Halte aux coups de chaleur

  • Woman using water bottle to cool down. Fitness and wellbeing concept with female athlete cooling down on a city street. She is holding a water bottle to her head to cool down. The sun is low creating long shadows and some lens flare. Copy space

C’est inévitable : il fera de plus en plus chaud au Québec au fil des prochaines décennies. Une réalité dont les adeptes de plein air pourraient faire les frais s’ils ne sont pas vigilants.

Gatineau ainsi que Van Wert, en Ohio, ont a priori bien peu en commun. Et pourtant : d’ici 2050, le thermomètre dans la quatrième ville en importance du Québec affichera des valeurs semblables à celles qui sévissent dans ce bled perdu des États-Unis, où la température moyenne en juillet est d’environ 23 °C. On parle donc d’une augmentation d’approximativement 2,5 °C par rapport à la situation d’aujourd’hui, à pareille date, sur la rive nord de la rivière des Outaouais. Dans le jargon des climatologues, cette comparaison se nomme un analogue spatial… et doit être prise avec des pincettes.

« Pour rendre ce parallèle possible, il faut écarter plusieurs différences entre les lieux », prévient Dominique Paquin, spécialiste en simulations et analyses climatiques chez Ouranos, un consortium québécois sur la climatologie régionale et l’adaptation aux changements climatiques. Cela étant dit, il y aura bel et bien « une similitude assez élevée » entre les températures qu’on trouve actuellement dans la région comprise entre Cincinnati (Ohio), Chicago (Illinois) et Cleveland (Ohio) et celles en Outaouais dans 30 ans, confirme-t-elle. « Les dés sont déjà jetés ; l’effet du carbone émis maintenant dans l’atmosphère va être ressenti durant au moins les trois prochaines décennies. »

Thermomètre qui fait des siennes, pics fréquents de chaleur extrême, conditions propices aux feux de forêt : les projections de cette réalité inéluctable, gracieuseté du réchauffement planétaire, ont de quoi donner des sueurs froides. « En Montérégie, on prévoit par exemple que le nombre de jours à plus de 30 °C passera d’une dizaine à une trentaine en 2050. Et dans Lanaudière, il y aura en moyenne une vague de chaleur extrême par année, c’est-à-dire au moins trois jours consécutifs où il fait plus de 33 °C et durant lesquels le mercure ne redescend pas sous 20 °C la nuit », illustre Dominique Paquin. Autrement dit, les records d’hier et aujourd’hui seront la norme de demain.

 

Hiker crossing rocky terrain in the Bryce Canyon National Park, USA

Les amateurs de plein air et autres sportifs de fin de semaine devront apprendre à composer avec la chaleur. Des scientifiques ont estimé l’évolution escomptée de la pratique d’activités physiques aux États-Unis en fonction de divers scénarios de hausse des températures. Leur conclusion, publiée en 2017 : la propension à bouger sera moindre entre les mois de juin et d’août d’ici l’horizon 2050, en particulier dans le sud du pays. Une étude similaire de 2013, elle aussi états-unienne, mentionne que le nombre de jours où il fera trop chaud pour s’entraîner à l’extérieur pourrait plus que doubler à l’échelle nationale dès le milieu du siècle, passant de 15 à l’heure actuelle à au-delà de 30, en moyenne.

En 2018, le Service des forêts des États-Unis, une agence gouvernementale chargée de gérer les forêts nationales du pays, est allé jusqu’à évaluer la répercussion probable des changements climatiques (pas uniquement de la chaleur) sur dix-sept activités de plein air dans quatre régions. Le but : brosser un portrait de la situation en 2060 en fonction de différentes conjectures d’émissions de gaz à effet de serre. C’est dans la région du nord, qui englobe la Nouvelle-Angleterre, que les projections sont le moins encourageantes : la pratique d’à peu près toutes les activités qui requièrent une dépense énergétique minimale, dont la randonnée pédestre, sera moindre que s’il n’y avait pas de dérèglement du climat.

Et au Québec ?

Chaleur et exercice n’ont jamais vraiment fait bon ménage. Ce n’est pas nouveau : Homo sapiens est un homéotherme, c’est-à-dire qu’il doit maintenir sa température centrale à environ 37 °C pour fonctionner de manière optimale. Dès que la température ambiante atteint des valeurs de 21 à 26 °C, la production de chaleur métabolique devient une charge considérable pour son organisme. Au-delà du seuil de 26 à 28 °C, le stress thermique engendre une baisse spontanée de la pratique d’activités physiques à l’extérieur. C’est du moins ce que rapportent des chercheurs qui se sont intéressés aux déplacements réalisés grâce aux vélos en libre-service de la ville de New York, les Citi Bike, entre 2013 et 2017.

Lorsqu’on joue dehors sous une forte chaleur, la température interne peut augmenter jusqu’à des niveaux dangereux. Il faut voir le tout comme un continuum qui part de l’hyperthermie simple, sans symptômes apparents, menant à l’épuisement par la chaleur, plus grave. Si les nombreux signaux d’alarme sont ignorés – soif intense, malaise généralisé, étourdissements, faiblesse, nausée, maux de tête – et que rien n’est fait pour abaisser la température interne, c’est le coup de chaleur qui guette. Altération de l’état de conscience, peau froide et moite, agitation psychomotrice : la vie est alors en danger.

« Le coup de chaleur est une condition rare, heureusement. En général, le sportif s’arrête de lui-même bien avant d’atteindre ce stade avancé », affirme Marc Gosselin, médecin du sport et président de SiriusMedX, une organisation spécialisée en formations de premiers soins en régions éloignées. On compte quelques décès par année au Québec, surtout parmi les travailleurs et au cours d’épreuves sportives. « Dans la littérature scientifique, on recense beaucoup de décès parmi les militaires et les footballeurs. Les adeptes de sports d’endurance sont aussi à risque », souligne celui qui a agi à titre de directeur médical pour les compétitions Ironman de Mont-Tremblant.

Les pleinairistes sont donc relativement épargnés jusqu’à maintenant. Un rapide coup de sonde effectué par Géo Plein Air le corrobore. « Ce n’est pas un enjeu chez nous », indique Pascal Lévesque, directeur du parc national de la Gaspésie, la mecque de la randonnée pédestre dans la province. « Mes collègues responsables des contacts avec nos membres gestionnaires et la communauté n’ont pas eu de son de cloche à cet effet », constate Émilie Saulnier-Burelle, directrice des communications et du marketing chez Rando Québec. La direction du Sentier international des Appalaches du Québec fait état de deux cas de randonneurs incommodés par la chaleur en 2019, sans toutefois nous fournir de détails sur ceux-ci.

Même l’afflux soudain de néophytes dans le fin fond des bois l’été dernier, à la faveur de la crise sanitaire, ne semble pas avoir modifié cet état de fait. Les conditions étaient pourtant réunies, et l’inexpérience peut à elle seule précipiter un coup de chaleur. « Les gens expérimentés savent écouter leur corps et reconnaître les signaux annonciateurs. C’est quand on s’entête par ignorance ou par manque de jugement ou qu’on ne se prépare pas adéquatement qu’on se met à risque », met en garde Marc Gosselin. Il recommande d’ailleurs de ne jamais s’aventurer seul en nature lors de journées torrides.

Prévenir plutôt que guérir

La perfusion d’eau saline par voie intraveineuse étant, pour des raisons évidentes, difficile en plein air, le meilleur traitement demeure la prévention. Cela commence par savoir reconnaître les situations propices à la hausse excessive de la température interne. « L’humidité relative pèse davantage que la température ambiante dans la balance. Quand l’air est saturé en eau, le corps peine à se refroidir par la sudation », explique Antoine Migneault, coordonnateur des programmes techniques chez Rando Québec. L’absence de vent doit également être prise en compte, tout comme l’intensité du rayonnement solaire, qui ajoute au stress thermique.

Viennent ensuite les facteurs de risque d’ordre individuel. Les individus corpulents, qui se relèvent d’une maladie ou d’une infection récente et qui prennent certains médicaments pouvant entraver la régulation thermique, comme des diurétiques, devraient être sur leurs gardes. Idem pour ceux dont la condition physique est moins bonne : la capacité à évacuer de la chaleur s’améliore par l’entraînement physique. Cela est d’autant plus vrai si ce dernier se déroule en conditions chaudes – on parle alors d’acclimatation à la chaleur. « Les premières vagues de chaleur sont peut-être les plus dangereuses pour le Québécois moyen : son organisme n’est pas encore adapté à la chaleur », précise Marc Gosselin.

Une bonne gestion de l’effort est cruciale. Antoine Migneault en fait son truc numéro un. « On réduit son effort et on multiplie les pauses lors de journées chaudes et collantes, quitte à raccourcir la durée totale de la sortie. Si possible, on effectue celle-ci plus tôt en journée afin de tirer profit des heures fraîches de la matinée », conseille le spécialiste. Chaque étendue ou cours d’eau croisé – lac, rivière ruisseau, chute – est une occasion de remplir sa gourde, de mouiller ses vêtements, bref, de se rafraîchir. Parlant d’habillement : les tissus légers qui respirent sont à privilégier et le couvre-chef n’est pas une option, particulièrement durant des journées ensoleillées pendant lesquelles le moindre coin d’ombre constitue une véritable oasis.

S’abstenir de pratiquer certaines activités lorsque c’est un four à l’extérieur deviendra un réflexe important à développer au fur et à mesure des changements climatiques. Dominique Paquin, du consortium Ouranos, prévoit même que les intervenants du milieu du plein air mettront tôt ou tard en place des mécanismes afin d’éviter des tragédies, comme de fermer sciemment des sentiers quand il fait trop chaud. « C’est dans le registre du possible. Les directions de santé publique le font déjà en ville dans les milieux où se trouvent des îlots de chaleur », expose-t-elle.

Et pourquoi ne pas carrément repenser sa saison d’activités extérieures afin de profiter de l’arrière-saison estivale ? Septembre n’est-il pas souvent, ainsi que le veut l’adage, « comme un second printemps » ?

Le thermomètre vous ment

Évaluer le stress thermique en se fiant à la seule température ambiante est pour le moins hasardeux. Et pour cause : celle-ci ne dit rien sur le degré d’humidité de l’air, la vitesse du vent et la quantité totale de radiations, autant de facteurs qui influencent l’absorption de la chaleur par l’organisme et la capacité de celui-ci à l’évacuer dans le but de se refroidir. C’est ce qui explique pourquoi, pour une même température, un exercice donné paraît plus difficile sous un ciel clair, par une journée ensoleillée et sans vent, que s’il est réalisé par temps nuageux alors que souffle une brise légère.

« On ne le répétera jamais assez : pas besoin d’avoir une journée caniculaire pour souffrir de la chaleur, fait valoir Marc Gosselin. Il suffit d’un taux d’humidité de 100 % ou presque pour nuire sérieusement au mécanisme de transpiration, le principal moyen de refroidissement du corps. » Le fameux indice humidex d’Environnement Canada se base d’ailleurs sur cette logique ; il se veut une mesure approximative de l’efficacité avec laquelle l’organisme peut réguler sa température interne.

Dans un monde idéal, c’est néanmoins vers la température au thermomètre globe mouillé (ou wet-bulb globe thermometer – WBGT) qu’on se tournerait. L’avantage de cet indice, calculé grâce à un appareil constitué d’un bulbe sec, d’un bulbe humide et d’un globe noir ? Il tient compte du rayonnement solaire dans son calcul, qu’on résume par la formule suivante : WBGT = (0,1*T° du bulbe sec) + (0,7*T° du bulbe humide) + (0,2*T° du globe noir). Selon l’American College of Sports Medicine, une température WBGT supérieure à 28 °C commande l’extrême prudence s’il y a pratique sportive.