Sortez des sentiers battus
Si vous pouviez sortir des sentiers battus, littéralement, où iriez-vous ? Surprenamment, une forte proportion du territoire Québécois vous est accessible. Pourvu qu’on sache où aller, qu’on ait l’équipement approprié et les compétences nécessaires.
Dans ma voiture stationnée en bordure d’une route secondaire, je regarde une dernière fois mon GPS. Pas de doute, je suis proche de ma destination. Pourtant, sur ce chemin de gravier, la forêt m’entoure. Pas un bruit de voiture, pas d’âme qui vive à portée de vue, ni aucun sentier à proximité. J’enfile mon sac à dos, qui contient l’équipement essentiel pour affronter la longue journée à venir et je m’enfonce en plein bois à travers l’aunage dense qui me sépare d’une forêt plus clairsemée. La destination, je ne l’ai jamais vue autrement que sur une image satellite. J’espère qu’elle vaudra le détour, mais au fond, cela m’importe peu.
Un peu plus tôt, assis à mon ordinateur, je scrutais des cartes de mon Abitibi natale. J’analysais d’étranges courbes de niveau qui laissaient présager un bon dénivelé. En fait, j’étais intrigué par deux montagnes dressées parallèlement sur 10 km, comme deux lignes droites qui s’enfoncent vers le nord. Dans le creux qui sépare ces deux survivantes du passage des glaciers ayant érodé le sol abitibien, j’avais remarqué un petit lac. Selon toute vraisemblance, des falaises entourent partiellement l’étendue d’eau. Mon intuition me disait que cet endroit me dévoilerait un paysage remarquable. Du moins, c’est ce que les images satellites et les cartes topographiques me laissaient croire.
C’était décidé, je me devais d’assouvir cette curiosité grandissante, pour ne pas dire envahissante. L’endroit en question, je n’y suis jamais allé et personne ne m’en a jamais parlé. Pourtant, mon imagination continuait de me projeter des images d’un petit lac magnifique me promettant une vue de carte postale. Visiblement, il n’y avait pas de sentier pour s’y rendre. Les quelques chemins forestiers qui ont déjà pu exister à cet endroit sont très certainement refermés et impraticables. Ma seule option : la navigation hors sentiers, à l’aide d’une carte, d’une boussole et d’un GPS.
Un acte libérateur
Pour plusieurs, l’idée d’être en pleine forêt est anxiogène. Comment ne pas se perdre ? Quel sera l’impact de ma sortie sur la nature ? Où aller ? Pour moi, une exploration hors sentiers est une expérience qui m’offre la nature sans contrainte. Une expérience qui me permet d’être surpris par chaque chose que je découvre, et elles sont variées. Sortir des sentiers est un acte libérateur qui assouvit une curiosité que je cultive depuis très longtemps. Parfois, j’observe des animaux sauvages peu habitués à croiser des humains en ces endroits, comme une martre d’Amérique venue m’examiner pendant que je me reposais sur un barrage de castors, sans bouger, à m’émerveiller du paysage qui m’entourait. J’ai aussi le souvenir de ce bouleau jaune qui devait avoir près de 75 ans et dont le diamètre devait avoisiner les trois mètres. Un grand-père dans une vieille forêt.
Je pense à la chouette lapone qui s’est approchée de moi silencieusement et qui m’a surveillé depuis une branche pendant de longues minutes, le regard perçant, ou encore, à la petite nyctale qui, entre deux racines, m’a regardé passer sans broncher. Loin des sentiers battus, loin des foules, la nature devient moins farouche. Elle se laisse contempler. Dans cette optique, sortir des sentiers me permet assurément une meilleure connexion avec mon territoire, une meilleure compréhension de mon environnement.
L’expérience force le développement de compétences en orientation et en navigation. Au Québec, nous avons la chance d’avoir un immense territoire public (92 % de l’ensemble) très peu fréquenté. Pourquoi se contraindre à marcher à répétition dans les mêmes sentiers ? L’ultime avantage de cette approche, c’est la liberté. Celle de pouvoir poser son doigt sur une carte et se dire : je vais là parce que je peux y aller. Il n’y a qu’à se souvenir de ce que George Mallory, alpiniste décédé en 1924 en tentant de devenir le premier homme à gravir l’Everest, a déjà dit. Questionné par un journaliste sur la raison pour laquelle il grimpait des montagnes, il a simplement répondu : « Parce qu’elles sont là. » En dignes héritiers des grands explorateurs, nous pouvons choisir d’aller explorer des lacs et des sommets anonymes parce qu’ils sont là, tout simplement.
La sécurité et l’éthique
Bien sûr, ne part pas qui veut, comme il le veut, pour vivre ce genre d’aventure. Deux éléments primordiaux doivent être pris en compte. Le premier, et le plus déterminant, c’est celui de la sécurité. Le randonneur averti devra posséder les compétences nécessaires en orientation, en secourisme et en gestion de risque. Il aura aussi l’équipement essentiel pour se tirer d’une situation fâcheuse et utilisera un moyen de communication fiable. Parallèlement, il lui faut garder à l’esprit qu’en dehors des sentiers balisés, une évacuation peut s’avérer extrêmement difficile, parce qu’il faudra localiser la victime, la rejoindre et la transporter, un défi de taille en pleine forêt. Tout cela occasionnera d’importants délais. Bref, l’autonomie et les compétences sont capitales.
Le second élément à considérer est l’éthique. À cet égard, j’entends déjà les critiques dire que cet article est irresponsable parce que les impacts d’une sortie hors sentiers sont trop grands. Cette affirmation n’est pas toujours vraie. En faisant preuve de discernement, nous pouvons minimiser les impacts. Il importe de définir le type d’endroit qu’on désire explorer. Suis-je sur une terre publique accessible ou sur une terre privée où je ne devrais pas me trouver ? Suis-je dans un lieu protégé que les humains devraient éviter ? Est-ce que ma présence aura des effets néfastes durables sur l’écosystème ? Ces questions sont plus qu’essentielles, et les adeptes de randonnée hors sentiers doivent bien les évaluer.
Dans le meilleur des mondes, si plusieurs personnes s’aventurent hors sentiers au même endroit, chacune d’elles devrait se sentir comme si elle était le premier humain à fouler ces lieux. Les principes du « sans trace » doivent absolument être respectés. Bien que ce soit parfois possible ou même légal de quitter un sentier, il y a toute la question de la répétition. Dans un endroit déjà balisé, déjà bien desservi par des sentiers, il n’est pas pertinent de quitter celui-ci. Or, si tout le monde marche sur la même terre publique et sort des sentiers en foulant les mêmes espaces, l’impact sera dommageable à court, à moyen et à long terme.
Cela étant dit, tout sentier existant a d’abord été exploré et défriché par quelqu’un. Si personne n’avait jamais été dans la nature sauvage, rien ne serait aménagé nulle part. De plus, la majeure partie des terres du Québec au nord du fleuve Saint-Laurent sont des terres de la Couronne ou des terres du domaine de l’État, peu fréquentées, sinon que pour des intérêts commerciaux et pour l’exploitation de ressources naturelles. Est-ce si irresponsable d’aller observer une forêt ancienne sur une terre publique, à l’aube d’une coupe forestière effectuée par une abatteuse multifonctionnelle qui laissera sans aucun doute un impact plus grand que des milliers de randonneurs anonymes ? Explorer notre territoire, c’est le vivre, c’est l’apprécier, c’est se l’approprier pour d’autres raisons que l’argent et les emplois qu’il nous procure.
Toujours est-il que me revoilà, quelques heures plus tard, en direction du lac secret enclavé entre deux montagnes et qui n’existe que sur une carte topographique. En chemin, j’ai bifurqué pour éviter une falaise infranchissable et j’ai pris le temps d’admirer quelques pins blancs plutôt rares aux latitudes nordiques de l’Abitibi. Je regarde ma montre. Le soleil se couche dans trois heures, et j’en ai mis trois à me rendre à l’endroit où je me trouve. Mon GPS me confirme que j’ai encore 1 km d’incertitude devant moi avant d’atteindre le lac. Je dois me rendre à l’évidence : je ne pourrai pas faire l’aller-retour à la lumière du jour, et il vaut mieux ne pas revenir à la noirceur en étant à l’extérieur du sentier. Un jeu trop dangereux à mon goût. Je sors donc ma collation et je me couche sur la berge d’un étang créé par un castor particulièrement vaillant et je laisse le soleil me réchauffer le visage quelques minutes. C’est quand même le bonheur total.
Je n’atteindrai pas le lac aujourd’hui, alors ce sera pour une prochaine fois. Je ne suis pas déçu, loin de là. Si tout n’était que certitude, l’aspect imprévisible de l’exploration ne serait pas aussi excitant. Chose certaine, dans mon esprit, le petit lac sera là à m’attendre, à m’appeler. Rien ne presse. De toute façon, le chemin (ou son absence dans ce cas-ci) est plus important que la destination. Je repars en direction de ma voiture, très satisfait de ma journée. Après tout, pour moi, toute journée passée dans la nature n’est jamais une journée perdue.
Matériel indispensable
Voici une liste de matériel indispensable qu’il faut avoir pour partir randonner en dehors des sentiers. Toutefois, gardez en tête que RIEN ne remplacera les compétences et que cet équipement sera inutile si vous ne savez pas correctement l’utiliser.
- Trousse de premiers soins
- Couteau
- Allume-feu (briquet, allumettes, etc.)
- Bouteille d’eau
- Collations
- Appareil de communication par satellite (InReach, Spot, téléphone satellite…), bref, un outil de communication qui fonctionne sans réseau
- GPS
- Carte
- Boussole
- Vêtements de rechange chauds
- Petite bâche





