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Canot, Québec, Reportage

Kipawa version grande nature

15-06-2019

La haute rivière Kipawa est au fin fond de nulle part. Elle coule dans un coin de pays particulièrement isolé, et magnifique, soit l’est du Témiscamingue. Chaque année, un tout petit nombre d’initiés la parcourent, attirés par la rumeur prétendant que quelque part, très loin, court une rivière qui a le pouvoir de transformer des vies.

Trois jours à pagayer sur la rivière Kipawa, qui parfois devient lacs aux eaux limpides, puis nous découvrons un joyau bien caché du Témiscamingue, les rapides Turner. Ne figurant dans aucun guide touristique officiel pour cause d’inaccessibilité, ce trésor méconnu en jette : une cassure dans le Bouclier canadien crée un escalier géant constitué de trois paliers. Les flots s’y déversent dans un grondement puissant.

Cette merveille géologique doit son nom à l’actrice américaine Lana Turner, célèbre en raison de son interprétation sulfureuse dans la version 1946 du film Le facteur sonne toujours deux fois et propriétaire d’une résidence secondaire dans les parages dans les années 1950. Elle y emmenait régulièrement ses amies, d’autres stars du cinéma hollywoodien. Aujourd’hui, seuls les canots-campeurs les contemplent et jettent leur ligne à pêche dans ses bassins aux eaux poissonneuses d’où nous avons retiré des spécimens devenus rapidement de délicieux fish and chips, à l’occasion d’un shore lunch.

C’était une récompense que nous méritons largement, après 40 km de coups de pagaie sur la haute Kipawa. Cette rivière zigzague sur 160 km dans une région riche en forêts, traversant les zecs Kipawa et Restigo, du lac Dumoine jusqu’au lac Kipawa, qui borde le parc national d’Opémican. Parmi toutes les rivières de l’Abitibi-Témiscamingue, nous l’avions choisie en raison de son côté sauvage et de la solitude totale que nous étions certains d’y trouver. Nous sommes bien servis.

Territoire inexploré

Par contrainte de temps et vu le lamentable état des chemins forestiers du coin, nous prenons le parti de raccourcir cette odyssée nautique en l’entamant au lac Ogascanane, dans la zec Kipawa, plutôt que de son lac de tête.

C’est un mal pour un bien, car l’endroit est un bijou connu presque exclusivement des amateurs de pêche. Entouré de pins blancs, de thuyas et de longues plages de sable, cette étendue d’eau d’une limpidité cristalline regorge de poissons, Ogascanane signifiant « pays ou lac du doré » en algonquin, espèce que je taquinerai… en vain.

Notre groupe de huit canoteurs empruntera une partie du Circuit des aventuriers, que la zec Kipawa propose à son programme d’activité. Or les informations disponibles sur le trajet ne sont que fragmentaires. Même en sachant que la haute rivière Kipawa existe, la repérer sur une carte topographique représente une difficulté de taille : nous devons localiser le bon cours d’eau parmi des centaines, voire des milliers ! Quiconque se penche sur cette zone mesurera l’ampleur du problème : ce secteur du Témiscamingue est une véritable dentelle de lacs et de rivières.

Quelques appels téléphoniques me permettent de saisir que le niveau de difficulté des rapides, les rives où se trouvent les portages ou encore l’emplacement précis des différents sites de camping sont des renseignements que ne semblent pas posséder les responsables des deux zecs – d’ailleurs, la préposée à l’accueil nous informera à notre arrivée que nous sommes les premiers de l’été à nous lancer sur cette portion du Circuit des aventuriers. Il s’agira donc de tout déterminer nous-mêmes une fois sur place. Un défi supplémentaire qui comble les coureurs des bois en nous.

Nous gagnons notre point de départ en roulant lentement durant trois heures par des chemins forestiers, au beau milieu de nulle part dans les profondeurs du Témiscamingue. Plus nous avançons, plus la route se rétrécit, jusqu’à ressembler à une piste de quad. Marc et Julie nous accompagnent et conduiront nos voitures à notre lieu d’arrivée ; autrement, il nous aurait fallu parcourir cette piste infernale encore deux fois. Chemin faisant, je comprends vite que le manque de transport organisé explique probablement en partie l’absence de pagayeurs.

Contrairement à la basse Kipawa, réputée pour son caractère sportif, la section en amont est d’une tout autre morphologie. Sur les 64 km que nous couvrons, nous rencontrons dix rapides, dont sept sont seulement de classe 1 ou 2 alors que les trois autres sont infranchissables. Malheureusement, en ce début d’août, le bas débit de l’eau nous astreint fréquemment à cordeler nos embarcations à travers l’eau vive que nous aurions normalement descendue ; pas de chance à prendre avec nos canots en fibre de verre. D’ailleurs, après avoir percuté de plein fouet l’unique rocher à éviter dans un rapide pourtant facile, deux de nos compagnons, Nikolas et Léon, seront quotidiennement l’objet de nos moqueries. La fibre de leur canot a craqué, mais elle tiendra le coup. En les voyant manquer leur ligne, et en écoutant la plainte douloureuse du canot lors de l’impact, j’ai bien cru que nous allions finir cette expédition une embarcation en moins.

 

Les rapides Turner ne sont pas le seul élément justifiant le déplacement dans l’hinterland témiscamien. Au fil de la rivière, les paysages majestueux et la tranquillité des lieux me laissent ébaubi. Les pins blancs, les thuyas ou les épinettes géantes nous regardent passer en silence. Sur certains segments, d’impressionnantes falaises nous ceinturent. Peu d’indices montrent que des gens fréquentent cette contrée. La nature reprend ses droits dans les sentiers de portage, qui résistent à la disparition grâce aux rares pagayeurs qui choisissent cette section en quête d’un territoire peu peuplé.

Malgré qu’il soit considéré comme l’un des points forts du trajet, nous filons à vive allure sur le lac Brennan – connu localement sous l’appellation de lac Sairs –, sans nous attarder sur ses plages. Notre compagnon Sébastien nous emmène plutôt sur un bout de terre enchanté, l’île de l’Amazonite, où se situe un gisement de pierre semi-précieuse du même nom. Des veines de cette pierre d’un vert bleu brillant sont visibles dans le roc. Un bref dîner sur place et une poignée de cailloux verts dans les poches, nous repartons, un pincement au cœur. Si nous avions disposé de plus de temps, le lac Brennan aurait été l’emplacement parfait où passer une nuit ou deux.

Pour notre dernière soirée, nous campons à une dizaine de kilomètres de notre lieu d’arrivée, sur un button rocheux au milieu de la rivière. La pluie incessante nous contraint à rester sous la bâche de groupe. Blagues et éclats de rire fusent. Je soupçonne la fatigue d’être partiellement responsable de notre hilarité généralisée. Le lendemain, au départ, je glisse un regard nostalgique derrière moi. Ce campement était notre dernier, et les cinq jours de notre périple se sont déroulés en un clin d’œil.

Nous avions presque fini par oublier qu’une autre vie existait en dehors de la haute Kipawa. En voiture sur la route qui nous ramènera à nos vies respectives, nous spéculons déjà sur le cours d’eau que nous descendrons l’année prochaine. Chose sûre, nous rechercherons les mêmes sensations qui nous ont habités sur la haute Kipawa. L’isolement, la quiétude et la beauté de cet endroit laissent peu de visiteurs indifférents. Que soit béni le fait que cette section de rivière demeure dans l’ombre. L’espace d’une petite semaine, nous avons eu le sentiment d’être les seuls humains sur Terre.

ENCADRÉ #1

La rivière qui change une vie

Avant l’expédition, je connaissais tous mes équipiers sauf un, Nikolas. Alors que j’en étais au stade de l’organisation, je l’ai croisé par hasard dans un bar de Montréal, par le truchement d’un ami. Au détour d’une conversation, je lui mentionne qu’il nous manque une paire de bras pour descendre la haute rivière Kipawa. Il me signale immédiatement qu’il veut être du lot.

Lorsque vous venez d’une région éloignée, vous considérez ce genre de réponse comme un vœu pieux. Tous vos amis promettent une visite prochaine, toutefois très peu franchissent les quelque 200 km de la réserve faunique La Vérendrye. Avec Nikolas, c’est autre chose : il achète aussitôt un billet d’autobus pour Rouyn-Noranda.

Pour ce Montréalais, ce ne sera pas qu’une simple aventure, mais un tournant majeur. Sur les flots de la Kipawa, il décide de laisser son rythme effréné de Montréalais pour refaire sa vie en Abitibi. Quelque temps après notre descente en canot, il déniche un emploi à Rouyn-Noranda et y emporte ses pénates. La Kipawa a-t-elle le pouvoir de changer des vies ?

ENCADRÉ #2

Des chutes qui flashent

En préparant notre nourriture à proximité des rapides Turner, des nuages annonçant une pluie diluvienne s’amassent au loin. Branle-bas de combat. Les uns s’empressent d’abriter les objets pendant que les autres installent une bâche. Une demi-heure plus tard, l’orage le plus intense de l’été crève sur nous en dégorgeant des trombes d’eau. Le tonnerre est assourdissant. Les éclairs font l’effet d’un flash d’appareil photo nous permettant d’entrevoir, l’espace d’un instant, les rapides Turner dans toute leur splendeur. Drôle de clin d’œil à ce que Lana Turner devait vivre communément sur les tapis rouges d’Hollywood.

En bref

La haute rivière Kipawa s’étend sur près de 160 km. Elle prend sa source au lac Dumoine, à l’extrême est du Témiscamingue. Elle traverse les zecs Kipawa et Restigo.

ATTRAIT MAJEUR

Le lac Brennan et ses immenses plages, son eau claire, ses poissons en abondance.

COUP DE CŒUR

Les rapides Turner, endroit peu connu et d’une beauté extraordinaire.

Une carte sommaire de l’itinéraire est disponible à l’adresse suivante : zeckipawa.reseauzec.com/circuit-des-aventuriers

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