Jasper après les feux, entre dévastation et régénération
La route 93, qui relie Banff à Jasper, en Alberta, est difficile à décrire tant elle est époustouflante. Surnommée la promenade des Glaciers, elle se fraye un chemin à travers les Rocheuses et permet d’en mesurer l’intimidante hauteur. Vers la fin du trajet, des glaciers logés près des sommets viennent attester que la route porte bien son surnom. Or c’est avec appréhension que je quitte cette route pour me diriger vers le centre-ville de Jasper, le cœur habité du parc national de Jasper.
Les images de l’incendie de 2024 qui a avalé un tiers de la ville et 33 000 ha du parc roulent en boucle dans ma tête. Le premier aperçu de la ville semble confirmer mes peurs. À droite de la route, un vaste terrain où sont alignées des dizaines et des dizaines de roulottes ; beaucoup de citoyens vivent encore dans des habitations temporaires. À ma gauche, où il y avait autrefois des pâtés de maisons, il y a maintenant un champ de ruines. Quelques engins de chantier s’activent autour des rares structures qui commencent à poindre. Mais ce qui frappe, c’est la dévastation.
Le moral dans les talons, je poursuis mon chemin et arrive dans la partie de la ville qui a été sauvée. Ce qui reste du centre-ville est chaleureux et accueillant. Or le charme de Jasper vient surtout du fait qu’elle est entourée de montagnes. Malgré les ravages, Jasper était prête à accueillir les touristes dès 2025 et le sera encore davantage en 2026. C’est essentiel, explique Jennifer Dubois, porte-parole pour le parc national de Jasper : « L’économie de Jasper est basée sur le tourisme, et pour la santé de nos entreprises locales, il est important que les visiteurs continuent de venir nous voir. »
Hébergement
Puisqu’en 2024 Jasper a perdu dans les flammes près de 30% de ses hébergements touristiques, il faut réserver ses nuitées rapidement en haute saison. Il n’y a pas beaucoup d’espoir que l’offre d’hébergement augmente d’ici quelques années : certains hôtels, auberges de jeunesse et campings sont complètement partis en fumée tandis que d’autres sont inaccessibles, car les chemins d’accès sont devenus trop instables. Malgré cela, on trouve des hébergements pour tous les goûts : chambres individuelles en hôtels ou en gites, cabines en montagne, lits en dortoir, campings.
Je passe mes premières nuits au Wapiti, un immense camping tout près du centre-ville qui a été métamorphosé par le feu : il n’y a pratiquement plus un arbre encore debout. Le camping voisin, Whistlers, est tout aussi affecté. Ces campings ont été parmi les premiers à rouvrir après le sinistre, toutefois ils n’offrent plus ni intimité ni répit contre le soleil et le vent. Tous les autres campings sont demeurés intacts, à l’exception de Wabasso et Whirlpool, qui resteront fermés pour quelques étés encore, le temps que Parcs Canada y reconstruisent toutes les infrastructures.
Aussi – cela tient presque du miracle –, aucun des 29 aires de camping d’arrière-pays n’a été touché. Sur les conseils d’un sympathique commerçant de Jasper, je vais dormir une nuit à Hidden Cove, une toute petite île du lac Maligne n’accueillant que quatre tentes. Cette terre entourée d’eau est accessible en embarcation nautique en été et en skis en hiver. Mais comme nous sommes dans l’entre-saison, le niveau du lac est bas, créant un passage à gué, et je peux marcher jusqu’au site. J’arrive après la tombée de la nuit, ravie : un refuge est à la disposition des campeurs, et on peut y faire un feu et manger. À l’extérieur, des casiers permettent de garder la nourriture à l’abri des ours. La lumière du jour me réserve une merveilleuse surprise : le lac Maligne, devant lequel est plantée ma tente, est d’un bleu turquoise et paraît onctueux ; il est encadré de magnifiques montagnes bleues dont le sommet est recouvert de neige.
Randonnées
Selon Jennifer Dubois, on peut considérer qu’il y a en fait eu deux incendies en 2024 : celui qui a touché le centre-ville de Jasper et qui a eu des conséquences dramatiques pour les citoyens, et « celui qui a touché le reste du parc, qui fait partie du processus naturel, même si dans ce cas-ci le feu était très intense et très chaud ». Seulement 5 % du couvert forestier de Jasper a brûlé. Pour vous aider à évaluer vos options de randonnée, le site parcs.canada.ca/sentiers-jasper est tenu à jour en tout temps ; vous y verrez quels sentiers sont fermés et lesquels sont secs ou enneigés.
Les flammes ont endommagé des sentiers de randonnée très populaires, et parmi ceux-ci, Skyline, 44 km ponctués de campings d’arrière-pays dont 25 km au-delà de la limite forestière. J’ai choisi d’en parcourir un segment afin de me rendre jusqu’au sommet de la montagne Signal. Avant les incendies, cette section était considérée comme la plus ennuyante, puisqu’elle était sous la frondaison des arbres. Maintenant que le brasier a consumé une grande partie de la forêt qui bordait ce sentier, rien ne cache la vue spectaculaire sur Jasper et ses lacs environnants, d’imposants sommets se profilant à l’arrière-plan.
C’est aussi l’occasion de voir la nature reprendre ses droits. Sur le parterre forestier, les couleurs jaune, vert et orange des plantes basses et des fleurs sauvages contrastent joliment avec les troncs calcinés. « Observer la régénération est assez fascinant, s’enthousiasme la porte-parole du parc. On voit ce qui pousse en premier après un feu, et tous les paysages sont beaucoup plus exposés au regard. Il va y avoir tellement de changement ! Et chaque année sera différente. C’est également un excellent moment pour apercevoir des animaux, parce qu’ils sont plus visibles dans les forêts dénudées. »
Au km 8 se trouve un chemin pare-feu, et tout change. D’abord, comme Jasper est située à 1670 m au-dessus du niveau de la mer, le froid s’installe très rapidement quand on gagne en hauteur. Pendant la montée, la pluie se transforme en neige. Mais surtout, je passe d’une forêt ravagée, dénudée, à un paysage tout droit sorti d’une boule à neige. Le sentier est blanc, bordé de hauts sapins matures.
Je m’arrête à l’endroit même où les flammes ont cessé de se propager en 2024. Certains arbres sont à moitié brulés. Je suis émue par la résilience de la nature. Puis je monte jusqu’à dépasser la cime des arbres, où j’espérais apercevoir la trace laissée par le passage des flammes. Mais il fait trop mauvais. J’ai plutôt une vue à 360° sur le brouillard. Ce n’est pas grave, il me reste quelques jours devant moi.
Jasper, tout de même, recèle encore 1000 km de sentiers à parcourir à vélo ou à pied. Si on veut se promener dans les zones brûlées, il y a près du centre-ville la boucle de la colline Old Fort Point (3,8 km), un secteur praticable par toute la famille, et également le petit réseau des chutes Athabasca, constitué de sentiers intermédiaires, la boucle de la vallée des Cinq-Lacs (4,6 km) et la boucle du lac Annette (2,4 km aller-retour).
Par contre, parce que l’absence d’arbres affecte grandement la solidité du sol, deux secteurs fort appréciés ne seront toujours pas rouverts en 2026 ni vraisemblablement dans les quelques années suivantes. La route qui mène au mont Edith-Cavell restera d’ailleurs fermée. « Nous procédons à des évaluations géotechniques et déterminons le type d’infrastructure nécessaire pour rendre cette route accessible et sûre », explique Jennifer Dubois. Maligne Canyon ne rouvrira pas non plus : « Les travaux y sont assez complexes. Il s’agit d’un canyon très escarpé et rocheux, traversé par une rivière. Il y a donc là aussi beaucoup de travaux de surveillance géotechnique à effectuer pour vérifier la stabilité de la roche et du sol, avant de réintroduire un réseau de sentiers. »
Il n’y a pas que des paysages de désolation, puisque beaucoup de sentiers ont été épargnés par les flammes. Terrasse Pyramid, un réseau de sentiers bien balisés de facile à intermédiaire, offre de splendides vues sur la ville de Jasper et sur les montagnes environnantes. Plus loin du centre-ville, dans le secteur du lac Maligne, se trouve le début de Skyline, et également de la piste qui mène aux collines Opal, un sentier de 8 km difficile en raison de la forte déclivité de la montée, d’où on contemple de ravissantes prairies alpines en saison estivale. J’opte plutôt pour les collines Bald, une boucle de presque 15 km par laquelle j’ai accédé à une crête qui donne l’impression d’être au sommet du monde, environnée qu’elle est de montagnes blanches.
Perchée sur cette crête, je me suis promis de revenir à Jasper. Parce que je n’ai pas foulé ne serait-ce que la moitié des sentiers que j’aurais aimé explorer, et aussi parce que je veux assister à la guérison de la forêt et à la renaissance de la ville. Malgré le feu dévastateur de 2024 et ses stigmates, Jasper demeure un incontournable. Cependant, il faut désormais se préparer longtemps d’avance avant d’aller y faire son tour.




