Comme au temps de Jackrabbit

  • Photos Simon Diotte

Est-il encore possible de skier de village en village dans les Laurentides comme à l’époque de Jackrabbit ? Chose étonnante, oui, et le lancement en grande pompe des Routes blanches, des itinéraires clés en main, fait renaître de ses cendres le voyage skis aux pieds. Notre rédacteur en chef a tenté l’expérience en skiant de Val-David jusqu’à Prévost, sur une quarantaine de kilomètres, sous de parfaites conditions enneigées. Est-ce le début d’un retour aux sources?

Dans l’abribus à l’intersection de la route 117 et de la rue de la Station, à Prévost, nous sommes huit hurluberlus, skis et bâtons à la main et bottillons de ski aux pieds, à attendre dans un froid glacial l’autobus de l’Inter des Laurentides qui nous mènera, en 45 minutes, jusqu’à la rue de l’Église, en plein cœur de Val-David. Après une courte marche jusqu’à l’ancienne gare de cette municipalité, nous chausserons nos skis pour revenir trois jours plus tard exactement au même endroit, ayant pérégriné de gîte en gîte.

Pendant cette expédition hors de l’ordinaire, nous skions presque exclusivement sur des pistes balisées – mais non entretenues mécaniquement – qui serpentent sur les collines des Laurentides depuis plus ou moins un siècle. La Gillespie, la Whizzard, la Mustafa, la Létourneau, la Maple Leaf, la MOC, alouette ! Leurs noms sonnent comme de la musique aux oreilles des fans de ski. Ce sont des pistes légendaires, pratiquement oubliées de la population en général, à qui la MRC des Pays-d’en-Haut et autres intervenants régionaux accordent le statut de pistes patrimoniales.

Ces pistes de ski en forêt, en grande partie défrichées par l’illustre Herman « Jackrabbit » Smith-Johannsen et ses complices, sont à l’origine de la vocation touristique des Laurentides, capitale du ski de fond en Amérique du Nord de 1900 à 1950. À l’époque, les Montréalais montaient à bord du « train de neige » qui circulait sur le chemin de fer Le P’tit Train du Nord afin d’aller batifoler dans les champs de neige laurentiens. Durant la saison 1939-1940, 145 000 skieurs ont embarqué dans ce fameux train, la plupart pour une sortie aller-retour d’une journée.

 

Puis le ski de fond à l’ancienne a pris toute une débarque. Les Québécois ont découvert le ski alpin, reléguant les fondeurs dans la marginalité. La construction de l’autoroute 15 a tranquillement asphyxié le P’tit Train du Nord, et le boom démographique dans les MRC des Pays-d’en-Haut et des Laurentides a année après année grugé la forêt, détruisant petit à petit, et dans l’indifférence générale, les pistes patrimoniales.

En 2013, j’avais exploré quelques-unes de ces pistes en compagnie de militants fondeurs qui s’inquiétaient de leur disparition rapide. Leur préservation était et est encore un véritable casse-tête, car elles se trouvent principalement sur des terrains privés. À cette époque, mon sentiment était que la bataille était perdue d’avance tellement les localités semblaient préférer le lotissement à la conservation de pistes qu’arpentaient quelques Vikings. Je prédisais qu’une décennie plus tard, il ne resterait que des miettes de ces pistes. Je pense que je n’étais pas le seul à envisager le pire.

Or, la mobilisation locale a sauvé in extremis de nombreuses pistes des bulldozers, si bien qu’en 2024, le réseau n’a pas complètement disparu, bien au contraire. Il se porte même de mieux en mieux, grâce à des clubs de plein air de plus en plus mobilisés, des ententes de droits de passage solides et des règlements urbanistiques qui obligent les promoteurs immobiliers à céder des parcelles de terrain pour la préservation de la nature et du plein air. Il reste toujours du travail à accomplir, mais on n’est plus dans la situation désespérée qui prévalait il y a une décennie à peine.

CIRCUITS DES ROUTES BLANCHES

On en arrive maintenant aux Routes blanches, trois itinéraires de ski allant de village en village qui mettent en lumière les pistes patrimoniales. Ces circuits ont été concoctés par le skieur invétéré Jean-François Girard et la guide d’aventure Camille Carle qui a grandi dans cet univers. « Le but des Routes blanches est de faire connaître les pistes patrimoniales comme un produit touristique de haut calibre, qui nous ramène à la manière historique de faire du tourisme dans les Laurentides », explique Jean-François Girard, conseiller en développement récréotouristique pour le compte de la Société de plein air des Pays-d’en-Haut (SOPAIR), un organisme qui œuvre depuis 2014 à la conservation des infrastructures locales de plein air.

Cette reconnaissance est un outil supplémentaire de renforcement de la pérennité de ce formidable réseau qui fait partie du cœur identitaire des Laurentides. « Plus on braque les projecteurs sur ces pistes, moins les gens voudront s’en passer », croit Jean-François Girard. Non seulement les Routes blanches nous invitent à glisser sur les pistes centenaires que peu de gens connaissent sauf les résidents du coin, mais elles nous convient à le faire en utilisant le transport en commun. « L’autobus remplace maintenant le train de neige », dit Camille Carle, qui a guidé notre groupe. Les trois itinéraires mis de l’avant ne nécessitent qu’une seule voiture, en raison de leur configuration en boucle ou grâce au transport collectif qui nous ramène à notre point de départ.

À l’hiver 2024-2025, deux entreprises offriront des tours guidés sur les Routes blanches, sur les parcours Est et Nord, et une autre pourrait le faire sur le parcours Ouest. L’aventure s’ouvre également aux fondeurs autonomes en formule autoguidée qui, une fois inscrits, obtiendront les cartes et les accès aux stationnements. Vous aimez voyager léger ? Les autobus Le Petit Train du Nord proposeront le transport de bagages.

EXPÉRIENCE SUR LE PARCOURS EST

Notre groupe entreprend l’exploration du parcours Est à partir de l’ancienne gare de Val-David. Après un court passage sur la piste du P’tit Train du Nord où roulait jadis le fameux train de neige, nous échappons à la civilisation en tournant sur la piste Ifs (aussi nommée piste 31) avant de rejoindre la Gillespie, sentier du secteur nord du parc régional Val-David–Val-Morin. Cette piste mythique porte le nom de ses créateurs, les frères Gillespie, champions de ski de fond au siècle dernier. Après un tour sur les pistes Mustafa et Iceberg, nous déposons nos skis à l’hôtel Far Hills, qui donne littéralement sur les pistes. Après quelque 12 km, chambre chaleureuse et souper gastronomique nous récompensent en soirée. De quoi adorer encore plus le voyage à l’ancienne.

Le lendemain, une plus longue journée nous attend : du Far Hills jusqu’à Mont-Rolland, ex-municipalité qui fait partie de Sainte-Adèle depuis 1997 mais où persiste un fort sentiment d’appartenance. Nous avons une vingtaine de kilomètres à faire sur la Maple Leaf, qui a longtemps constitué la colonne vertébrale du réseau des Laurentides, ainsi que sur la Johannsen, la Stevenson et la Létourneau. Nous terminons dans les pistes qu’a défrichées Jean-Paul « Eddy » Fortier dans les années 1960 et 1970 avant de franchir quelques kilomètres sur celle du P’tit Train du Nord, jusqu’au couette et café Au clos Rolland, à 200 m en retrait du sentier.

Cette auberge se situe dans ce qui fut une demeure de la famille Rolland, à qui appartenait l’usine de papier Rolland sise tout près, dont les bâtiments subsistent toujours. Les quatre propriétaires actuels travaillent à préserver l’atmosphère des lieux, qui transpirent la bourgeoisie canadienne-française, et nous traitent aux petits oignons avec leurs déjeuners et soupers gastronomiques. Un autre voyage dans le temps.

Notre « road trip sans voiture » prend fin à l’ancienne gare de Prévost sur la piste du P’tit Train du Nord, notre point de départ, après avoir skié sur la Whizzard, grimpant en pas de canard une piste de la station de ski alpin Sommet Olympia avant de traverser la réserve naturelle Alfred-Kelly à la base d’immenses falaises et en bord de lacs protégés. Voisine de la gare se trouve la microbrasserie Shawbridge, où la poutine et la bière d’après-ski concluent de manière festive notre tournée des grands-ducs.

BILAN

Pendant ces journées de glisse, le caractère sauvage des pistes m’a époustouflé. Je croyais que nous allions skier entre les maisons, en raison de l’urbanisation des Laurentides. Or nous plongeons vraiment dans les Laurentides originelles. En trois jours, nous n’avons croisé que fort peu de routes. Les ouvrages anthropiques sont peu visibles. Les pistes se distinguent par leur étroitesse, comme je les aime, formant de petits corridors skiables en terrain très accidenté. À mon avis, le légendaire Jackrabbit n’aurait pas dédaigné l’expérience. Dans les Laurentides, l’hiver garde son aura de magie, de sérénité, de calme. J’ignorais que c’était encore possible.

La vitesse de croisière en ski de fond hors-piste, qui exige un équipement plus robuste et plus lourd, ne se compare en rien à celle du ski classique. Nous avons progressé à un rythme de 3 km/h, ce qui comprend les pauses collations, repas et photos, bien que nous ayons été un groupe d’excellents skieurs… fort loquaces. Les pentes sont fréquentes et sévères : le premier jour, nous avons affronté près de 700 m de dénivelé, 300 m le deuxième et 500 m le dernier. Là réside justement le secret de cette Route blanche : une évasion sur trois jours dans les Laurentides en profitant de ce merveilleux sport qu’est le ski de fond. Vivement la renaissance du ski à l’ancienne !

 

Les Routes blanches

Parcours Est (offert en formule guidée par Windigo Aventure)

De Val-David à Prévost

Durée : 3 jours

Longueur : 45 km

Parcours Nord (offert en formule guidée par D-Tour)

Deux journées sur deux secteurs différents (pour skieurs chevronnés)

Durée : 2 jours

Longueur : 32 km

Parcours Ouest

Une boucle qui effectue une boucle aux alentours de Morin-Heights

Durée : 3 jours

Longueur : 47 km

En bref

Trois jours de ski nordique (45 km) dans les Laurentides sur le parcours Est des Routes blanches, en empruntant les pistes patrimoniales.

ATTRAIT MAJEUR

Combinaison de longue randonnée en ski hors-piste et d’hébergement tout confort.

COUP DE CŒUR

Trois jours de ski sur des pistes accidentées et très bien balisées, que désirer de plus ?

lesroutesblanches.com