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Reportage

Quand tout fout le camp !

09-03-2020

Photo Yan Kaczynski

Une simple excursion dans la nature peut vite se transformer en mésaventure plus ou moins mémorable. Conseils à mettre en pratique afin d’éviter le pire.

Après une journée de fin septembre un peu trop sédentaire à leur goût, Marie-Danielle et sa fille Annabelle, âgée de 17 ans, s’aventurent dans le bois sur un sentier situé à quelques kilomètres de leur maison dans les Laurentides. « C’est un sentier très connu dans les parages – un 5 km aller-retour sans difficulté que j’avais déjà parcouru », raconte Marie-Danielle.

Mère et fille amorcent leur rando vers 16 h. Elles atteignent le sommet du button en moins d’une heure. Elles y prennent une pause collation et boivent toute leur provision d’eau. « Côté effort physique, le pire était derrière nous. Il ne nous restait qu’à redescendre vers notre point de départ », se rappelle la randonneuse.

Lorsqu’elles se remettent en marche, le soleil se couche à l’horizon. La lumière devient diffuse en forêt. Par mégarde, mère et fille confondent le sentier balisé avec une piste de cerfs de Virginie, piste animale qui n’aboutit nulle part. « Nous avons réalisé trop tard que nous n’avions pas pris le bon chemin. Malgré nos recherches, nous étions incapables de retrouver le sentier officiel », dit la quadragénaire. Face au mercure qui dégringole et aux ténèbres qui s’épaississent, la panique s’empare du duo. « Nous n’étions pas assez vêtues en vue de résister au froid de l’automne », se souvient Marie-Danielle.

 

Les randonneuses grelottantes ne possèdent qu’un cellulaire aux batteries à l’article de la mort. Sans lampe de poche ni allumettes, ces coureuses des bois avalent leur orgueil et téléphonent au 911. Les policiers de la Sûreté du Québec les géolocalisent rapidement par triangulation, avant que le cellulaire agonise. Mère et fille ne bougeront plus d’un iota en attendant l’arrivée des secours. « Nous avons patienté pendant trois heures au froid, sans eau ni nourriture. J’ai eu ma leçon », soutient Marie-Danielle.

Ce genre de tribulations est plus fréquent qu’on ne le croit. Chose certaine : ce ne sont pas seulement les gens inexpérimentés qui perdent le nord et se ramassent dans le trouble. Les secouristes et les gestionnaires de territoire remarquent que des gens bien au fait des risques que représente une sortie en zone sauvage se montrent négligents par excès de confiance.

« Autre problème : les gens vont de plus en plus loin en région éloignée, comme dans le Grand Nord, et y entreprennent des expéditions de plus en plus complexes », note Doris Poulin, coordonnateur en recherche terrestre à la Sûreté du Québec. Résultat : les sauveteurs en ont maintenant plein les bras !

DE LA THÉORIE À LA DURE RÉALITÉ

Qu’arrive-t-il quand on se perd ? Commençons par la théorie. Il s’agit, selon Nicholas Bergeron, directeur technique à Rando Québec, d’un problème de dissonance adaptative. En gros, les gens ne possèdent pas une juste perception du risque. Ils sont incapables de l’évaluer correctement par manque de connaissance et d’expérience. « Résultat : ils ne partent pas avec le bon équipement : sans eau, sans carte, sans moyen de communication », expose ce formateur.

Les secouristes peuvent bien dresser des listes d’équipements à trimballer et de mesures à adopter : la meilleure façon de renseigner les gens à ce sujet est de leur faire prendre connaissance des risques. « Dans les formations, plutôt que de leur dire d’apporter un briquet, on leur fait part des dangers auxquels ils s’exposent, c’est-à-dire le froid, l’obscurité, etc. Les gens prennent alors les bonnes mesures afin d’éviter le pire », constate Nicholas Bergeron.

Il existe des équipes de sauveteurs dont la mission est de sauver les aventuriers en situation de détresse. La Sûreté du Québec possède même son escouade héliportée constituée de professionnels en sauvetage extrêmement bien entraînés. Voilà qui rassure, mais le but est de surtout ne jamais avoir affaire à ces gens-là. Il faut se préparer en conséquence ! « Même si nous sommes de mieux en mieux outillés pour effectuer des sauvetages, nous demeurons à la merci de la météo. Fréquemment, nous ne pouvons procéder immédiatement en raison du mauvais temps », avertit Doris Poulin, de la Sûreté du Québec.

Le premier conseil de sécurité qui vient à l’esprit des secouristes et des gestionnaires de territoire aux excursionnistes est d’aviser ses proches de ses sorties. Où va-t-on et pour combien de temps ? « Car le plus dur, pour les secouristes, est de tenter de trouver quelqu’un alors qu’on ne sait même pas qu’il est perdu », illustre Dominic Lavallée, instructeur chez SiriusMEDx et technicien en recherche et sauvetage des Forces armées canadiennes.

Connaissez-vous l’histoire d’Aron Ralston, l’aventurier qui a dû, pour survivre, couper son avant-bras coincé contre une paroi rocheuse ? Son opération à froid a été transposée au cinéma dans le film 127 heures. L’erreur de cet Américain : il n’avait informé personne de son escapade dans un canyon. Il ne pouvait donc espérer aucun secours.

D’où l’importance de s’enregistrer dans les parcs ou les sentiers qui l’exigent, comme c’est le cas au mont Gosford, dans les Cantons-de-l’Est. « Si nous ne savons pas vers où est partie la personne, la retrouver va être long », suppute Alfred Beaudin, préposé à l’accueil. Beaucoup de gens ne prennent malheureusement pas la peine de s’inscrire au registre au départ d’un sentier lorsqu’ils le doivent ou le peuvent, n’ayant pas conscience que cet acte pourrait leur sauver la vie en cas de pépin. En juin 2019, le corps sans vie d’un randonneur qui n’avait mis au courant de sa randonnée sur le mont Gosford ni ses proches ni le parc a été retrouvé plus d’un mois après sa disparition.

Partir avec une carte papier du territoire à explorer est primordial. « Et savoir lire une carte est essentiel », commente Dominic Lavallée. Compter uniquement sur les cartes numérisées dans un cellulaire ou un GPS portable présente un risque, car les batteries ne sont pas éternelles. À la fin d’une journée emplie d’égoportraits, ces bidules ont tendance à rendre l’âme au mauvais moment, quand la nuit approche.

Quoi emporter dans sa besace ? Il faut trouver un équilibre entre la préparation et la sortie à venir. « Lorsqu’on s’éloigne de la civilisation, l’idéal est de prévoir le matériel pour passer au minimum une nuit en forêt : sac de couchage, veste plus chaude, toile, lampe frontale, allume-feu, bouffe en extra et eau (ou équipement qui permettra d’en avoir) », suggère Dominic Lavallée. Et au final, ne pas oublier de respecter ses limites. « Si on n’a pas beaucoup d’expérience, on part avec des amis qui en ont davantage, ou avec un guide, un groupe, etc. », recommande Nicholas Bergeron, de Rando Québec. Ce sera l’occasion parfaite de prendre des notes !

QUE FAIRE SI ON EST PERDU

Personne n’est à l’abri des imprévus. Une erreur, un accident, une blessure peuvent mettre n’importe qui dans le trouble. Si cela arrive, la première règle est de ne pas paniquer. « On doit garder son calme. Il est inutile de se hasarder plus profondément dans la forêt dense si on ne sait pas où on est. À la noirceur, on amplifie le risque de se blesser. En outre, on diminue les chances de se faire repérer, car les recherches commencent en se fiant au dernier point géographique connu », prévient Doris Poulin, de la Sûreté du Québec.

Plutôt que de tenter de retrouver son chemin, il s’agit de prendre les mesures nécessaires afin de se tenir au chaud. « On se construit un abri. On se constitue un lit avec des branches pour se dégager de l’humidité du sol », exhorte Nicolas Bergeron, de Rando Québec. Ne jamais sous-estimer les effets de l’hypothermie même en été : loin des villes, le mercure chute drastiquement la nuit, frôlant le point de congélation.

Ensuite, on doit maximiser ses chances de se faire repérer. Allumer un feu s’avère la meilleure solution. « Non seulement cela éloigne le froid, mais à la nuit tombée, nos sauveteurs arrivent à percevoir les flammes d’un feu de camp à des kilomètres à la ronde grâce à des lunettes de vision nocturne », affirme Doris Poulin.

En plein jour, on garde des branches de sapin très vert près des flammes pour faire de la fumée, au cas où passerait un hélicoptère. « Si la personne égarée utilise de façon ponctuelle un sifflet, dont la portée est plus longue que celle de la voix, cela nous aidera à la localiser. Elle doit être ❝communicative❞ », indique Doris Poulin. Soulignons que la plupart des sacs de rando comportent un sifflet de base intégré au système de harnais – ce n’est pas pour rien.

Si, pour une raison ou une autre, on quitte son véhicule ou son site de camping, on laisse une note ou un signe, comme disposer au sol des branches pointant vers la nouvelle direction. « Difficile de retrouver quelqu’un qui a pris une direction inconnue », observe Doris Poulin. Malheureusement, c’est une situation vraiment fréquente. Il est fondamental d’être prudent et, quoiqu’il arrive, de demeurer calme.

Encadré #1

Le dépliant Orientez votre excursion de la Sûreté du Québec résume de manière fort efficace l’équipement à emporter dans le bois et la marche à suivre en situation de détresse, en plus de fournir une fiche de renseignements à laisser sur place. On le consulte en ligne sur le site de la SQ.

sq.gouv.qc.ca

Encadré #2

Jamais sans ma balise de localisation personnelle

Celui qui, grand aventurier devant l’Éternel, veut faire bonne impression sur les sauveteurs, ne part jamais sans une balise de localisation personnelle, couramment désignée sous le sigle anglais PLB, pour personal locator beacon. « Les proches peuvent suivre les déplacements, et en cas de difficulté, les services d’urgence sont capables de repérer à quelques mètres près la personne égarée », mentionne Dominic Lavallée, maître instructeur chez SiriusMEDx. Ce type de balises, comme le InReach Mini de Garmin ou le Spot, tiennent dans le fond d’une poche et sont utiles pour communiquer par messagerie avec ses proches même dans les zones sans connexion cellulaire.

Toutefois, on ne se fie jamais à 100 % à ces balises. « Tous les outils technologiques qui fonctionnent sur le réseau satellitaire connaissent des défaillances. Il n’est pas rare que des messages ne se rendent pas, ce qui parfois suscite inutilement l’inquiétude de l’entourage », dit Doris Poulin, de la Sûreté du Québec. Un allié précieux, donc, mais pas une panacée.

 

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