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Kayak, Reportage

La pointe gaspésienne en kayak

26-06-2019
Soirée sur la plage au camping Tête d'Indien

En raison de ses falaises vertigineuses, de sa myriade d’oiseaux fabuleux, de ses colonies de phoques et le caractère chaleureux de ses habitants, la pointe de la Gaspésie se classe parmi les paradis du kayak de mer au Québec. Pourtant, encore très peu de gens s’y aventurent en expédition. Il est temps de remédier à la chose. Voici pourquoi.

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Ce voyage a commencé il y a trois ou quatre ans, lorsque j’ai rencontré, dans un salon de plein air à Montréal, Jeffrey Samuel-Bond, un professeur en tourisme d’aventure au campus de Gaspé du Cégep de la Gaspésie et des Îles également propriétaire d’Avolo Plein Air, une entreprise de kayak de mer basée à Percé. Au détour d’une conversation, je lui raconte la merveilleuse expédition de kayak de mer que j’ai effectuée, quelques années auparavant, dans les îles de Mingan, sur la Côte-Nord. Je lui dis, en toute naïveté, qu’il n’existe probablement pas au Québec de meilleur lieu où naviguer dans une embarcation légère. Grave erreur…

Piqué dans sa fierté gaspésienne, Jeffrey Samuel-Bond n’allait pas m’écouter sans réagir. Il m’invite, sur-le-champ, à venir découvrir la richesse de la côte gaspésienne entre Gaspé et Percé. « Nos paysages n’ont rien à envier à ceux de la Côte-Nord », me déclare-t-il. J’étais quelque peu sceptique. Une destination aussi belle que la Minganie, où j’ai contemplé une colonie de perroquets de mer et navigué sur les flots, le souffle des petits rorquals en bande sonore, je ne pouvais imaginer mieux. La pointe gaspésienne attendrait.

C’était sans compter la ténacité de Jeffrey Samuel-Bond, qui n’a cessé, au fil de nos contacts professionnels, de me faire la cour en me vantant les charmes de son coin de pays. De guerre lasse, j’ai finalement cédé à son flirt insistant. L’été dernier, j’ai donc changé mes plans de vacances en vue de clore le bec à ce Jeffrey. Destination Percé, à 1000 km de Montréal, en compagnie de mon frère Martin toujours partant pour une aventure.

Départ à L'Anse-à-Brillant

C’est ainsi que je suis parti, à la mi-juillet, de L’Anse-à-Brillant, un hameau faisant partie de la ville de Gaspé, dans le but de flotter sur la Route bleue de la Gaspésie jusqu’à L’Anse-à-Beaufils, un autre hameau appartenant celui-là à Percé, en vue d’un trajet d’une cinquantaine de kilomètres réparti sur trois jours et deux nuits. À la suite d’une cour intense de plusieurs années, un mois avant le départ… Jeffrey me pose un lapin ! D’accord, il ne nous laisse pas seuls et nous délègue son guide et chef d’expédition Kevin Randlett, un Gaspésie d’adoption de 35 ans aussi amoureux du coin que les Gaspésiens de père en fils. Tout de même, au diable ce Jeffrey !

PARTONS, LA MER EST BELLE

L’Anse-à-Brillant est un havre de pêche d’où partent les homardiers, et l’endroit parfait où mettre à l’eau nos kayaks : Martin et votre humble serviteur en double, Kevin en solo. Le décor est fabuleux, avec en arrière-fond les falaises de cap Gaspé faisant saillie au-dessus de la baie du même nom. Après une brève formation sur les techniques de pagaie, nous entamons notre expédition, la première de ce genre offerte aux clients d’Avolo. Nous l’apprenons sur place in situ : nous servirons de cobayes en vue de développer ce circuit. Rien de plus indiqué qu’un éternel sceptique (moi-même) pour en évaluer le potentiel.

Nous ne sommes sur l’eau que depuis une heure, et nous sommes déjà épatés : des phoques nous pourchassent, suivant notre sillage, des fous de Bassan pêchent sous nos yeux, et des guillemots à miroir font ce qu’ils font le mieux : ils se pavanent devant nos embarcations. Quoique nous soyons officiellement dans la ville de Gaspé, nous voilà isolés de la civilisation par les colossales falaises côtières, dont certaines sont de couleur rouille, telles celles du bien nommé cap Rouge, du haut desquelles se déversent des ruisseaux qui forment des douches naturelles.

Peu après avoir passé en contrebas de Fort Prével, ancien lieu stratégique de la Seconde Guerre mondiale où l’armée canadienne avait disposé des canons afin de protéger la baie de Gaspé des sous-marins allemands U-Boots, le golfe du Saint-Laurent s’emporte. Les vagues prennent de la vigueur. Elles deviennent si grosses que nous perdons de vue notre guide lorsqu’il se retrouve au creux de la vague, malgré qu’il ne soit qu’à quelques mètres de distance. Surpris, mon frère fige et cesse de pagayer. Or, dans ce genre de situation, nous crie Kevin, nous devons continuer à ramer, nos avirons nous servant de point d’appui. « Ne vous inquiétez pas, votre kayak est insubmersible », nous assure-t-il. J’espère qu’il dit vrai…

Nous gardons notre sang-froid. Cependant, une heure de rodéo finit par me donner le mal de mer, au contraire de mon frérot, frais comme une rose. L’arrivée à la petite pointe Saint-Pierre, au camping Tête d’Indien, est, pour mon estomac, une véritable bouée de sauvetage. Cela marque la fin de notre première étape, longue de 9 km. Une courte distance, mais étant donné mes muscles ankylosés et la houle qui ne laissait aucun répit, c’était amplement suffisant.

Nous amorçons alors le volet trekking de l’expédition. Puisque Kevin aime l’isolement, il a choisi de bivouaquer le plus loin possible de la plage en louant les plateformes au sommet de la petite pointe Saint-Pierre. Le transport de notre attirail de camping nécessite maints voyages, néanmoins l’effort en vaut la peine, car nos emplacements en forêt dominent le golfe. En soirée, nous profitons du coucher du soleil sur la grève en allumant un feu sous le regard d’un monolithe à forme humaine que l’érosion a sculpté dans la falaise.

Le lendemain, à notre réel soulagement, les vagues ont pris congé en matinée. Calés dans nos kayaks à 9 h pile-poil, nous mettons le cap sur l’île Plate, face à la pointe Saint-Pierre, un bout de terre au large servant de lieu de repos à des centaines de phoques gris, et de refuge à des milliers d’oiseaux, comme des eiders à duvet et des grands cormorans.

Ce spectacle marin derrière nous, nous nous remettons au travail, suivant la pointe Verte, seule forêt côtière encore préservée dans le secteur, puis nous arrivons à Paradise Point, ainsi que l’ont nommé les gens du coin, d’où on a une vue extraordinaire sur le rocher Percé, situé de l’autre côté de La Malbaie, prochaine étape à franchir. Mais avant, nous explorons les grottes, circulant dans quelques pieds d’eau. Là vivent crabes, homards, oursins et plantes marines telles que la balane (petit crustacé qui se fixe sur les parois rocheuses) Mon cher frère Martin a trouvé l’expression exacte pour décrire ces cavités : des aquariums naturels.

À Belle-Anse, un autre hameau de Percé, nous prenons une pause lunch. Fidèle à son habitude, Kevin, à la fois notre guide et notre chef cuisinier, nous a concocté une soupe consistante, histoire de nous soutenir et également de nous hydrater. « C’est un classique, en kayak : on ne boit jamais assez d’eau », dit ce guide issu du Cégep de la Gaspésie et des Îles. Pendant que nous nous emplissons la panse, Kevin nous quitte à pied, traverse la route 132 et va à la poissonnerie en face. Il revient la glacière pleine de homards cuits : « Notre souper ce soir ! » J’adore de plus en plus la Gaspésie.

LA GRANDE TRAVERSÉE

À 14 h, nous décidons de traverser La Malbaie en son centre plutôt que d’en longer les berges, dans le but de raccourcir le trajet. Tout un défi. Environ 9 milles marins à faire sans possibilité d’accostage. Rejoindre l’autre rive nous prendra deux heures d’effort soutenu, affrontant un vent de face qui a choisi de se lever à mi-parcours en vue de pimenter notre traversée. Humblement, nous comprenons la signification du toponyme Malbaie, donné par Samuel de Champlain, un navigateur de génie qui a vite saisi les dangers de cette baie aux vents fourbes et aux vagues traîtresses.

Nous accostons enfin sous les gigantesques falaises de calcaire, à proximité de Percé, la langue à terre. Nous y restons une heure, question de reconstituer nos forces, et nous achevons cette deuxième journée en frôlant les Trois Sœurs, trois murs de roche sédimentaire dépassant les 60 m de hauteur, faisant du secteur nord de Percé une véritable forteresse.

C’est le sourire aux lèvres et avec 30 km dans le corps que nous arrivons à 18 h à l’anse  du Nord, où nous installons nos pénates dans le but de camper en plein cœur de Percé. « Ce soir, nous allons prendre une bière au Pit Caribou », s’exclame Kevin, tout heureux, en habitué de ce pub. Nous nous empressons d’acquiescer : oui, nous casserons la baraque ! Or après le coucher du soleil et le souper de homards et de ceviche à la morue, nous retraitons piteusement dans nos tentes dans un état semi-comateux. Tant pis pour la vie nocturne de Percé…

COMMENT DANS UN FILM D’HITCHCOCK

Au lendemain de ces 30 km, nos muscles nous dictent d’y aller mollo en cette ultime journée de l’expédition. L’important n’est pas la destination, mais le voyage. Nous changeons donc nos plans pour passer à côté du rocher Percé et nous rendre jusqu’à l’île Bonaventure, puis rentrer à Percé plutôt qu’à L’Anse-à-Beaufils. Notre journée comptera quand même une vingtaine de kilomètres.

Encore une fois, notre itinéraire nous éblouit, d’abord en côtoyant le rocher Percé et en naviguant jusqu’à son orifice, puis en longeant la succession de falaises rougeâtres de l’île Bonaventure, où nichent 200 000 oiseaux. Le jacassement de milliers de guillemots, presque aussi abondants que les fous de Bassan, eux qui survolent l’eau en rase-mottes, constitue un moment fort de l’expédition. L’ambiance sensorielle nous plonge dans le film Les oiseaux d’Alfred Hitchcock… cruauté de la gent aviaire en moins : nous pouvons pleinement apprécier la beauté de ces derniers. Dans nos esquifs, nous nous sentons bien petits face à l’immensité de la nature.

Tirant parti d’un ciel bleu azur et d’une faible brise, nous optons pour le tour complet de l’île Bonaventure, un trajet presque quotidiennement exposé à de grands vents et à des courants importants, mais vu notre exploit de la veille, plus rien ne nous effraie. Par contre, le parc national de l’Île-Bonaventure-et-du-Rocher-Percé nous oblige, dans le zone de la colonie de fous de Bassan, à nous éloigner à au-delà de 500 m des falaises, afin de ne pas importuner les bêtes à plumes, nous dit-on.

Dans le secteur de la baie des Marigots, les phoques, qu’on compte par centaines, hurlent à la manière des loups. « Vous comprenez pourquoi on les a baptisés loups-marins », indique fort à propos Kevin.

Nous terminons notre expédition de 60 km à naviguer contre vents et marées vers 15 h, au camp de base d’Avolo, où nous attend justement Jeffrey Samuel-Bond. « Pis, est-ce que j’avais raison ? » m’interroge le Gaspésien. « Mets-en », lui dis-je, avec l’approbation du frérot. Malgré le mal de mer et les vents de face, la pointe gaspésienne nous a complètement envoûtés. La région de Percé n’a pas fini de dévoiler ses secrets.

Bonnes adresses

Géoparc de Percé

Sentiers pédestres, plateforme vitrée, tyrolienne : l’arrière-pays percéen en met plein la vue.

geoparcdeperce.com

Repères

Avolo propose cette expédition de trois jours et deux nuits en camping, inclut embarcation, équipement et repas. « Chaque expédition est modulable en fonction de la capacité des pagayeurs, mais aussi de la météo. Au bout du compte, c’est toujours la mer qui décide », explique Jeffrey Samuel-Bond. Contactez Avolo pour connaître les disponibilités et le prix.

Quand y aller

Juin peut s’avérer un moment magique, car les kayaks naviguent entre les casiers à homards. Toutefois, on s’amuse sur l’eau à la pointe gaspésienne jusqu’à la mi-septembre.

En bref

Kayak de mer sur le littoral, de Gaspé à Percé.

COUP DE CŒUR

Partout, la grandiose nature gaspésienne.

avolo.qc.ca

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