Voyage au cœur de l’Ungava
L’animateur d’une chaîne de vidéos d’aventure – qui allait remporter quelques années plus tard la cagnotte d’une populaire émission de survie – avait titré le récit de sa traversée de la péninsule d’Ungava « Vie et mort dans l’Arctique ». Cela donnait le ton.
D’un côté, la baie d’Hudson. De l’autre, la baie d’Ungava. Entre les deux, une péninsule couvrant une superficie de 250 000 km². Les glaciers, en se retirant il y a quelques milliers d’années, ont laissé derrière eux un vaste réseau de lacs et rivières qui, durant le court été arctique, se déversent dans les eaux salées qui l’entourent. Dans la partie nordique de la péninsule, près de la communauté inuite d’Akulivik, une petite chaîne de montagnes prend pied dans la mer et s’élève de quelques centaines de mètres, s’étirant jusqu’à la communauté de Kangiqsujuaq, 350 km plus loin ; à l’ouest, on la dénomme monts Qimmiit (ou D’Youville, selon la toponymie officielle) ; à l’est, monts de Puvirnituq. Jadis haute comme les Rocheuses, le temps en a affaissé les cimes, érodé les crêtes, laissant place à un relief adouci.
C’est au pied de ces monts – qimmiit signifie « chiens » en inuktitut – que se déployait l’itinéraire de notre traversée de l’Ungava. L’aventurier qui nous avait précédés une dizaine d’années auparavant était parti de l’est et avait affronté les vents dominants de face. Il avait quitté le réseau hydrographique dans le dernier tiers, pensant emprunter un raccourci, et s’était buté au relief montueux qui le séparait de la baie d’Hudson, où il avait été évacué en motoneige, à court de vivres.
Les Inuits, eux, voyageaient en suivant le cours des rivières. Il y a cent ans, ils étaient quelques centaines à vivre à l’intérieur des terres, suivant les troupeaux de caribous lors de grandes transhumances. On les nommait Nunamiut, par opposition à Sinamiut – les « côtiers » –, dont le mode de vie orienté vers la mer est aujourd’hui beaucoup mieux connu. J’avais pu mettre la main sur un rare ouvrage de Monique Vézinet publié en 1980, qui était consacré à ces gens de l’arrière-pays. Enfant, une chasse au trésor fructueuse ne m’aurait pas procuré autant de joie et d’étonnement que celle que j’éprouvais en parcourant les pages de ce livre. Ainsi, on avait vécu au cœur de ces terres en apparence inhumaines, laissant derrière soi des vestiges d’occupation : campements, inukshuks ou taalus – des monticules de pierre qui indiquent des traverses de caribous propices à la chasse.
Nous voyagerons donc en suivant le lit des rivières, vers l’est, dans l’espoir d’avoir le vent dans le dos. Nous avons jeté notre dévolu sur un petit cours d’eau méconnu, la rivière Iktotat, longue d’une centaine de kilomètres, qui allait nous permettre de rejoindre la rivière de Puvirnituq. Encore fallait-il s’y rendre. À peine étions-nous arrivés à Akulivik que les vents se sont mis à souffler et ont avalé le paysage. Nous faisions la connaissance de pirsiq – « blizzard », en inuktitut. Dehors, on ne voyait pas à dix mètres. Comme la météo paraissait vouloir rester mauvaise pour une semaine encore, nous avons profité de la première fenêtre d’accalmie pour tenter d’avancer. Derrière l’opacité blanche – qakurtaq –, où aurait très bien pu se dissimuler un ours polaire, émergeait parfois l’éperon des monts Qimmiit. C’est la boussole qui nous a guidés jusqu’au fond de la baie Mosquito, à l’embouchure de la rivière Iktotat, au bout de deux jours et demi d’efforts.
S’enfoncer dans les terres
Il faisait froid – jusqu’à -30 °C la nuit –, c’était à prévoir. Mais c’est l’humidité qui nous a le plus incommodés, avec un taux de saturation dépassant les 80 %, selon nos outils d’observation météorologique. Dans les circonstances, nous aurions préféré nous prélasser sous une douche chaude, et non nous esquinter du matin au soir à tirer une charge de 90 kg. Dans la tente, les réchauds ouverts à plein régime offraient un bien maigre répit. Le matin, nos sacs de couchage étaient couverts de givre, malgré toutes nos précautions.
Quatrième jour : un renard arctique est apparu. « S’il te plaît… apprivoise-moi ! » semblait-il dire, comme celui du Petit Prince d’Antoine de Saint-Exupéry. Il était insouciant et joueur. Peut-être ne voyait-on bien qu’avec le cœur, finalement ? que l’essentiel était invisible pour les yeux ? Mais au cinquième jour, son audace l’a poussé à gruger un tendeur de la tente, puis à déchirer la toile de mon traîneau. Il a fallu le faire déguerpir en pétaradant des coups de fusil de chasse dans les airs.
Les imprévus se sont enchaînés. Mon tapis gonflable a crevé je ne savais trop où, puis celui de Marie-France ; après quelques heures d’un sommeil agité, je me réveillais au contact du sol, dont seul me protégeait mon mince tapis de mousse de polyéthylène. Puis c’est l’électronique qui a commencé à défaillir, affectant nos outils de communication satellitaire. Un matin, le vent s’est levé d’un coup. Nous sommes passés bien près de perdre la tente, après nous être entêtés à avancer tout de même. Un soir, les réchauds se refusaient à s’allumer. J’ai hurlé de joie lorsque, après avoir démonté et nettoyé chacune des pièces pendant deux heures, j’ai réussi à raviver la flamme.
Enfin, peu avant d’atteindre la rivière de Puvirnituq, un parhélie – halo lumineux donnant l’impression de voir deux répliques du Soleil – a illuminé le ciel. Les beaux jours – glacials, mais sans vent – débutaient. C’était l’heure d’un premier bilan. Nous avions maintenu une moyenne d’une vingtaine de kilomètres au cours des neuf premiers jours. À ce rythme, huit autres nous séparaient du lac Manarsulik, au bord duquel se trouve le camp de base du parc national des Pingualuit.
Une routine s’est installée. Au matin, le ski nous soulageait de l’inconfortable nuit de bivouac. Au soir, le bivouac nous soulageait de l’éprouvante journée de ski. Majestueuse rivière de Puvirnituq : elle sinuait sur une centaine de kilomètres, jusqu’à sa source. Ses rives s’élevaient jusqu’à former un canyon dont il a fallu nous extirper, péniblement, pour rejoindre le parc national. Elles étaient là, les cabanes de Manarsulik, serrées les unes contre les autres au pied du gigantesque cratère des Pingualuit, dont le diamètre atteint 3,4 km. Une petite équipe est venue nous retrouver et préparer les installations afin de recevoir, quelques semaines plus tard, les premiers groupes de visiteurs de la saison.
Nous y avons séjourné quatre jours. À l’intérieur de la cabane, le rapport au monde changeait : le paysage s’éloignait, parce qu’il était désormais séparé par une fenêtre, tout comme il se rapprochait en raison de son immobilité, après des semaines à le voir continuellement défiler. Nous avons grimpé les parois du cratère pour contempler le lac parfaitement rond – son nom signifie « bouton d’acné » en inuktitut – qui s’est formé en son centre, résultat d’un impact météoritique survenu il y a 1,4 million d’années. En 2007, des chercheurs ont creusé le fond pour en prélever une carotte. Stupeur : l’érosion glaciaire n’avait pas altéré les sédiments ; le temps était resté figé là. Nous sommes demeurés longuement à l’observer depuis les hauteurs, silencieux et à moitié gelés. Un aîné de Kangiqsujuaq avait dit : « Quand j’ai enfin vu le lac rond, je suis resté là l’admirer, puis je me suis agenouillé et j’ai caressé le sol pendant un très long moment en pensant au créateur du lac. » Nous avons fait de même.
L’hiver, les visiteurs se rendent au parc en motoneige depuis Kangiqsujuaq. C’est à skis que nous avons fait le trajet inverse et sommes parvenus dans cette communauté, en un peu moins d’une semaine, pour compléter notre traversée de la péninsule d’Ungava. Nous avions patiemment gravi le dénivelé des monts Qimmiit pendant près d’un mois ; nous avons regagné le niveau de la mer en moins d’une journée, portés par de fortes pentes. Kangiqsujuaq – « la très grande baie » – nous attendait.
J’ai finalement terminé l’ouvrage de Monique Vézinet, qui avait donné un sens supérieur à notre voyage. En attendant le vol du retour, j’ai murmuré les paroles d’un pisiq, chant traditionnel nunamiut, notées et traduites par Bernard Saladin d’Anglure : Nunanniik uvannii ungaliumagamaa – « Dans mon pays ici, voilà que je persiste à l’aimer. »
EN BREF
Une traversée à ski de la péninsule d’Ungava, de la communauté d’Akulivik à celle de Kangiqsujuaq : 400 km parcourus en 27 jours, dont 21 de déplacement.
ATTRAIT MAJEUR
Le cratère météoritique des Pingualuit, large de 3,4 km, situé dans le parc national auquel il a donné son nom.
COUP DE CŒUR
Le spectaculaire canyon de la rivière de Puvirnituq, sis à une vingtaine de kilomètres du lac Manarsulik, où se trouve le camp de base du parc national des Pingualuit.




