Dans la peau des encadreurs
Force vive incontournable qui anime le Défi kayak Desgagnés entre Montréal et Québec, l’équipe de pagayeurs de l’encadrement veille depuis bientôt 12 ans au bien-être et à la sécurité des participants de la grande randonnée nautique caritative. Incursion au cœur de cette équipe d’exception qui brille chaque été sur le Saint-Laurent.
Au départ de Portneuf, le son de la cornemuse résonne dans l’air chaud de ce matin d’août. Tandis que les participants du Défi kayak Desgagnés entament leur dernière journée sur le fleuve Saint-Laurent, l’émotion est palpable autant sur la rive que sur l’eau. Malgré les douleurs et la fatigue engendrées par le fait de se rendre jusque-là, les pagayeurs peuvent presque dire mission accomplie : le fil d’arrivée à Québec est à portée de pagaie.
En position autour du vaste peloton qui s’élance vers le large, une vingtaine de kayakistes de mer d’expérience sont aux aguets. Ces bénévoles s’assurent du confort et de la sécurité des participants, qui se sont mobilisés pour la cause de Jeunes musiciens du monde (JMM). Grâce à l’argent récolté par les participants, l’organisme pourra poursuivre sa mission d’offrir, par l’entremise de ses huit écoles, des cours de musique gratuits à des jeunes issus de milieux moins favorisés.
Cette idée de Mathieu Fortier, cofondateur de JMM et instructeur de kayak de mer, est une folle initiative lancée en 2015. Entre 150 et 200 pagayeurs se retrouvent ainsi annuellement à l’occasion de ce périple de 250 km entre Montréal et Québec, réalisé en quatre jours, soit quelque 60 km quotidiennement.
Les participants embarqués dans cette randonnée caritative unique au monde – des gens de tous les âges et de tous les horizons – sont là pour la cause, mais également pour vivre une aventure humaine sur le Saint-Laurent. Aujourd’hui, ce joyeux mélange de nouveaux et d’anciens participants pagaient en cadence, emplis de ce vif empressement de franchir la distance.
À la radio VHF des encadreurs, les premières consignes du matin résonnent. Le rythme à l’avant est trop rapide à l’amorce de la journée, alors que certains à l’arrière tardent à se mettre en action en quittant Portneuf. Aux commandes pour dicter la vitesse et la direction sur la ligne avant depuis Montréal, Jonathan, Nicolas, Sylvain S., Geneviève et leurs collègues ralentissent l’allure sur-le-champ.
Sans plus de discussion, les autres membres de l’équipe d’encadrement placés de chaque côté du groupe de pagayeurs se décalent aussitôt afin de mieux se répartir à tribord et à bâbord. « Vous voyez le clocher à l’horizon, sur la rive sud ? Nous allons mettre le cap là-dessus », avise Jonathan sur les ondes. Casquette rouge sur la tête, les membres de la brigade font ainsi office de frontière mobile qui s’ajuste constamment selon les consignes transmises et les conditions rencontrées sur l’eau. Ce sont des complices sur lesquels les participants peuvent compter tout au long de l’aventure en vue de rentrer à bon port.
Une équipe prête à tout
Il suffit que le vent se mette de la partie pour les choses se compliquent. Habituellement, en moyenne une année sur deux, c’est de sa faute si une étape doit être annulée. Trop fort, et le Saint-Laurent devient alors impétueux et difficilement praticable pour un aussi grand groupe de pagayeurs aussi peu expérimentés.
Reste que même plus modéré, Éole teinte souvent les journées du Défi. Car même favorable, lorsqu’il pousse les kayakistes vers leur destination du jour, il fait valser les embarcations dans les vagues. Le pilotage se révèle plus malaisé, les dessalages sont alors plus probables. Tandis que certains s’amusent des conditions, d’autres participants moins sûrs d’eux serrent les dents en attendant de retrouver la terre ferme.
D’ordinaire, une simple observation du coup de pagaie suffit pour reconnaître une difficulté chez un participant, ou encore une défaillance qui se prépare. Un mot d’encouragement, une suggestion technique ou un ajustement du kayak, et bien souvent le tour est joué. Une pagaie levée en l’air au milieu du peloton, et aussitôt un encadreur se faufile afin de prêter assistance. Du bris d’équipement au mal de mer en passant par le coup de chaleur ou des chavirements multiples, il n’y a plus grand-chose qui surprend les Casquettes rouges.
Au besoin, c’est toute l’équipe qui se met en action en vue d’aider à la mission. Le mot se passe à la radio afin de répondre à la situation en cours et garder les kayakistes souriants et saufs. Une bouée se retrouve soudainement trop proche, tandis que la dérive du groupe est plus grande qu’anticipée dans le courant ? Une embarcation de plaisance inconnue s’approche trop vite ? Un navire de marchandises est annoncé sur l’itinéraire du groupe ? La météo se détériore et on doit trouver refuge ? Rapidement, la brigade se mobilise pour déplacer les pagayeurs et les garder loin du danger.
Cette expertise unique, il a fallu l’inventer et la peaufiner au fil des ans. « Il n’y avait personne au monde qui savait faire ça », répète Mathieu Fortier, le grand maestro du Défi kayak, quand il parle du travail d’encadrement. C’est le résultat des efforts méticuleux de Patrice Boulay et de Jonathan Chabot, chefs encadreurs du Défi, instructeurs de kayak et copropriétaires de Pagaie Québec. Les deux passionnés de kayak de mer ont été les premiers à entrevoir les possibilités dans la vision novatrice de Mathieu Fortier. Jusqu’à en faire une réalité sur le Saint-Laurent.
Un défi, et non une balade
Car il fallait une dose d’audace pour se lancer dans l’accompagnement d’autant de kayakistes – dont une majorité de néophytes ! – sur un aussi grand cours d’eau et sur de telles distances quotidiennes. Demandez à n’importe quel pagayeur qui a eu la chance de prendre part à l’aventure : le Défi, c’en est réellement un ! « Si nous avions voulu que ce soit facile, nous aurions appelé ça la Balade kayak », dit en riant Mathieu Fortier quand on le questionne sur les efforts réels qu’exigent ces quatre journées à pagayer environ huit heures par jour.
Ce succès sur l’eau s’explique par l’expérience acquise au fil des ans et par l’impressionnant travail d’équipe effectué par divers professionnels de l’univers nautique. Car en soutien aux pagayeurs du Red Cap Crew, d’autres équipes sont déployées en renfort, un peu en retrait, à bord d’embarcations à moteur. Premiers soins avancés, gestion du trafic maritime et de la météo, communications, réparations, ravitaillement ou encore transport de ceux qui ne mèneront pas l’étape à terme… Le ballet sur l’eau durant la journée est constant, et chaque intervenant y joue un rôle essentiel – sans compter les bénévoles sur la terre ferme qui prennent le relais, selon les besoins.
L’effort dans l’enthousiasme
Aux premières loges de toute cette action sur l’immensité du Saint-Laurent, les encadreurs ont le plaisir de voir les participants se dépasser jusqu’à Québec. La solide camaraderie qui s’est construite au sein du groupe au fil des Défis est l’une des raisons qui font que la plupart des encadreurs reviennent été après été – dont certains depuis les tous débuts. Ça, et le fait que chaque édition du Défi est différente. Il y a la météo et ses surprises, ainsi que la taille du groupe, sa force et sa dynamique, sans oublier les imprévus auxquels il faut réagir, autant de paramètres qui complexifient l’encadrement du Défi mais stimulent ces pagayeurs d’expérience.
Tandis que la flottille progresse dans la bonne humeur sur le Saint-Laurent et que les discussions sont bien entamées, l’équipe du Red Cap Crew demeure en alerte. Sylvain B., Hélène ou encore David, sur la ligne arrière, restent vigilants. Entre deux conversations, ils assistent les participants dans leurs efforts, parfois pour un remorquage qui permettra à un kayakiste de reprendre des forces ou de rejoindre le peloton après un arrêt imprévu.
En fermant la parade, les encadreurs s’assurent de ne laisser personne derrière et de garder en tout temps un œil sur l’ensemble du groupe. Sollicité de toutes parts, Patrice Boulay coordonne les opérations. Malgré le vent qui souffle, sa voix tranche sur les radios. En constante communication avec Jonathan Chabot à l’avant et avec l’équipe motorisée en périphérie, il arrive à guider le long serpent de mer que forment les embarcations et qui devant lui glisse entre les obstacles et les pièges du Saint-Laurent.
La flottille navigue ainsi d’une rive à l’autre afin de tirer le meilleur du courant présent et relier les municipalités qui accueillent le Défi. Points de repère qui jalonnent le Saint-Laurent, les bouées vertes et rouges de la voie maritime indiquent en partie le chemin à suivre. Mais rien n’est simple. Selon la météo, les marées par endroits et l’achalandage sur le Saint-Laurent, il faut sans cesse ajuster la trajectoire.
À cet égard, les rapides Richelieu, un véritable tapis roulant que le groupe doit emprunter à marée descendante – des pointes de vitesse excédant 20 km/h sans pagayer y ont été mesurées ! –, donnent la mesure de la délicatesse de l’opération. Courbant vers Portneuf, entre Lotbinière et Deschambault-Grondines, cet étranglement marqué du Saint-Laurent sur environ 2 km exige une synchronisation parfaite et une vigilance accrue de tous. Dans le courant de marée, l’imposant groupe de pagayeurs a besoin de tout l’espace nécessaire pour manœuvrer. Pas question d’y croiser un cargo ou même des plaisanciers. Les interventions à moteur y sont alors limitées. Les dessalages – ils se produisent – doivent être récupérés rapidement dans le but d’éviter une dérive vers les bouées qui ballottent dans le courant ou encore en direction des rochers qui apparaissent à marée basse et qui rendent le rivage bien peu accueillant.
Aux commandes de la brigade, le duo Boulay-Chabot sait qu’heureusement il peut compter sur des coéquipiers fiables et compétents. Ce groupe tissé serré est passé maître dans l’art d’accompagner un aussi grand nombre de kayakistes sur le fleuve tout en étant capable de laisser croire que la fatigue ne l’atteint pas. Ce n’est évidemment pas le cas. Malgré l’expérience et la technique, les journées sont également longues pour les membres de l’équipe d’encadrement. Par exemple, juste avant Trois-Rivières, remonter le lac Saint-Pierre, véritable mer intérieure, s’avère un marathon : durant un après-midi, ce sont de près de 40 km pagayés à bras, sans profiter d’aucun courant, et bien souvent sous un soleil de plomb. Un vrai défi au jour 2 du Défi…
Les membres de l’équipe ne sont pas épargnés par les ampoules aux mains ni par les douleurs musculaires qui rendent parfois les nuits inconfortables. Les risques du métier, quoi ! Ainsi, les encadreurs savent très bien qui sont les vrais héros du Défi kayak Desgagnés. Tous reconnaissent le courage inspirant de cette marée de kayakistes amateurs qui osent pour une bonne cause et qui passent à l’action malgré leur expérience limitée face au défi proposé. Pour ça, ils ont toute l’admiration de ceux qui les accompagnent.
Prochaine édition
Le prochain Défi kayak Desgagnés se déroulera du 13 au 16 août 2026. Puisqu’il s’agit d’une expédition caritative, chaque participant s’engage à récolter un montant de 2500 $ en plus d’assumer les coûts d’inscription de 300 $. Les kayakistes doivent obligatoirement suivre la formation de Niveau 1 en kayak de mer, que ce soit en solo ou en duo, pour une durée d’une demi-journée ou d’une journée complète. La location d’embarcations et des équipements de kayak est possible auprès de l’organisation, qui fournit même un plan d’entrainement aux braves.
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