Kenauk Nature, de forêt et d’eau fraîche

  • Photos Marilynn Guay-Racicot

Niché en Outaouais, Kenauk Nature œuvre à la réalisation d’un sentier de longue randonnée, en y incluant une portion en canot. À terme, le tracé totalisera 100 km en reliant lacs, cours d’eau, marais, sommets et tours à feu. Incursion dans la plus grande réserve naturelle privée du Québec.

Il y a à peine une heure que nous avons entrepris notre randonnée et déjà mon cœur s’emballe, la sueur perle sur mon front et mes jambes se transforment en spaghettis. Très bien aménagé, le sentier de calibre intermédiaire n’y est pour rien. « Grimper à la tour d’observation est à vos propres risques », avertit l’écriteau flanqué au pied de la tour à feu datant des années 1950 qui se dresse devant moi.

Vous l’aurez deviné, c’est cette ascension périlleuse de 20 m qui me met dans tous mes états. En tant que randonneuse aguerrie, je suis dans mon élément les deux pieds sur terre plutôt que dans les airs. Pourtant, me voilà à présent au-dessus de la canopée encore touffue, au bord de céder à l’annuel brasier automnal. Je m’amuse à photographier la magnifique vallée où coulent deux rivières, la Kinonge et celle des Outaouais.

 

Ce panorama en valait les sueurs froides ! Le point de vue offre un bon aperçu de l’envergure du territoire préservé que nous découvrirons au cours des prochaines 48 heures. En effet, sa vaste forêt privée s’étend sur 265 km2 (cinq fois le parc national du Mont-Orford).

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De club privé à réserve naturelle

Aussi riche d’histoire que de biodiversité, Kenauk Nature occupe une partie de l’ancienne seigneurie de Louis-Joseph Papineau, chef des patriotes, avant qu’elle n’en devienne le terrain de jeu de richissimes chasseurs et pêcheurs. De club privé à pourvoirie haut de gamme, la propriété se transforme, en 2013, en réserve naturelle privée grâce à Patrick Pichette, un Québécois visionnaire, amateur de randonnée et actuel président du conseil d’administration de Twitter.

Encore géré comme une pourvoirie de luxe, Kenauk Nature poursuit aujourd’hui des vocations plus nobles. « Étant sur une propriété privée, nous avons donc le droit de faire ce que nous voulons. Et nous nous faisons un point d’honneur de ne rien faire », se targue Simon Trudeau, directeur général de Kenauk Nature. « En plus de nous imposer ces restrictions d’exploitation du territoire, nous avons la chance d’avoir des écosystèmes qui sont plus extraordinaires que la moyenne », poursuit-il.

La preuve : une pléiade de chercheurs y ont élu leurs quartiers généraux dans le but d’étudier la faune et la flore. Grâce à son institut de recherche, Kenauk aspire à devenir un laboratoire de surveillance des changements climatiques. Depuis 2013, l’entreprise travaille de concert avec Conservation de la nature Canada afin de créer un corridor faunique entre les Adirondacks et le parc national du Mont-Tremblant, permettant ainsi aux espèces de migrer vers le nord. Un modèle d’affaires basé sur l’écotourisme haut de gamme permet de soutenir ces recherches.

Simon Trudeau donne en exemple la réserve écologique de l’érable noir, laquelle accueille la population la plus nordique de cette espèce menacée, et le sanctuaire de la rivière Kinonge, où la chasse et la pêche sont interdites dans la majeure partie de ce corridor aquatique. Quel privilège avons-nous d’y randonner et d’y passer la nuit !

En résumé, tous les ingrédients sont réunis pour offrir aux geeks de plein air un terrain de jeu d’exception. Et c’est précisément eux que Kenauk Nature espère attirer sur son sentier de longue randonnée, dont les départs sont limités à deux groupes par jour. Une expérience intime en autonomie complète, mais sécuritaire grâce à une balise GPS qu’on nous remet au départ.

« Nous cherchons des accros de milieux naturels peu aménagés, qui ne pratiquent pas du pseudo plein air et qui veulent aussi que Kenauk reste un secret bien gardé », précise celui qui, avant de prendre les commandes de cet écrin de nature entre Montréal et Ottawa, a contribué au développement des parcs régionaux du Poisson blanc et du réservoir Kiamika.

Une trotte sur les chemins forestiers

Le lendemain, nous avançons principalement sur des chemins forestiers. Ces derniers mènent à quelques-uns des 60 lacs de la propriété, prisés par les pêcheurs. Nous déposons nos sacs au lac Maholey, où sont amarrées des chaloupes que nous pouvons emprunter.

Mon compagnon de randonnée, apprenti pêcheur à la mouche, attendait cette pause avec impatience pour taquiner l’achigan. Après avoir aperçu un « monstre » se faufiler sous l’embarcation, il hameçonne ce qui devait être sa progéniture (lire ici un tout petit poisson). Bien qu’il se soit procuré un permis de pêche, il doit remettre sa prise à l’eau. S’il veut pêcher notre souper, il pourra tenter sa chance sur le lac Papineau plus tard ce soir, alors que nous camperons sur ses berges, dont la moitié appartiennent à Kenauk Nature.

Mais nous n’y sommes pas encore. Les kilomètres s’étirent sur le chemin forestier. En d’autres circonstances, je m’en serais vite lassée, sauf que des étangs et des marais se succèdent, et c’est de toute beauté sous le soleil de septembre ! Ces écosystèmes coloriés par l’automne semblent tout droit sortis d’un tableau de Monet.

Nous rejoignons le sentier secondaire qui mène au mont Baldy. Franchir du dénivelé mettra un peu de piquant à notre aventure en terrain plutôt plat. L’ascension s’avère à la hauteur de nos attentes, tout comme le point de vue qu’offre le sommet dénudé du mont Baldy sur le lac Papineau et ses îles verdoyantes. En quête d’un panorama sur 360 degrés, je grimpe de nouveau dans une tour à feu érigée un peu plus haut. Jambes spaghettis et souffle coupé (bis).

 

À l’eau !

Près de 30 km au compteur plus tard, nous retrouvons notre voiture à la marina du lac Papineau, où nous l’avions stationnée la veille. Mais l’aventure ne se termine pas ici. Un responsable nous remet un canot et des vestes de flottaison. Nos jambes fourbues sautent de joie à l’idée de passer le flambeau à nos bras durant la prochaine heure. Seuls nos coups de pagaie et les plongeons des huards viennent brouiller l’eau claire et calme du grand lac Papineau, bordé de somptueux chalets privés, dont près d’une dizaine appartiennent à Kenauk qui en fait la location.

La nuit tombe rapidement lorsque nous accostons au site de camping… Pas de poisson fraîchement pêché pour souper. Nous nous contentons d’un repas déshydraté dégusté au son du feu qui crépite et du clapotis de l’eau. Le hululement d’un hibou annonce le moment d’éteindre nos lampes frontales, en vue de regagner la marina le lendemain matin.

Notre aventure est bel et bien terminée. Pour l’instant du moins. Car une fois complété, le sentier formera une boucle de 100 km qu’on pourra parcourir en quelques jours en marchant et en pagayant. Sans se mouiller sur la date butoir de ce projet d’envergure, Simon Trudeau promet néanmoins la réalisation d’un circuit diversifié : « Traversant divers couverts forestiers, le randonneur aura la chance de découvrir tous les écosystèmes de l’Outaouais au fil de ce parcours au long cours. » Nous avons bien hâte de reprendre notre excursion là où nous l’avons laissée !

 

EN BREF

Quarante-huit heures de rando-canot-camping loin des foules dans la plus grande réserve naturelle privée de la province, entre Ottawa et Montréal.

ATTRAIT MAJEUR

Les écosystèmes riches de biodiversité et sauvagement préservés.

COUP DE CŒUR

La grimpe jusqu’au sommet dégarni du mont Baldy.

kenauk.com/fr