Dans le ventre du canot à glace

Sport ancestral québécois par excellence, le canot à glace continue à faire des vagues. Canotière depuis cinq ans, notre collaboratrice nous raconte sa plongée dans cet univers très singulier.

« GLACE À B », lance le barreur. Les bruits du courant et de la glace qui frotte empêchent le rameur numéro 1 de bien entendre. « GLACE À B », répète le rameur en position numéro 3, la position dite « du perroquet ». Le barreur avait vu juste : ma rame heurte une petite plaque de glace à bâbord. Quelques coups de rames plus loin, l’avertissement vise les rameurs à tribord : c’est un retentissant « GLACE À TRI » qui se fait entendre. Nous sommes sur le fleuve Saint-Laurent, entre Québec et Lévis.

Tout comme en aviron, nous, les quatre rameurs, ne voyons pas où nous allons. Nous devons faire confiance au barreur, situé à l’arrière de l’embarcation, qui nous dirige de ses commandes. Il fait de même avec le canot, dont il modifie la trajectoire à sa guise, à l’aide de sa légère pagaie. La grande étendue de glace qui se profile au loin nous permettra bientôt de passer en mode trottinette : nous délaissons alors la rame et utilisons notre jambe pour glisser l’embarcation sur la glace.

Mais en attendant d’atteindre cette version solide de l’eau sur laquelle notre canot adoptera sa « fonction bobsleigh », il nous faut ramer. Le courant nous tirant vers l’aval, le Château Frontenac devient un point de repère qui nous évite de trop déroger au but fixé de l’autre côté. Cette sortie de début de janvier n’est qu’un exercice, or elle est bénéfique, voire essentielle, afin de nous familiariser à un relief beaucoup plus marqué que celui des eaux qui longent le Vieux-Montréal, le lieu d’ancrage de nos séances d’entrainement hebdomadaires.

Sophie Tessier en action (crédit Foto Rebel)

Outre la légendaire course qui se déroule lors du Carnaval de Québec, six autres courses se disputent annuellement, entre janvier et mars, dans différents endroits de la province : Portneuf, Rimouski, Sorel-Tracy, Montréal, L’Isle-aux-Coudres et Québec encore. Chaque course comporte ses particularités et ses défis : courants, marées, couverts de glace, vents, eaux libres, départs et arrivées, etc. Le milieu aqueux, slocheux et mouvant dans lequel nous évoluons avec comme seule arme une grande rame s’avère le cadre le plus contre-intuitif où se trouver quand le mercure baisse sous zéro. Et pourtant, une fois qu’on y a goûté, ça y est, on est contaminé, et on en redemande.

Tous les canotiers vous le confirmeront : les premiers gels sont attendus impatiemment. Dès l’automne, on ressort de l’entrepôt le grand canot de type Dauphin, Capelan ou autres. Les coéquipiers se réunissent et se consultent, procèdent à l’inventaire du matériel de l’année précédente. On se départage la liste. Qui achètera les cires ? Les VFI – vêtements de flottaison individuels – sont-ils à changer ? Qui vérifiera la date de péremption des fusées de détresse ? La radio VHF marine est-elle en toujours en bon état ? Vite, un saut au Canadian Tire : le duct tape – un essentiel – est en solde cette semaine ! Un tolet (dispositif supportant les rames d’une embarcation) est à réparer, les feux de la remorque n’allument plus… Les réparations mineures et les ajustements redeviennent tranquillement une affaire hebdomadaire.

On finalise la commandite. Admettons-le, la pratique du canot à glace nécessite des sous. Outre l’embarcation, qui à elle seule coûte à l’achat jusqu’à 15 000$ (voire davantage en ce qui concerne les plus performantes), chaque coureur paie « sa saison », c’est-à-dire ses inscriptions aux courses et les déplacements inhérents (hébergement, essence, restos, etc.).

Crédit Dominic Carbonneau

L’argent octroyé par une entreprise permet à un plus grand nombre d’accéder au sport, et en contrepartie, les Desjardins, Volvo, Le Soleil, PMT Roy, Transat, Brunet et tant d’autres voient « leurs » canots défiler tout au long de l’hiver dans un milieu spectaculaire, parfois même dans les médias. Les canots ainsi colorés offrent de belles prises aux photographes officiels du circuit et aux amis restés sur le quai.

Le lendemain d’une course, on s’échange et on achète les clichés qui auront immortalisé l’effort physique intense déployé au sein du bolide. La vapeur qui sort des bouches assoiffées, les muscles tendus qu’on devine sous le Lycra, les yeux plissés par l’épuisement, puis l’expression du visage – soulagement, fierté, déception – sous l’arche d’arrivée sont autant de moments qui, au fil du temps, s’accumulent dans nos pages de médias sociaux et nos téléphones.

La pratique du canot à glace exige un excellent cardio, une bonne force musculaire et, surtout, un formidable esprit d’équipe. Une course pouvant durer une heure, une heure et demie, voire deux heures en conditions météorologiques difficiles, on doit s’y préparer. Chaque hiver, on se réhabitue au froid, à la glace, au vent. Pour qui s’y met, le sport qualifié souvent d’extrême est accessible à un grand nombre même si la croyance populaire veut qu’il soit réservé à l’élite. Bien sûr, avant de vous inscrire à une équipe ou une course, il vous faudra suivre une formation et prouver que vous possédez les acquis indispensables de même que les connaissances pour naviguer de façon sécuritaire.

Je l’avoue sans gêne : m’habiller en pelures d’oignon à la suite d’une longue journée de travail, vaincre la circulation automobile pour me rendre au quai, composer avec les quelques ponctuelles tensions d’équipe… tout cela n’est pas aisé. Toutefois, lorsque vous êtes sur l’eau dans le noir, évoluant entre la lumineuse enseigne de Farine Five Roses et le pont Jacques-Cartier, lorsque vous entendez le puissant courant Sainte-Marie lécher votre rame, lorsque vous vous croyez sur un terrain lunaire tellement la glace est belle et particulière… Vous ressortez un mardi soir d’une séance, la ville à vos pieds, les poumons gorgés d’air frais… et, sans jeu de mots, vous flottez.

Crédit Dominic Carbonneau

ESPRIT DE CORPS

En prime du bien-être physique, il y a la communauté. Le mot n’est pas exagéré, car il s’agit bel et bien d’un petit groupe de gens, une soixantaine d’équipes, soit 300 personnes approximativement. Hormis en ce qui concerne une équipe de Calgary et une autre de la France qui se déplacent ici l’hiver afin de côtoyer leurs semblables, le canot à glace est une pratique unique au monde, inféodée au Québec. Pour qui s’attarde le moindrement à notre histoire, il s’agit à l’origine d’une affaire de transport pour les insulaires du grand fleuve. À une époque où les puissants bateaux de la Société des traversiers n’existaient pas, médicaments, courrier et aliments se devaient d’être récupérés, en plein hiver, sur la côte.

Les marsouins, gentilé populaire des habitants de L’Isle-aux-Coudres, s’enorgueillissent d’ailleurs d’une longue tradition de cette traverse qui s’effectuait, en ces temps, en grand canot de bois, en bottes de feutrine, cigarette au bec ! Notre sport n’est nul autre qu’un héritage ancestral qui a évolué grâce à l’élaboration de nouveaux matériaux et à l’ingéniosité des canotiers.

La communauté est sans contredit une gang de patenteux qui fabrique son propre matériel. L’un améliorera le système de crampons sous les souliers, l’autre inventera un pic métallique plus performant vissé au bout de la rame. Aussi – est-il nécessaire de le rappeler –, nous gardons un legs cinématographique de cette vie insulaire, entre autres dans le film La traverse d’hiver à l’île-aux-Coudres (toujours disponible sur le site de l’ONF) du grand cinéaste Pierre Perrault et de son complice René Bonnière. À cet égard, chaque hiver, la course de l’Isle-aux-Coudres fait un clin d’œil à l’histoire : la touche obligatoire prend la forme d’un sac de courrier que l’équipe doit impérativement rapporter au fil d’arrivée afin d’obtenir ses points.

Quant à moi, désormais, je ne fais plus partie d’une équipe unique. Je me propose comme substitut pour plusieurs équipes à la recherche d’un canotier de « dernière minute ». Je peux ainsi occuper différentes places, celle du barreur tout autant que celles de rameurs. Si on m’offre une position parmi celles des quatre rameurs, je préfère la place numéro 3, même si ce poste impose, entre l’eau et la glace, une transition longue – autrement dit, le mouvement du corps pour passer de la rame à la trottinette est un peu plus complexe à exécuter (il en est de même à la position numéro 1).

Lorsque je tente de partager mon engouement pour la pratique du canot à glace, la même question revient inlassablement : « Pourquoi ?… Pourquoi se donner tant de mal, pourquoi se mettre délibérément dans cet inconfort glacial, qui plus est dans un environnement lié à une part de risque ? » Mon entourage n’a pas tort de s’inquiéter. Les pires scénarios sont effectivement à prendre en considération dans un canot qui chavirerait. Cependant, tout comme d’autres sports « à risque » – pensons à l’escalade de glace, au ski hors-piste ou à la plongée sous-marine en eaux froides –, le danger est calculé. Malgré tout, malgré les précautions de mise et la réglementation très stricte adoptée par l’Association des coureurs en canot à glace, nous avons tous eu, dans la petite communauté de canotiers que nous sommes, un brutal rappel que nul n’est à l’abri : en décembre 2017, Daniel Malenfant, un canotier d’expérience, a succombé à un arrêt cardiorespiratoire dû à un état d’hypothermie avancée. Contre toute attente, son canot a en effet coulé, du vent et des vagues soudaines s’étant abattus sur ce dernier. Ses quatre coéquipiers ont heureusement été épargnés, ayant nagé dans les eaux glaciales vers un quai. Après un tel accident, il faut l’avouer, le choc demeure. Après tout, la communauté compte parmi ses membres plusieurs pères et mères de famille.

En bref, le canot à glace n’est pas à prendre à la légère, mais elle contient tout ce que vous aimez de l’hiver : les couleurs franches et contrastantes qui nous égaient, les joues rouges qui appellent le chocolat chaud, les échanges amicaux d’une saine compétition, des amitiés qui se tissent, un tremplin pour la découverte de nos modes de vie ancestraux et du savoir de nos aïeux. Du reste, étiez-vous au courant que le canot à glace a fait son entrée au sein du patrimoine immatériel québécois en 2014 ? Avant qu’on m’amène à découvrir ce merveilleux sport, moi non plus, je n’en avais pas la moindre idée.

À vos rame, prêts, partez !

Toute personne voulant s’inscrire officiellement au Circuit québécois de canot à glace se voit dans l’obligation d’entreprendre, dans un premier temps, une formation théorique de quatre heures suivie d’une formation pratique (habituellement au bassin Louise, à Québec). Ensuite, le candidat devra effectuer cinq sorties supervisées par un canotier d’expérience. Pendant ces sorties, l’apprenti sera observé sous l’angle de la sécurité, de ses aptitudes physiques et de son esprit sportif. Par ailleurs, à l’intention de ceux et celles qui désireraient vivre un avant-goût de la sensation avant même d’envisager la formation, quelques équipes proposent, pendant l’hiver, une journée d’initiation, généralement dans le cadre d’une collecte de fonds.

Association des coureurs en canot à glace

canotaglace.org

Circuit québécois de canot à glace

canotaglace.com