Leçons apprises en longue randonnée
Les longues randonnées comportent leur lot de surprises. Certaines sont des plus étonnantes. D’autres tombent tout simplement sous le sens, mais pas avant qu’on ait mis les deux pieds sur le terrain. Après cette lecture, vous ne pourrez plus dire : « Si seulement on me l’avait dit avant… »
Vous êtes capable
Pas facile de prendre la clé des champs, de quitter le 9 à 5 durant des jours, des semaines, voire des mois pour marcher, marcher et encore marcher des journées entières, avant de camper dans une petite tente en dormant sous les hululements des chouettes.
Annie F. Kingston a rêvé des années durant de partir dans le bois, d’explorer des zones autrement inaccessibles, mais elle avait peur de l’inconnu. « Je sous-estimais mes capacités physiques et mentales. J’avais aussi peur de ne pas avoir le bon équipement », se remémore cette coordonnatrice en tourisme durable de Québec qui a aujourd’hui 33 ans. Vers la fin de la vingtaine, elle vainc ses peurs en entreprenant, avec le soutien de quelques amies, une série de courtes randonnées, en outre d’une expédition magique en Nouvelle-Zélande, où elle est tombée en amour avec la longue randonnée : « La recette du succès : y aller graduellement. À mon avis, les gens qui se privent de partir comme je le faisais s’empêchent de vivre quelque chose d’exceptionnel. » Le message qu’elle lance à tous et toutes : vous êtes capable !
Payer pas cher, ça coûte cher
Maniaque de courtes expéditions, Annick Desfossés, 48 ans, émet toujours la même recommandation aux nouveaux randonneurs : n’achetez pas de matériel bas de gamme ! « Les gens pensent qu’ils économisent, mais finalement, après une seule expédition, ils changent de matériel pour du haut de gamme. En fin de compte, ils dépensent beaucoup plus d’argent que s’ils avaient opté pour le bon équipement dès le départ », calcule cette médecin.
Si votre budget est trop serré, il est possible de louer le matériel, de l’emprunter ou de se procurer de l’usagé. « J’invite également les gens à tester sérieusement leur équipement à la maison. Par exemple, je teste mes matelas de sol avant de partir. J’ai ainsi constaté que le largueur de 20 po ne me convenait pas, et que la largeur de 25 po constituait mon minimum pour bien dormir », dit cette modératrice sur la page Facebook Longues randonnées • Communauté du Québec.
Ça coûte plus cher qu’on le pense
Dormir à la belle étoile, pique-niquer à longueur de journée, se transporter uniquement avec ses pieds sans jamais louer de voiture ni prendre un taxi, en outre de l’absence de distractions : tout concourt, en théorie, à rendre la longue randonnée peu coûteuse. Néanmoins, on est loin de la gratuité, avertit Marc-André Bilodeau, 29 ans, qui a des milliers de kilomètres dans les jambes, ayant entre autres parcouru la Great Divide Trail et la Continental Divide Trail : « De mon expérience, on dépasse toujours nettement son budget. »
La raison : quand il traverse une ville ou un village au cours d’une longue randonnée, le randonneur lambda ne résistera pas longtemps à l’appel de la douche chaude et du bon lit douillet à l’hôtel. « Lors de la planification, on se dit toujours qu’on ne succombera pas à la tentation, qu’on poursuivra sa route coûte que coûte, or ce sont de vœux pieux », observe ce randonneur qui gagne sa vie comme directeur de la photographie. Cet attrait du luxe, il faut le budgéter. Sinon, on risque de couper court à l’aventure. « J’ai rencontré beaucoup de randonneurs qui devaient quitter le sentier par manque d’argent », a-t-il constaté. Les imprévus de toutes sortes sont également nombreux dans ce type de voyage. Marc-André Bilodeau ajoute des frais supplémentaires de l’ordre de 15 à 20 % à son budget initial.
L’ultraléger obsède certains et en indiffère d’autres
L’ultraléger, c’est le sujet de l’heure sur les médias sociaux. C’en est devenu une obsession. Les randonneurs utilisent des applications en vue de calculer et révéler à la face du monde le poids de leur sac à dos. « Voyez comment j’ai réussi à couper 3 g ? » C’est presque une compétition.
Est-ce que les randonneurs au long cours en deviennent dingues ? La question divise la communauté de randonneurs. Pour les disciples de l’ultraléger, chaque gramme de moins a son importance. Karine Brouillette, qui a parcouru en 2022 le Sentier international des Appalaches (SIA-GR A1) dans son entièreté, fait partie de ce clan. « J’ai tenté en 2020 de faire le SIA dans son intégralité, mais je me suis blessée en chemin, probablement parce que mon sac à dos était trop pesant », témoigne-t-elle. À sa seconde tentative, elle a délesté son sac de 3,6 kg, le faisant passer de 9 à 5,5 kg, sans compter la nourriture, et elle a atteint son objectif.
Même son de cloche de la part de Marc-André Bilodeau, un adepte de longues randonnées et grand baroudeur devant l’éternel : « Chaque gramme de poids taxe davantage le corps. Quand on part longtemps, ça fait la différence. Avoir su, j’aurais payé plus cher mon équipement lors de ma première expédition, afin d’alléger mes bagages au maximum. »
Par contre, d’autres préfèrent emporter davantage de matériel sur leur dos pour davantage de confort. « Il n’y a pas juste la performance dans la vie. On n’est pas obligé de marcher de 30 à 40 km par jour. Pour ma part, j’aime m’arrêter pour me reposer sur une plage, faire des détours, m’offrir du confort », clame Éric Laviolette, qui se désintéresse de la course au sac poids plume.
L’obsession de la légèreté a ses limites. Annie F. Kingston a amèrement regretté l’absence d’un réchaud lors d’une longue randonnée. « Je me trouvais très brillante de partir sans traîner de superflu, mais après quelques jours à manger de la bouffe froide, je n’étais plus capable. J’ai dû me résoudre à quêter un réchaud à un groupe de randonneurs », raconte-t-elle.
Les bâtons sont utiles
Beaucoup de randonneurs snobent les bâtons de marche. Une chose que ne comprend absolument pas Annie F. Kingston, qui ne s’en prive plus jamais, même pour de petites sorties. « Ça ne sert pas uniquement de support pour alléger le poids sur les genoux. Ça me sert de soutien moral. Ça m’aide à garder le rythme, à oublier les points de friction que crée mon sac à dos. Quand j’avance munie de mes bâtons, c’est comme si j’effectuais une chorégraphie », soutient-elle avec conviction. Peut-être qu’on devrait tester la chose plutôt que de regarder les randonneurs aux bâtons d’un air suspicieux.
La botte, ce n’est plus le pied
Pendant des décennies, longue randonnée rimait avec bottes de randonnée rigides et pesantes, la plupart du temps imperméables et en cuir. Les pros jugeaient que leur tige haute s’avérait indispensable afin de protéger les chevilles contre les aspérités du sol et le poids des bagages. Or, les bottes, et même les chaussures classiques de rando, sont maintenant déclassées par les chaussures de course en sentier sur les sentiers légendaires de l’Amérique du Nord. « Les bottes fournissent trop de support, sont trop pesantes et ne sèchent pas assez rapidement », note Catherine Turgy, partageant le sentiment de nombreux randonneurs et randonneuses.
Le fait que maints sentiers comportent des passages à gué rend les bottes encore moins intéressantes. Une fois que celles-ci sont détrempées, leur membrane imperméable piège l’humidité à l’intérieur, empêchant un séchage rapide. « Alors qu’une chaussure de course sèche en quelques heures seulement », indique Marc-André Bilodeau. Qui plus est, les chaussures mieux ventilées, comme celles de trail running, diminueraient les risques d’ampoules.
L’allègement du poids du matériel, conséquence de l’avènement de l’ultraléger, contribue à la marginalisation de la botte massive et rigide. En revanche, les chaussures spécifiques à la course en sentier ne sont pas aussi robustes que les bottines de rando et conviennent probablement moins aux néophytes à la démarche moins assurée.
On lit le livre dont vous êtes le héros
En marchant sur le Sentier international des Appalaches au Québec, Stéphane Boisvert, 43 ans, s’est découvert une nouvelle passion : la lecture du livre de confidences qu’on trouve dans les refuges. « Chaque jour, j’avais hâte d’arriver au refuge pour lire les récits des randonneurs qui m’avaient précédé. Ça me faisait le plus grand bien. Je tenais moi aussi à partager mon expérience par écrit », révèle Stéphane Boisvert, aménagiste de sentiers, qui a traversé la Gaspésie en 2022. Moi qui croyais que personne ne lisait ces trucs-là.
Le « nom de trail » marque un rite de passage
Sur les longues pistes mythiques de l’Amérique du Nord, les randonneurs se font donner des surnoms par les autres randonneurs. De l’extérieur, on peut trouver cette coutume un peu idiote. Or Stéphane Boisvert, dont le nom de sentier est « Bobette au vent » – non, ce n’est pas une farce –, pense que cette tradition a toute son importance : « En se faisant connaître sur le sentier par un autre nom, ça détache de soi-même, de qui on est dans l’autre monde. C’est cohérent avec la démarche de vivre une expérience loin de la vie productive. »
Catherine Turgy, ambassadrice du Sentier national au Québec, abonde dans le même sens : « Quand on entame un voyage à pied, on s’expose à la nature dans toute sa vulnérabilité et on redevient l’humain qu’on était dans l’enfance. On redevient soi-même, complètement, comme une renaissance. Le nom donné en société n’a plus de sens et on se fait renommer à la suite d’une anecdote, ou selon un trait de caractère ou une particularité liée à la randonnée. C’est comme mettre un nom sur la personne qu’on est réellement lors de cette parenthèse en dehors de la vie productive. »
Le retour à la vie sédentaire sera dur
L’adage en rando affirme que plus on part longtemps, plus le retour est difficile. La longue randonnée est un mode de vie hors du monde, où l’objectif simple consiste, jour après jour, à progresser sur une piste. « Durant cette longue pause, on a tellement de temps pour réfléchir à sa vie, à se requestionner. Forcément, il y a des incidences après le retour », philosophe Catherine Turgy. Cette randonneuse de 40 ans a découvert en rando la vraie personne qui se cachait au plus profond d’elle-même : « Je dois maintenant trouver un nouvel équilibre entre la vie nomade que j’ai vécue et la vie sédentaire que je ne veux plus nécessairement reprendre à temps plein. »
Marc-André Bilodeau trouve aussi les retours assez ardus. Cependant, puisqu’il aime son travail, ça se passe quand même bien. « Le plus difficile, c’est de partager notre expérience avec nos proches. Les gens qui n’ont jamais fait de longue randonnée ne comprennent pas ce mode de vie. Ils pensent que nous sommes allés faire des feux de camp et manger des guimauves. Ce n’est pas évident », confesse-t-il. C’est probablement pour cette raison que les passionnés se retrouvent sur les groupes Facebook pour échanger.
On a besoin de peu de choses pour vivre
Dans notre mode de vie sédentaire, nous nous entourons d’une grande quantité de matériel pour trouver le bonheur et le confort. En randonnée, on se rend compte que tout cela est superflu. « On a en réalité tellement besoin de peu de choses pour vivre. Un peu de vêtements et de l’attirail de cuisine, c’est tout », remarque Catherine Turgy, conférencière à ses heures. Une leçon de vie qu’on peut appliquer au reste de notre vie. Pourquoi pas ?







