Ce n’était seulement qu’une aventure

  • crédit Simon Diotte

Des lacs perdus en forêt et inaccessibles en véhicule, des truites indigènes dodues, des canots flambant neufs à mettre à l’épreuve et une chanson d’Offenbach qui devient notre bande sonore pendant trois jours… et notre voyage de pêche aventure dans la réserve faunique Mastigouche qui prend une tournure inattendue.

 

Voilà 5 km que nous marchons dans le bois sur un chemin de VTT, et nous approchons du lac Simon. Nous salivons à l’idée de mettre enfin nos lignes à l’eau dans ce petit lac poissonneux. Nous croyons que la marche en forêt d’une durée d’une heure et demie, sous une pluie dense et un taux humidité digne d’un sauna, nous garantira une pêche biblique.

Sur la carte du secteur de chasse 32 de la réserve faunique Mastigouche, nous voyons bel et bien un vieux chemin forestier qui nous mènera vers ce paradis lacustre dans 300 à 400 m. Il ne nous reste qu’à l’emprunter et à atteindre ce lac. Or jamais nous ne trouverons ce chemin forestier.

Nous tournerons en rond à sa recherche durant au moins une heure, progressant péniblement dans la forêt sale, mangeant à la pelletée des branches en plein visage. Bloqués par une végétation trop touffue et un marais où nous calons jusqu’aux hanches, nous battrons en retraite, vaincus par la nature.

C’est à ce moment-là que j’ai réalisé que le produit « pêche aventure », accessible officiellement dans trois réserves fauniques de la Sépaq, portait parfaitement son nom. Quiconque réserve un lac sous ce vocable doit en assumer les conséquences, car les lacs en pêche aventure existent réellement, mais soit leur chemin d’accès n’a jamais existé, soit il est abandonné depuis des lustres. « Il n’existe aucune garantie quant à son accessibilité ni à la qualité de pêche qui nous attend », nous avait avertis Olivier Roy, technicien de la faune. Cet avertissement, nous l’avons pris à la légère. Pêche aventure, peut-être, mais de là à nous buter à une forêt impénétrable, ben voyons !

Or ça tombait bien. Nous étions à la recherche d’une expérience de pêche loin du produit grand public. Taquiner le poisson dans un lac super-ensemencé, où les truites d’élevage se jettent sur nos appâts en plastique comme la misère sur le pauvre monde, très peu pour nous. Les bateaux de pêche suréquipés au moteur polluant qui nous intoxique à petit feu et au sonar qui détecte les poissons à notre place, ça brise nos ambitions de coureurs des bois. Autant pêcher à la dynamite !

Pour ma part, si je veux du poisson, je dois aller le chercher par mes propres moyens. Voilà pourquoi m’interpelle depuis des années la pêche aventure mariant marche en nature, exploration, portage, coups de pagaie et promesse de truites indigènes. Par chance, j’ai réussi à convaincre mes amis d’embarquer dans mon trip.

Évidemment, les spécimens comme moi sont plutôt rares. Quoique le produit pêche aventure soit offert depuis des années dans les réserves fauniques, ce n’est pas la cohue d’un samedi matin chez Costco. En 2020, seulement 165 pêcheurs ont tenté leur chance dans la réserve faunique Mastigouche. Pour vous en prévaloir, vous devez non seulement avoir l’esprit aventurier, mais aussi, idéalement, posséder une petite embarcation qui se transporte sans trop de peine dans la forêt. Mon acquisition au printemps 2020  de deux canots Esquif, dont un modèle Adirondack, un 12 pieds hyperléger spécialement conçu pour la pêche, a mis ce projet sur les rails.

crédit Simon Diotte

La réserve faunique Mastigouche abrite une centaine de lacs en formule pêche aventure, la plupart étant de petits plans d’eau que dédaignent les pêcheurs motorisés. On peut les réserver 48 heures à l’avance en téléphonant. Impossible de le faire en ligne. « Trop de pêcheurs risqueraient de vivre une mauvaise expérience en pensant que les lacs sont facilement accessibles », émet avec évidence Éric Harnois, directeur de la réserve faunique. Sur son site internet, la réserve faunique se fait avare d’informations sur ces lacs secrets. On indique dans quel secteur ils se situent et les espèces présentes, si cette donnée est connue. Rien sur le succès de pêche ni sur la distance du chemin le plus proche. C’est la grande aventure !

Nous avions donc réservé trois lacs, un par jour. Nous avions d’abord envisagé de camper en pleine nature sauvage, en bordure d’un lac retiré comme il est permis de le faire, toutefois nous avons opté pour plus de confort en montant un campement pendant trois jours au camping Dickerman, où le seul luxe sera la présence de non pas une mais deux bécosses. De là, nous mettrions nos canots à l’eau sur la rivière du Loup et nous nous rendrions en pagayant à notre premier plan d’eau, le lac Allard.

Cela a été notre entrée en matière. Parvenir au lac a exigé que nous franchissions un court portage pentu et un marais de joncs où ça sentait la nature qui se lâche lousse. Rien de trop compliqué. La pêche aventure s’annonçait facile. Par contre, côté pêche, pas une touche durant les deux premières heures. Y as-tu du poésson icitte ? Puis, alors que Benoît commençait à roupiller dans son canot, tenant paresseusement sa ligne, un poisson a sonné son réveil.

Crédit Simon Diotte

Eurêka ! Nous avons trouvé l’astuce pour déjouer les truites indigènes : ne rien faire. Dans les deux heures qui ont suivi, nous avons imité Benoît le paresseux et avons profité d’une pêche du tonnerre. Une, deux, trois… treize truites… En oubliant que nous étions en camping, sans accès à un réfrigérateur. À notre retour au camp, que faire de treize truites, dont certaines très bien portantes ? Pris de court, nous avons décidé de toutes les manger afin d’éviter tout gaspillage. Nous avons même sorti le p’tit joint en guise de renfort, espérant que le cannabis nous ouvrirait l’appétit, un des effets secondaires bien documentés de ce psychotrope.

Heureusement, le lendemain était notre journée de pêche au lac Simon… celle qui n’a pas eu lieu. Jamais nous n’avons été si heureux de ne pas être en mesure d’attraper quoi que ce soit ! « J’en ai soupé de la truite ! » dixit Benoît. Nos cannes ont chômé, et nous avons plutôt profité d’un 5 à 7 de canotage sur la rivière du Loup et le lac Lafond. Quel plaisir de canoter sans avoir à pêcher !

Au troisième jour, l’envie de ferrailler avec le poisson était de retour. Notre plan du jour : le lac Proche, mais pas si proche finalement. En se fiant à la carte de la réserve, l’accès à ce plan d’eau semblait une bagatelle : un court chemin puis hop, à l’eau ! Cette fois-ci, nous savions cependant que la réalité sur le terrain pouvait être tout autre.

Sur place, le chemin n’était en effet plus qu’un souvenir dans la tête d’un cartographe. Qui plus est, les bûcherons étaient passés avant nous. Nous avons trimballé nos canots dans un abattis puis à travers une épaisse forêt afin d’atteindre le lac des Airelles, qui se connecte au lac Proche. Ne dit-on pas que l’important n’est pas la destination, mais la route qui nous y même ? Une heure de portage dans les rémanents à suer à grosses gouttes, et zou ! le lac Proche était dans la poche ! Quelques truites plus tard, nous avons refait une heure de portage. Pêche aventure, pêche entraînement, nous ne savions plus dans quelle galère nous étions.

Après trois jours de ce régime, nous étions conquis par l’expérience, et nous avons conclu un pacte : nous y retournerons l’été prochain et nous accéderons, coûte que coûte, au lac Simon, notre mésaventure digne d’un coït interrompu. Et cette fois, nous emporterons des machettes pour tracer notre piste, comme Rambo dans la jungle. Toujours en chantonnant notre hymne de pêcheurs aventuriers du grand Gerry Boulet :

Tout seul j’ai marché dans la boue

Souvent j’ai calé jusqu’au cou

À bout de cœur je m’en suis sorti

Lac Simon, nous arrivons.

*À entonner sur l’air de la chanson d’Offenbach chantée par Gerry Boulet

 

Pêche aventure 101

Disponibles dans les réserves fauniques Mastigouche, Rouge-Matawin et Papineau-Labelle, les forfaits pêche aventure s’adressent aux pêcheurs qui ne craignent pas de sortir des chemins ultrafréquentés, de faire du portage ou de marcher de longues distances avant de mettre leur ligne à l’eau. Les plans d’eau se réservent 48 heures à l’avance en téléphonant directement à la réserve faunique concernée. D’autres réserves proposent des produits similaires à la pêche aventure, sur des lacs difficiles d’accès, comme dans le secteur Lac-Brûlé, dans la réserve faunique des Laurentides.

En bref

Des lacs plus ou moins poissonneux accessibles à pied, à travers des pistes, des chemins forestiers, des abattis ou rien pantoute.

ATTRAIT MAJEUR

Pas de bateaux à moteur !

COUP DE CŒUR

Canoter sur la rivière du Loup au coucher du soleil.