L’art du sommeil en plein air
Chaque nuit, nos corps s’abandonnent au rythme d’un mécanisme régénérateur fascinant et complexe : le sommeil. Hier comme aujourd’hui, en nature comme à l’intérieur, il nous ressource si nous parvenons à le trouver.
Un soir de janvier, ma famille et moi sommes réunis autour du feu qui crépite. Nous entamons l’année par une pause d’électricité et une bonne dose de connexion humaine en forêt au parc national du Mont-Mégantic. Nous passons nos journées à jouer dehors en grimpant les montagnes, et les soirées à papoter à la flamme vacillante des bougies. Il suffit d’un séjour en refuge pour constater à quel point nos vies contemporaines sont lumineuses. L’hiver, la pénombre s’installe avant même l’heure du souper. Immanquablement, nous bâillons, tour à tour. Il est à peine 18 h. Nos corps ont l’impression de lutter contre un décalage horaire.
Nos airs ensommeillés me remettent en mémoire un article lu quelques mois plus tôt. « Avez-vous déjà entendu parler du sommeil biphasique ? » Les membres de ma famille me regardent, perplexes. « Ça a l’air qu’au Moyen Âge, les gens dormaient en deux phases. Ils se réveillaient, faisaient quelques trucs, puis retournaient se coucher. » Nous sommes éloignés du rythme urbain depuis une poignée d’heures seulement que déjà, nous pensons à la façon dont vivaient nos ancêtres à une autre époque. L’idée d’une vie aux chandelles nous semble si lointaine, si difficilement imaginable.
De retour chez moi, je fouine sur le web pour retrouver ce texte publié par France Culture. J’y lis un détail que j’avais oublié : les gens profitaient également de cet intermède nocturne pour faire des coquineries, après s’être un peu reposés dans la première phase de la nuit. Je taquine aussitôt mon père dans la conversation familiale. « C’était donc ça, votre secret, à maman et toi, pour faire quatre enfants ? » Blague à part, la curiosité demeure. Qu’est-ce que le sommeil, sinon un mécanisme pour qu’on puisse repartir randonner, matin après matin, même après une journée exigeante ?
Un processus qui va au-delà de la simple biologie
Dormir en plusieurs phases est une pratique qui existe encore actuellement. On appelle sommeil biphasique ou polyphasique un repos morcelé en plusieurs temps, que ce soit à l’intérieur d’une même nuit ou couplé à une ou des siestes au cours de la journée. Certaines circonstances de vie imposent cette interruption, comme les nouveaux parents le découvrent bien vite, mais une longue période reste la norme en Amérique du Nord.
Cela dit, rien ne peut confirmer que le sommeil biphasique du Moyen Âge représente une pratique à laquelle nous reviendrions instinctivement si, du jour au lendemain, nous étions privés de l’éclairage artificiel. Même si nous nous confinions à une vie dans les bois, loin des centres urbains et de toute ampoule, notre sommeil pourrait encore prendre une forme inconsciemment déterminée en fonction des individus dont nous nous entourons. Car le sommeil, aussi naturel soit-il, est influencé par plusieurs facteurs, dont notre culture. Valérie Mongrain, professeure titulaire de la Chaire de recherche du Canada en physiologie moléculaire du sommeil, est catégorique : « Il y a assurément une composante culturelle et sociale. »
La professeure de l’Université de Montréal rappelle que dans nos sociétés d’Amérique du Nord, la sieste n’est pas forcément promue, du moins dans le contexte d’individus en santé dont le mode de vie le permet. Pourtant, ailleurs dans le monde, elle est mieux acceptée, voire valorisée. « En Asie, en fait, avoir un épisode de sommeil long est, socialement parlant, moins accepté. Mais en même temps, dormir dans les transports en commun, ça l’est, parce que les gens sont en constante privation de sommeil ! » Je me revois cogner des clous dans l’autobus pour me rendre à l’université après une nuit blanche à étudier (ou à fêter, je l’avoue). Tandis que mes paupières réclamaient un roupillon, il est vrai que l’impression de contrevenir à une règle non écrite planait.
Tester les limites de l’élasticité
La privation de sommeil, c’est ce sur quoi travaille présentement le doctorant Xavier Michaud en s’intéressant aux courtes nuits des militaires en Finlande. Pendant leur exercice hivernal, les rondes qu’ils et elles doivent effectuer fragmentent leur doux repos, qui ne cumule finalement que 5 ou 6 heures éparpillées. La situation nourrit un curieux paradoxe : axé sur la performance, ce mode de vie affecte… la performance.
En sus du rythme circadien (un cycle de 24 heures sur lequel se règlent les fonctions corporelles), le sommeil suit un processus homéostatique. Celui-ci fonctionne comme un ressort, explique Xavier Michaud. On l’étire progressivement en s’activant, puis on relâche sa pression en dormant, et on recommence. Pour ces militaires et pour l’humain en général, un ressort trop étiré nécessite qu’on dorme encore plus longtemps pour se remettre de cette privation. Ce déséquilibre se manifeste par une vigilance moins grande, des temps de réaction ralentis, des risques d’accident, une diminution des performances cognitives, une augmentation du stress, une altération de l’humeur… La santé s’en trouve rapidement affectée, en outre que les conséquences se répercutent également à plus long terme : un manque de sommeil risque de favoriser le développement de certaines maladies cardiovasculaires ou encore de nuire à la santé mentale.
Je repense au récit d’expédition 234 jours, la première traversée nord-sud du Canada. C’est précisément ce que racontent Nicolas Roulx et Guillaume Moreau. Avec leur compagnon Jacob Racine, ils ont dû s’imposer des nuits douloureusement trop brèves (dont une, d’ailleurs, entrecoupée de rondes pour surveiller un ours polaire qui rôdait non loin de la tente). Leurs corps fatigués enchaînaient les kilomètres sur la banquise, tirant la lourde charge de leurs traîneaux. Accumuler du retard les aurait contraints à rationner leurs vivres, voire à manquer de nourriture avant leur prochain ravitaillement. Isolés et vulnérables, ils ont sacrifié pour leur survie le repos dont ils avaient besoin, non sans conséquences, comme le résume Nicolas Roulx lorsque le trio rallie enfin un refuge : « À ce moment précis, j’ai simplement envie de tomber dans un coma pendant de longues heures pour permettre à mon corps de redevenir ce qu’il a déjà été. » Un ressort bien abîmé. Derrière les exploits des grands aventuriers et aventurières se cachent souvent des privations des plus pénibles, qui laissent des marques à la hauteur des défis relevés. Guillaume Moreau a d’ailleurs vécu un épisode de fatigue extrême de longue durée une fois le pays finalement traversé.
Coucher à la belle étoile
En contexte de plein air, même si on profite d’un sommeil continu et plus adéquat que celui que se permettent les admirables « crinqués » de ce monde, notre relation avec Morphée change parfois. Comme une nuit en refuge me l’a fait réaliser, sans éclairage artificiel, l’exposition à la lumière est différente de celle qu’on connaît depuis la révolution industrielle. Or, notre sommeil est lié au cycle d’alternance entre la clarté et l’obscurité. En camping ou en expédition, nous sommes exposés plus tôt à l’une et à l’autre, sans possibilité de les contrôler comme à la maison à l’aide de rideaux et de luminaires.
Valérie Mongrain souligne que plusieurs études ont été menées dans la dernière décennie sur de populations ayant moins accès à l’électricité ou à la lumière naturelle. « Généralement, ces populations-là vont se coucher et se lever plus tôt. » Encore faut-il se rappeler, insiste-t-elle, qu’une foule d’autres facteurs entrent en jeu, comme les mœurs ou la génétique. Toutefois, contrairement à ce qu’on pourrait croire, ces individus ne dorment pas davantage pour autant. Si Nicolas Roulx sombre enfin dans un sommeil de 16 heures après avoir souhaité un état comateux, ce n’est certainement pas en raison d’un simple retour à son état naturel en tant qu’Homo sapiens ! Une dépense énergétique à laquelle nous ne sommes pas habitués exigera parfois un plus long repos, et nul besoin de traverser le Canada pour s’en rendre compte. Il arrive même que passer d’un horaire de bureau à un week-end de rando stimule suffisamment notre ressort pour nous faire roupiller bien plus longtemps qu’à notre habitude.
Et si nous nous réveillons en pleine nuit dans nos sacs de couchage, ce n’est pas nécessairement parce que nos cellules requièrent ce fameux sommeil biphasique du Moyen Âge : nous réagissons possiblement tout bonnement à la nouveauté de l’environnement, à la chaleur, au froid, à l’humidité, aux bruits, au stress, à l’inconfort d’un matelas ou même à la lueur de la lune. Simple en apparence, le sommeil est influencé par de nombreux éléments. Sans nos murs, nos stores, nos déshumidificateurs, nos climatiseurs, nos calorifères et nos lits douillets, le mieux que nous pouvons faire est de refermer l’œil et de compter les moutons. Morphée reviendra (peut-être !).



