des ajustements s’imposeront. Au cours des jours 7 à 14, nous maintenons une moyenne de 50 km/jour. – une bonne performance si on considère l’attente aux 12 écluses à franchir sur le parcours, de même que les averses et les orages nombreux, en particulier sur l’imprévisible lac Champlain.

Cette portion états-unienne du voyage nous confronte aux divers paradoxes de nos voisins. Éblouis par une nature sauvage, particulièrement les falaises appelées Palisades à la sortie de New York, nous ne sommes tout de même pas longs à remarquer l’enrochement et le bétonnage des berges. Pis encore, une fois, alors que nous croyons prendre une pause sur une grève de roches, nous découvrons que c’est plutôt un amoncellement de briques déclassées, gluantes, glissantes et franchement casse-gueule. Et ceci, sans compter les voies ferrées qui cloisonnent le fleuve Hudson des deux côtés de la rive sur de longs segments. Quel casse-tête quand vient le temps de s’arrêter pour une halte ou pour la nuit ! Contrairement à nos expéditions précédentes, il est ici épineux de trouver un rivage accessible avec suffisamment d’espace pour accoster et y installer notre campement ; nous n’avons d’autre choix que de nous rabattre sur les marinas, les parcs municipaux, les parcs d’État (state parks) ou encore les aires jouxtant les écluses.

Un autre paradoxe frappant le long de ce parcours réside dans l’abondance et le faste outrancier de certaines propriétés. Ces riches riverains coupent les arbres qui obstrueraient leur vue ; on y fait pousser du gazon, déjà tout jauni par la sécheresse estivale. Pour ne pas promouvoir ces excès, je me suis bien gardé de les photographier, sauf ce cliché à Whitehall, où un pseudochâteau surplombe des habitations vétustes sises en contrebas, sur le bord du canal. Autant à Rhinecliff et New Baltimore qu’à Hudson et Whitehall, nous observons sur les rues principales des édifices à l’architecture remarquable, mais le manque d’entretien en ternit la beauté et menace leur pérennité.

Les marinas aussi souffrent de l’usure du temps. Et impossible de savoir à l’avance si nous y serons les bienvenus. Parfois on nous accepte, mais pas toujours. À quelques reprises, lorsque nous exprimons notre désarroi, un non devient un oui.

Quant aux arrêts dans les parcs d’État, ici encore l’accueil varie. À un endroit, les Rangers en fonction nous ont demandé d’attendre que les gens autour quittent la plage avant de nous installer. Dans un autre, avisés d’un refus potentiel, nous la jouons à la discrétion jusqu’à la tombée de la nuit. À 4 h 30 le lendemain matin, nous avons tout remballé – merci pour votre hospitalité.

En ce qui concerne les parcs municipaux, encore là, impossible de prévoir comment nous serons reçus. À New Baltimore, un charmant village, dès notre arrivée, un monsieur Guthrie vient faire connaissance et s’informer de notre excursion. À la fin de l’échange, au moment de nous quitter, il prononce les mots les plus doux à nos oreilles : « Thanks for staying here. » Ensuite, monsieur Copp nous apporte de l’eau. Une troisième personne nous prête son chargeur pour réalimenter nos téléphones. Le rêve, quoi…

Mais en début de soirée, le maire lui-même se déplace pour nous rencontrer parce qu’il a reçu des plaintes sur la présence d’« itinérants » dans le parc en bordure du fleuve. Puisque nous sommes aimables en toutes occasions, notre conversation se déroule pacifiquement. Nous assurons l’édile de notre parfaite tranquillité et de notre respect pour ces lieux. Finalement, nous obtenons la permission d’y passer la nuit. Ouf !

Sur le canal Champlain, les rares endroits accessibles se limitent aux aires adjacentes aux écluses. On peut s’y installer sans contrainte, à part un obstacle notable : en effet, s’il s’avère facile d’accoster pour les bateaux de plaisance, vu leur hauteur, il n’en va pas de même pour les petites embarcations comme la nôtre. Et ô grand luxe, nous trouvons même un boyau d’arrosage pour nous laver ! C’est que la couleur repoussante de la flotte stagnante du canal n’a rien pour nous encourager à y faire nos ablutions quotidiennes.

En définitive, nous retiendrons l’amabilité des personnes croisées au fil de l’eau, entre autres celles venues vers nous ou qui nous ont tendu la main pour nous aider à réussir ce défi aux aléas insoupçonnés. Assurément, l’étonnement des gens devant notre dure progression à contre-courant du fleuve nous a attiré de la sympathie, voire de la compassion. Cette gentillesse a connu son summum lorsque Kathy et Stephen Falk, rencontrés la veille à Rhinecliff, nous ont contactés le lendemain pour nous annoncer leur visite à notre escale du soir même. Ils nous ont offert un souper chaud accompagné de vin frais.

Ces échanges privilégiés et la cohabitation intime et constante avec la nature expliquent notre engouement pour ce type de voyage. C’est avec impatience que nous attendons l’été, car bien sûr, nous tenons à terminer le trajet. Vivement la portion Burlington-Québec !

L’embarcation

Ce canot de 6 m (20 pieds), unique en son genre, permet aux rameurs d’avironner installés sur des sièges coulissants. Conçu et fabriqué de toutes pièces par notre partenaire de voyage, Guy Gilbert, il comporte plusieurs couches de fibres de carbone superposées. Ses caissons d’air de flottaison se situent sous les ailes, en parallèle de l’embarcation, ce qui offre une stabilité accrue, rassurante dans le tumulte de hautes vagues.

À trois, le coup de rame exige une synchronisation parfaite, de sorte à ne pas entrechoquer les avirons ou piquer le bout du manche dans le dos du voisin, au moment où son siège recule, dans le mouvement de poussée (m’escuse, Guy !).

À vide, le canot pèse 52 kg (115 lb). Avec l’ajout de l’équipement, de la nourriture et, forcément, de nos propres masses de muscles gonflés à bloc (!), nous avions presque 410 kg (900 lb) à propulser. Heureusement, la poussée (jambes-dos-bras) favorise une glisse sur l’eau fluide et impressionnante. Seule contrainte : l’assise dos à la trajectoire, qui nécessite l’utilisation de miroirs.

EN BREF

Près de 500 km sur le fleuve Hudson, de la statue de la Liberté jusqu’au lac Champlain, à Burlington, dans l’État du Vermont.

ATTRAIT MAJEUR

Les falaises nommées Palisades tout juste aux portes de New York, du côté du New Jersey, un rempart de protection naturelle des berges.

COUP DE CŒUR

L’alternance entre la vie en nature isolée et les haltes dans les localités riveraines qui donnent l’occasion de rencontres surprenantes.