Les irréductibles de la planche à voile

  • Crédit Simon Diotte

Après avoir connu un boom spectaculaire au tournant des années 1980, la planche à voile a piqué du nez une décennie plus tard. Une petite communauté d’inlassables planchistes croit à son retour en force. La planche à voile est-elle mûre pour une renaissance ?

Fin juin. Il règne une ambiance de fête au parc-nature de l’Anse-à-l’Orme, à l’extrémité ouest de Montréal. Ce matin, le vent souffle à une vitesse de 15 nœuds sur le lac des Deux Montagnes en direction nord-ouest, des rafales atteignant jusqu’à 25 nœuds. Pour faire du canot ou du kayak, c’est l’horreur absolue, mais pour la planche à voile, c’est le paradis.

Une demi-douzaine de véliplanchistes, tout sourires, placotent et ajustent leur équipement avant de sauter à l’eau. Quand le vent se lève, ces planchistes, des retraités pour la plupart, mettent leur vie sur pause pour aller jouer dans le vent. Ils ne débarqueront de leur planche que lorsque le souffle d’Éole s’apaisera ou que leur corps se fatiguera. « Quand la journée est venteuse, j’avertis ma femme de ne pas m’attendre pour souper », me déclare joyeusement Éric Gouin, 68 ans, un pratiquant depuis ses 18 ans. Sortez votre calculette : ça signifie qu’il a un demi-siècle de planche derrière la combinaison isothermique !

Les véhicules des aficionados débordent d’équipement. Les adeptes possèdent chacun deux ou trois planches, plusieurs voiles et leurs mâts, et au moins un wishbone, cet arceau qui contrôle la voilure. Ils partent sur l’eau, reviennent afin d’ajuster leur équipement, puis retournent sur l’onde dans un aller-retour qui durera jusqu’à ce que soit trouvée la combinaison parfaite en vue d’atteindre le nirvana du véliplanchiste : le planing, c’est-à-dire quand la planche crée sa propre vague sur laquelle elle surfe. À partir du moment où on a goûté une telle ivresse, la planche à voile risque de devenir une obsession.

Éric Gouin. Crédit Simon Diotte

Éric Gouin explique sans détours cette sensation : « Quand je tiens le wishbone, c’est comme si je tenais une grande seringue qui m’injecte de l’adrénaline dans les bras. J’ai pratiqué de nombreux sports, mais aucun ne me donne une sensation aussi intense de plaisir », avoue le retraité qui a fait carrière dans le développement des affaires. Lorsque ce sexagénaire travaillait, il s’inventait des maladies dans le but de ne pas manquer les meilleurs épisodes de vent. « Je suis un homme sérieux, mais quand le vent atteint 20 nœuds, je perds la boule », rigole ce vétéran.

Je regarde les sportifs naviguer, et leur vitesse m’impressionne. Je n’ai qu’un souhait en les immortalisant en photo : les rejoindre sur l’eau. Comment ce sport, qui semble si tripant, a-t-il pu décliner jusqu’à devenir marginal au Québec ? Les derniers planchistes ont-ils raison d’apprécier autant ce sport ou bien ne sont-ils que des fous qui n’ont pas compris que le plaisir se trouve plus aisément ailleurs ? C’est ce que j’ai tenté de savoir en me lançant dans ce reportage.

LE BOOM DES ANNÉES 80

Un bref historique s’impose. Dérivée du surf, la planche à voile fait son apparition aux États-Unis dans les années 1960 sous le nom de windsurf. Au tournant des années 1970, ce sport nautique connaît une explosion de popularité. « Au début des années 1980, il existait pas moins de 25 boutiques spécialisées en planche à voile dans la région de Montréal. Chaque chalet québécois possédait son kit », raconte Alain Bolduc, 52 ans, gérant du magasin 30 nœuds, à Saint-Lambert, une des rares boutiques physiques qui évolue dans les sports de vent au Québec.

Alain Bolduc. Crédit Simon Diotte

L’avenir paraît alors radieux pour ce sport de planche, qui accède aux Jeux olympiques en 1984. Pourtant, la planche se heurte rapidement à des écueils, et sa popularité chute brutalement quelques années après son ascension. Pourquoi ? Plusieurs éléments seraient en cause. L’un des facteurs est l’équipement. Les longboards – des planches de grande dimension qui possèdent une bonne stabilité – se font, dans les années 1980, damer le pion par les funboards, des planches plus courtes et plus étroites qui favorisent la vitesse.

Premier écueil : les petites planches se manient sous de grands vents. Sinon, elles calent sous le poids du planchiste. « Et des journées de grand vent, il n’y en a pas des tonnes, au Québec », remarque Carl Tremblay, 67 ans, un adepte depuis les années 1980. Second écueil : les journées venteuses riment avec mauvaises conditions météorologiques. « Si on veut pratiquer ce sport sous le soleil et en été, ça ne marche pas. Les bonnes journées se concentrent au printemps et à l’automne », observe Carl Tremblay.

Carl Tremblay. Crédit Simon Diotte

Rapidement, une fâcheuse réputation entachera la planche à voile. « Ce sport sera étiqueté comme trop difficile techniquement et physiquement », explique Alain Bolduc, qui en connaît un bout sur le sujet, lui a participé aux Olympiques de 1996 comme planchiste, terminant au 16e rang.

Avec les années, les vrais mordus, surtout des jeunes, prennent de l’âge, deviennent parents et contractent une hypothèque. Ils arrêtent leur pratique dans les années 1990. La planche disparaît des plans d’eau québécois aussi vite qu’elle a fait son apparition. Seuls les courailleux de vent, qui ne rechignent pas à rouler des centaines de kilomètres en vue de trouver la destination venteuse du jour, poursuivent leur pratique. « Présentement, la majorité des planchistes sont des vieux de la vieille qui profitent de leur liberté de retraités pour se remettre à ce sport », constate Alain Bolduc. Les jeunes se font rares et préfèrent habituellement le kite.

UN RETOUR EN GRÂCE ?

Bien que la planche à voile demeure dans un état de marginalité au Québec, le sport n’a pas connu un tel déclin ailleurs dans le monde. Là où le vent souffle de façon constante, la planche à voile continue de séduire un public. En restant bien en vie, l’équipement a poursuivi son évolution, devenant plus convivial, et aujourd’hui, il est beaucoup plus facile pour un néophyte de maîtriser le sport.

Des jeunes s’y mettent. C’est le cas de Jonathan de Belle, 33 ans, qui ne rate pas une occasion de faire de la planche. « Ce qui me parle dans ce sport, c’est la vitesse. Glisser sur l’eau procure des sensations incroyables. J’aime aussi le fait que c’est un sport complexe. Je sais que toute ma vie, je vais continuer à apprendre », mentionne ce résident de L’Île-Perrot, dans la région de Montréal.

Jonathan de Belle. Crédit Simon Diotte

Pendant la pandémie, Alain Bolduc et Caroline de Alcala, coordonnatrice des programmes chez Voile Québec, ont senti une recrudescence de l’intérêt envers la planche à voile. L’arrivée de la planche comportant une aile portante, qu’on désigne communément comme un foil, était sur le point de révolutionner ce sport. Cette aile submergée permet à la planche son déjaugeage, c’est-à-dire de s’élever complètement hors de l’eau, réduisant la friction et augmentant la vitesse. « Or, l’apparition de la wing a tué dans l’œuf le grand retour de la planche à voile », affirme Alain Bolduc.

Crédit Simon Diotte

Nouvelle bébitte des sports de vent apparue en 2019, la wing, terme qui n’a pas encore d’équivalent français, est une aile de cerf-volant généralement gonflable qu’on utilise pour se propulser sur une planche courte munie d’une aile portante. Il s’agit, là aussi, d’un dérivé direct de la planche à voile. « C’est la simplification du même équipement, avec la disparition du mât qui limite les mouvements », soutient Alain Bolduc. Ses avantages : la wing exige moins de vent pour procurer les mêmes sensations.

Depuis l’arrivée de la wing et des ailes portantes, qui entrainent la planche dans leurs sillons, Caroline de Alcala note un regain d’intérêt pour les sports de vent. « Actuellement, aucune des écoles de voiles membres de Voile Québec n’enseigne la planche à voile ou la wing ; or une demi-douzaine d’entre elles manifestent le désir de le faire. Du jamais vu. Je le vois dans ma pratique : les jeunes veulent y goûter », note Caroline de Alcala, elle-même fervente planchiste.

La planche à voile ne connaîtra peut-être plus la vigueur de ses belles années, mais l’arrivée de son héritière, la wing, et des innovations comme l’aile portante font que ce sport continue de se manifester, par ricochet, sur les plans d’eau du Québec. La relève aux vieux de la vieille commence à faire son apparition.

Crédit Simon Diotte

 

COMMENT DÉBUTER ?

Dans les années 1980, beaucoup de jeunes entraient en contact avec la planche à voile en colonie de vacances. Or de nos jours, peu de camps ou de clubs nautiques détiennent des planches. Toutefois, il se donne des cours au privé. On peut découvrir ce sport de diverses façons, entre autres avec l’olympien Alain Bolduc, de la boutique 30 nœuds. J’ai testé un cours de deux heures pendant lequel je suis devenu un « planchiste » en réussissant, oh que oui, à avancer et à demeurer en équilibre sur la planche. Assez pour me donner la piqûre. Il me reste maintenant à voler de mes propres ailes. Des informations sur les écoles qui offrent les cours arriveront prochainement sur le site de Voile Québec. Bon vent !

30noeuds.com

L’auteur de ce reportage plonge à l’eau.