Dans le lichen de Charlevoix

  • Photos Jean-Simon Bégin

Photographe animalier de grand talent, notre collaborateur parcourt le Québec de part en part dans le but de croquer le portrait de nos plus belles bêtes. Dans ce récit personnel, il raconte son histoire d’amour avec le parc national des Grands-Jardins et son pourtour, lieux de ses incessants pèlerinages photographiques.

Mon histoire avec les Grands-Jardins remonte à fort longtemps. Comme plusieurs, j’ai fréquenté le secteur du Mont-du-Lac-des-Cygnes en sortie scolaire, puis par moi-même une fois adulte. Chaque fois que je me lance dans la grande côte qui mène à ces montagnes, j’ai l’impression d’entrer dans une forteresse où les massifs rocheux font office de remparts protégeant la vie sauvage, nordique. Ce n’est que plusieurs années plus tard que j’ai fait la connaissance d’un coin plus reculé qui, pour moi, est un des endroits les plus magnifiques de tout le Québec : le secteur Thomas-Fortin et la réserve faunique des Laurentides qui l’entoure.

Lorsque je me remémore mes premières aventures dans ce territoire où des arbres calcinés se dressent au milieu d’un tapis de végétation colorée, je pense aux brûlis que j’ai ensuite croisés au cours de mes expéditions à la baie James. Durant mon premier été de découvertes, j’y suis allé deux fois par semaine. Je quittais mon domicile en pleine nuit afin d’y arriver bien avant le lever du soleil. La route était en soi une aventure. Il y avait toujours quelque chose de nouveau. Sur place, je parcourais les différents secteurs à pied, histoire de ne pas déranger la faune et de réduire le bruit de mes déplacements.

 

Encore aujourd’hui, chaque fois que j’amorce ce trajet, je ne sais jamais à quoi m’attendre. Le silence et la brume estivale sont presque toujours présents. Le paysage se renouvelle sans cesse, sculpté par les formes abstraites des rayons du soleil qui traversent cette brume. Et il y a cette odeur si caractéristique du Nord, une fragrance boréale de thé du Labrador et de lichen mouillé. Parfois, quand la chance me sourit, un orignal se nourrit sur une colline dénudée. En d’autres occasions, c’est un porc-épic ou un ours qui passe devant moi. C’est ce que les massifs rocheux protègent : une nature en pleine effervescence, qui renaît des feux de forêt passés.

Le kayak, lallié du photographe

Depuis plusieurs années, je vais ainsi à la rencontre de la nature. J’explore tous les sentiers du secteur. Une expérience m’a tout particulièrement marqué : celle du kayak matinal.

C’est par un matin du mois d’août que j’ai découvert la beauté de cette activité. Le jour ne paraît pas encore que je pagaie déjà dans un bras de rivière. Aucun souffle de vent, le courant est très faible. Une brume épaisse m’enveloppe ; je ne vois pas à plus de 5 m. Je porte attention à chaque coup de pagaie, puisqu’un seul bruit sourd altérerait la profonde tranquillité de cette fin de nuit.

Des roseaux près du rivage m’indiquent vers où me diriger. Le profil d’un grand héron se dessine dans le lointain. Perché sur un arbre mort, l’échassier semble attendre que le brouillard se dissipe avant d’entreprendre sa chasse matinale. Voguant lentement, je passe sous son œil attentif. Chaque coude de la rivière me dévoile un nouvel horizon. Une famille de canetons me suit, cachée par les branches sur la berge. Silence. Ce calme désarmant dissimule une foule de mouvements d’animaux.

Peu à peu se dévoile la forêt qui ceinture le lac sur lequel je débouche. Les mélèzes sont gorgés d’eau, le soleil se lèvera dans une vingtaine de minutes, et je suis à quelques mètres de la plus longue section d’eau vive. Devant moi, la brume, jusqu’ici bleutée, a pris des teintes grisâtres annonçant la venue du soleil. Au loin, l’écho d’éclaboussures me parvient, s’apparentant au tumulte d’une chute.

À bonne distance du rivage, je flotte dans la brume, sans repères. Un autre bruit se fait entendre, se précisant par intermittence. Loin devant moi, un rocher sort de l’eau. Il me semble ne pas être à sa place dans ce paysage. Mes yeux me jouent peut-être des tours. Puis émerge une tête couronnée d’un panache. C’est ma première rencontre avec un orignal dans un lac. Je me sens minuscule devant cette immense bête qui mange des algues en plongeant entièrement sa tête dans l’eau.

À ma vue, l’orignal regagne rapidement le rivage. Sa nage provoque de fortes vagues qui déferlent sur mon embarcation. Mon kayak se met à ballotter, si bien que, pour arriver à le stabiliser, je dois ranger mon appareil photo dans son sac étanche. Peu après, le soleil apparaît et la brume se colore de nuances dorées. Les rayons découpent l’ombre des conifères et illuminent leurs épines.

Je poursuis ma route de lac en lac, de rivière en rivière. À un moment, un portage s’impose ; une centaine de mètres sur des roches rondes et glissantes. Après avoir d’abord déposé tout mon matériel photographique sur la rive, j’amorce la traversée avec mon kayak sur le dos. J’arrive de l’autre côté du ruisseau et ses rapides, non sans être tombé à quelques reprises.

Me voilà rendu dans un petit lac aux allures de marécage. Des castors y ont élu domicile. S’approchant de mon kayak, ils claquent bruyamment leur queue à la surface de l’eau dans le but de m’effrayer. Un huard solitaire chasse au loin. Lui aussi vient à ma rencontre, curieux.

C’est au cours de cette matinée hors du temps que j’ai eu la piqûre de ces lieux.

À la fin de mon trajet, le soleil est bien haut. La froideur matinale fait place à la tiédeur estivale. J’accoste et m’allonge sur le sol pour y siester. La mousse sur laquelle je suis couché est rafraîchissante. À mon réveil, près de cinq heures se sont écoulées sans que j’en aie vraiment conscience.

Je suis revenu à cet endroit des dizaines de fois. À la même période chaque année, j’ai rencontré à plusieurs reprises un orignal mâle qui s’alimentait. Était-ce le même individu année après année ? J’aime à le croire. Il est arrivé qu’une femelle se trouve juste là où je fais ma mise à l’eau, dans une rivière d’une largeur d’environ 5 m et d’une profondeur de moins de 1 m, offrant un garde-manger riche et facile d’accès. Il s’agit, selon moi, d’un chemin tout indiqué . C’est aussi ça, le plaisir du kayak : explorer des lieux autrement inatteignables.

Rencontre d’une harde légendaire

Ces visites régulières m’ont permis de rencontrer une espèce emblématique de notre territoire, que je suivais depuis des années dans un secteur beaucoup plus éloigné, mais qui disparaissait de mon radar durant la période automnale : le caribou forestier de Charlevoix. Un matin d’automne, alors que le frimas enrobe les arbres et les , j’en repère une vingtaine couchés au sol sur le sommet d’une montagne.

Mais au-delà de cette rencontre inespérée qui me remplit d’émotion, quelque chose d’encore plus beau se dessine autour de moi : la brume caractéristique de cet endroit qui subsiste pendant la nuit compose, le matin venu, un spectacle inouï. Les lichens et les multiples arbustes au feuillage rougeâtre sont vêtus d’une dentelle de givre. Les épines jaunes et gelées des mélèzes brillent. C’est, je crois, le décor le plus enchanteur qu’il m’a été permis de contempler. Un jardin de givre, un vrai. Le sol est surélevé par l’humidité et la glace, et le craquement de mes pas retentit puis s’évanouit dans le silence. Voilà à quoi ressemble l’automne là-haut. Loin des couleurs intenses des montagnes gaspésiennes, les brûlis de Charlevoix offrent un spectacle tout en subtilité et en fragilité.

Un jour de novembre, à la pointe de l’aube, alors que la neige tombe abondamment, je marche à la recherche de la harde. Une fine neige recouvre tous les sentiers, permettant de repérer les pistes fraîches d’animaux. Plus haut dans les montagnes, trois grands orignaux mâles s’alimentent vigoureusement des derniers bourgeons accessibles avant l’hiver. Apercevant ma silhouette, ils restent distants.

Beaucoup plus loin dans le sentier, je trouve le troupeau en train de brouter l’abondant lichen – de si imposantes masses de fourrure mâchouillant de si petites structures spongieuses. L’esprit de groupe tient le troupeau en sécurité. Toujours alertes, les caribous surveillent tous les angles et s’alarment du moindre danger. Je m’en approche lentement et les contemple longuement. Pendant que certains mâles se confrontent, deux jeunes d’à peine un an m’observent. Dans leurs grands yeux globuleux, je vois toute l’innocence . Je vois l’histoire des milliers de caribous qui autrefois foulaient le sol de ces montagnes. Je vois aussi une brève lueur d’espoir pour la survie de leur espèce.

La harde ne se soucie guère de ma présence, même qu’elle s’approche de moi jusqu’à m’encercler. Le paysage, encore coloré, se recouvre du blanc cotonneux de la lourde neige qui tombe. L’hiver va bientôt ensevelir le brûlis.

Je suis énormément touché par ce contact sauvage. Les caribous représentent, à mes yeux, l’âme de Charlevoix. Les sentiers tracés durant des centaines d’années par le piétinement de leurs sabots sont les veines qui transportent la vie à travers cette forêt boréale.

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Ces aventures photographiques sur l’eau et le sol des plateaux montagneux de Charlevoix m’apprennent de grandes choses. Les moments ancrés dans ma mémoire sont pour la plupart bien plus forts que toutes les images que j’ai pu capter. J’ai appris à pénétrer dans la nature sans rien y chercher. Cet endroit magique qu’on appelle les Grands-Jardins, et ce qui l’entoure, revêt un caractère sauvage et insaisissable. Malgré tous les changements que l’humain a imposés au territoire, il subsiste une force tranquille. À la manière d’un bastion nordique qui s’est échoué au sud et qui nous offre sa quiétude fondamentale, les Grands-Jardins me font chaque fois vivre l’expérience de l’immense et du sublime.