Pis, tes travacances?

  • Télétravail chez Pittnick

Avec l’avènement du télétravail, les cols blancs ont dorénavant beau jeu de gagner leur pain d’où ils le veulent, y compris en nature. Dans les faits, la pratique émergente des travacances comporte quelques mauvais côtés.

Cocorico !!! Cocorico !!! Il est six heures du mat’ lorsque le chant retentissant du coq m’arrache des bras de Morphée. N’allez pas croire que les premières lueurs du jour percent l’obscurité d’une campagne de l’Hexagone où je me serais égaré par mégarde. Dehors novembre, je suis plutôt couché sur le grand lit d’une suite de l’auberge Nuits St-Georges, au cœur du Vieux-Bromont. Un œil à peine ouvert et l’autre fermé, j’éteins finalement la sonnerie toute gallinacée de mon réveille-matin, puis je me dirige vers un des nombreux espaces propices au télétravail de l’endroit. Ainsi débute ma journée de travacances (télescopage des mots travail et vacances).

Depuis la pandémie de la COVID-19 et l’essor subséquent du télétravail, ce genre d’arrangement est désormais monnaie courante. Signe de sa popularité, près de quatre organisations sur dix ont déjà mis en place, ou prévoient le faire, une politique pour encadrer cette pratique, révèle un récent sondage de l’Ordre des conseillers en ressources humaines et en ressource industrielles agréés du Québec. Car les modalités relatives aux travacances varient. Si certaines entreprises permettent des séjours prolongés à l’étranger, d’autres exigent au contraire de se rapporter physiquement au bureau sur une base régulière, ce qui limite bien sûr le champ d’action.

Une chose est toutefois certaine : il ne s’agit pas d’abattre du boulot en période de vacances, mais bien de télétravailler dans un lieu normalement réservé au farniente – une nuance importante. « Ce phénomène s’inscrit dans une quête d’un meilleur équilibre entre la vie professionnelle et la vie personnelle. Plusieurs cherchent à s’évader plus fréquemment vers des destinations qui leur apportent un bien-être physique et mental », explique Marie-Josée Lareau, leader créativité et innovation au sein de la firme-conseil Humance, spécialisée en ressources humaines. Elle-même est une adepte de travacances, qu’elle conjugue avec le nomadisme automobile.

Sentiers du lac Gale. Crédit Mathieu Lachapelle

Pour les amateurs de plein air, ces destinations se situent souvent à proximité de la nature. L’explosion des minichalets rustiques, cabanes dans les arbres et autres prêts-à-camper de luxe aux quatre coins du Québec ces dernières années facilite d’ailleurs grandement la logistique des travacances. Seule condition : que l’hébergement insolite soit doté d’une couverture cellulaire adéquate ou, mieux encore, d’une connexion wifi digne de ce nom. Dans les environs de la porte d’entrée des Cantons-de-l’Est, les zones blanches ne sont cependant pas un problème, et Tourisme Bromont répertorie même une liste d’adresses et de bons plans pour le télétravail sur son site web.

Frontières floues

Un article étant bien avancé et des dizaines de courriels ayant été traités, voici enfin venu le temps de m’amuser. Au programme : une visite des locaux flambant neufs du Centre national de cyclisme de Bromont, où je tâterai à la fois du vélodrome et de la piste à rouleaux intérieure. Plus tard, je compte fouler quelques-uns des 140 km de sentiers du parc des Sommets, dont plusieurs se trouvent à quelques enjambées du centre-ville. Je courrai entretemps les cafés où bosser, non sans m’enfiler en même temps un sandwich et quelques boissons caféinées. Je déposerai même mon portable au bureau d’information touristique de l’endroit, aménagé (je l’ignorais) à l’intention des télétravailleurs.

Marie-Josée Lareau

Les parenthèses pour se dépenser, constitutives des travacances, contribuent en principe à améliorer les performances quand on revient devant son écran. « Plusieurs études indiquent que jouer dehors réduit dans le sang les niveaux de cortisol [l’hormone du stress], ce qui se répercuterait de manière positive sur la santé mentale », souligne Marie-Josée Lareau. De quoi mieux négocier cette date de tombée imminente. Et, peut-être, éviter le surmenage professionnel, le fameux burnout. « J’aime dire que nous sommes plus près de notre propre nature, comme individu, lorsque nous sommes en contact avec la nature. »

En pratique, néanmoins, ces bénéfices peuvent ne jamais se matérialiser. Les travacances participent en effet à rendre poreuses, perméables, bref, floues les frontières entre les sphères professionnelle et personnelle. Cela se vérifie par exemple quand un dossier déborde sur les activités censées être reposantes, les contaminant au passage. Pour un journaliste spécialisé en plein air, cela peut prendre la forme d’un appel téléphonique tant espéré d’une source d’information au beau milieu d’une randonnée. Si cet enchevêtrement survient aussi dans le confort de son domicile, il est tout particulièrement frustrant en travacances, car le sentiment de ne pas en profiter sufisamment est alors omniprésent.

C’est pourquoi Marie-Josée Lareau préconise d’adopter des stratégies pour éviter cette colonisation insidieuse du temps passé enfin seul loin du patron ou, pire, des clients. « Il faut déterminer des créneaux horaires pendant lesquels on est disponible et d’autres où on ne l’est pas. Ensuite, il s’agit de respecter cette structure, de s’y tenir malgré les sollicitations extérieures », recommande l’experte. Un truc : délimitez vos disponibilités en fonction des activités que vous envisagez de pratiquer ainsi que des aléas météorologiques. En outre, configurez votre téléphone intelligent, cette laisse électronique, de manière à bloquer les textos, appels et alertes aux moments voulus.

Pas de tout repos

Un gros tour d’horloge plus tard, mes travacances tirent à leur fin. Le bilan est somme toute satisfaisant : les tâches à exécuter dont la liste a été rédigée la veille sont en majeure partie accomplies, et j’ai pu profiter des derniers relents de l’automne pour prendre un grand bol d’air frais avant le marasme hivernal. Malgré tout, je suis animé d’une curieuse ambiguïté, comme si j’avais papillonné toute la journée durant. Et je ne vous parle pas de mon état avancé de fatigue, qui me rend tout juste bon à ramper jusqu’à ma couette où je sombrerai dans le sommeil. Bromont a beau être le paradis des cuisinomanes, ce n’est pas aujourd’hui que je le découvrirai.

« L’entre-deux que sont les travacances ne convient pas à tout le monde, admet Marie-Josée Lareau. Certaines personnes ont besoin de déconnecter complètement de leur travail pour se sentir revigoré. » N’empêche, les travacances ne sont pas près de disparaître du paysage, estime-t-elle du même souffle. « Ça fait désormais partie des acquis ; il est impossible de remettre le dentifrice dans le tube. Pour un employeur, faire marche arrière sur ce point reviendrait à se disqualifier auprès de talents qui iront voir ailleurs. » Prendre part à des réunions par visioconférence en glamping est donc promis à un bel avenir. Pour le meilleur, mais aussi un peu pour le pire.

EN BREF

Concilier le travail et le plein air à Bromont.

ATTRAIT MAJEUR

Travailler à proximité des sentiers, hors du cadre habituel du bureau ou de la maison.

COUP DE CŒUR

Le café-traiteur PittNik, véritable repaire du télétravailleur en mal de caféine et de bonne bouffe.