Surf d’aventure sur la Côte-Nord
Nouveau buzz de la planète surf québécoise, la Côte-Nord se situe à des milliers de kilomètres des clichés de la planche. Ici, on plonge à fond dans le surf d’aventure, où les vagues, comme les sommets en randonnée, se méritent. Longue vie au surf boréal !
« Vas-tu dévoiler nos spots de surf ? » Voilà l’une des premières questions que m’a posées Guillaume Cartwright, passionné de surf sur la Côte-Nord, avant de m’accorder une entrevue formelle. La question m’a surpris. Dans ma tête, les vagues nord-côtières étaient une ressource illimitée et peu exploitée. Les surfeurs n’étaient-ils pas ouverts au partage ? Or, ce n’est pas tout à fait cela.
Au nord du 49e parallèle, les surfeurs doivent user de connaissances en vue de dénicher les meilleurs incubateurs de vagues en fonction de la météo, des vents et des marées. Les amateurs se transforment en experts en prédiction de vagues. « Même si on peut se tromper solide », admet Guillaume Cartwright, 40 ans. Dans le but de profiter de la houle, Guillaume et son camarade Alexandre Bernier roulent jusqu’à 300 km à l’est ou à l’ouest de Sept-Îles pour se rendre à telle ou telle plage où, pendant quelques heures, les vagues s’annoncent intéressantes. Ces coins secrets, on ne les diffuse pas à tout vent, comme le font les pêcheurs pour leurs trous poissonneux.
Car, sur la Côte-Nord, ta vague, tu la mérites. « Elles se font souvent désirer, et quand elles se présentent, tu lâches tout pour aller en profiter », affirme Alexandre Bernier, 28 ans, qui partage sa passion sur sa page Surf sans limites sur Facebook. La prochaine fenêtre de vagues emballantes pourrait se présenter dans une, deux ou trois semaines. Les vagues n’y sont pas toujours extraordinaires, mais il y en a. Pourquoi les bouder ? « Il n’y a rien de plus relaxant que le surf. Quand tu es sur l’eau, tu ne penses qu’à la prochaine vague. Rien d’autre ne te dérange », selon Alexandre Bernier, qui gagne sa vie comme cheminot chez ArcelorMittal.
Pour prédire les vagues, les connaissances, l’expérience et les sites météorologiques ne suffisent pas. Les deux compagnons ont installé des caméras de surveillance à divers endroits pour suivre les vagues en direct. « On brûlait beaucoup trop d’essence auparavant pour trouver la destination surf du jour. Maintenant, on regarde nos écrans », fait savoir Guillaume Cartwright, technicien de la faune au gouvernement.
Le pionnier du surf nord-côtier
Peu de personnes avaient réalisé le potentiel surf de la Côte-Nord avant Frédéric Dumoulin, un natif de Charlemagne, en banlieue de Montréal, qui s’est établi sur la Côte-Nord après des études à Baie-Comeau. Comme tous les Québécois ou presque, il jugeait que l’eau était trop froide pour surfer. « Puis, un jour, un visiteur français m’a déclaré que l’eau froide ne constituait pourtant pas un obstacle au surf en Bretagne », me raconte ce professeur de sciences au secondaire, qui a aujourd’hui 47 ans.
Ce commentaire lui met la puce à l’oreille. Frédéric Dumoulin, qu’on appelle Fred, habite à deux pas des vagues, dans le secteur Moisie, à une quinzaine de kilomètres du centre de Sept-Îles, où les vagues sont constantes. C’était en 2007 ou 2008. Il prend son courage à deux mains, s’achète un wetsuit et plonge dans l’eau glaciale, sans formation, afin de chevaucher les vagues avec sa planche qu’il a fabriquée lui-même. « Dans ce temps-là, je n’avais même pas Internet pour visionner des tutoriels », dit-il. L’autodidacte finit cependant par rencontrer un surfeur qui l’aidera à perfectionner sa technique.
Son expérience de surf à la sauce nord-côtière est si convaincante que Frédéric Dumoulin veut partager la bonne nouvelle. « Il fallait absolument que je démocratise ça », poursuit ce Septilien qui ne voulait plus surfer en solo. Après avoir initié des proches, il lance officiellement sa boutique-école en 2012, le Surf Shack. Dans les premières années, sa maison sert de quartier général. À coups d’initiations, la culture de surf s’implante sur la Côte-Nord, bien qu’elle demeure très marginale. C’est à cette école qu’Alexandre Bernier a découvert la passion du surf nordique en se procurant tout l’équipement nécessaire.
Une douzaine d’années plus tard, le Surf Shack roule maintenant à plein régime, après avoir vécu des années exaltantes pendant la pandémie. L’école compte désormais un poste d’accueil, une boutique et des douches. « Même encore aujourd’hui, alors que le tourisme ralentit sur la Côte-Nord, notre achalandage ne fléchit pas », se réjouit Frédéric Dumoulin. Malgré tout, la crainte de l’eau froide reste forte dans l’esprit des Québécois. « Il y a pourtant plein de destinations de surf en eau froide dans le monde et personne ne s’en formalise. Souvent, l’eau est plus chaude ici qu’en Californie », assure Frédéric Dumoulin, qui a déjà mouillé sa planche sur la côte ouest. Mets ça dans ta planche !
L’esprit du surf d’aventure
Et pourquoi surfer sur la Côte-Nord plutôt qu’ailleurs ? Jérôme Casanova, principal instructeur au Surf Shack, est intarissable à ce sujet. « Parce qu’on se trouve à mille lieues de tous les clichés du surf. Ici, pas de bikinis, de chemises à fleurs, ni de palmiers. Que de la tranquillité et des plages désertes, longues à l’infini. La météo inconstante oblige le planchiste nord-côtier à demeurer continuellement en mode prospection. Il n’a jamais rien de tout cuit dans le bec. Il doit trouver les bonnes vagues. C’est ce que j’appelle le surf d’aventure », résume ce Français d’origine, un inconditionnel du surf en eau froide.
Jérôme Casanova, 49 ans, a appris les rudiments de la planche sur les vagues éternelles du fleuve Saint-Laurent, à Montréal. Depuis, il a surfé en Basse-Côte-Nord, au Labrador et à Terre-Neuve. C’est le genre de gars qui part en raquettes l’hiver en quête de vagues inaccessibles. À l’écouter, on le suivrait partout dans l’onde. « Quelqu’un qui connaît le surf aura tous les outils pour dénicher les endroits où surfer sur la Côte-Nord », soutient celui qu’on surnomme Caz.
150 jours de surf par année
Formées par les vents, les vagues nord-côtières ne sont peut-être pas toujours gigantesques, mais elles valent le coup, surtout à l’automne et à l’hiver, quand la banquise ne gèle pas tout, ce qui arrive de moins en moins souvent, changements climatiques obligent. Frédéric Dumoulin jure qu’on surfe dans le golfe 150 jours par année. « On y trouve surtout des vagues glissantes, en forme pyramidale, dont la mousse glisse sur le haut. L’avantage de ce type de vagues, c’est qu’elles se négocient plus facilement. Elles sont parfaites pour les débutants », estime-t-il. Pour cette raison, les surfeurs nord-côtiers privilégient en général une planche longue, appelée couramment longboard. Quoique Guillaume et Alexandre surfent sur des planches courtes. À chacun son style.
Les vagues sont assez constantes devant le Surf Shack, mais ailleurs, elles dépendent souvent de conditions propices. « Le surf ne doit jamais être la raison principale de votre voyage sur la Côte-Nord. Il s’agit d’une activité complémentaire », avertit Frédéric Dumoulin. De toute façon, la région a tellement d’autres activités plein air à offrir pour les aventuriers. Les vagues pour débutants sont présentes, mais les bonnes vagues sont plus irrégulières et se manifestent davantage en automne et en hiver.
Au pays des épinettes noires, ce que les surfeurs boréaux souhaitent de tout cœur, ce sont les tempêtes. Lors de la visite de Géo Plein Air, à la mi-septembre 2023, l’ouragan Lee frappait les Maritimes avant de mourir à petit feu dans le golfe du Saint-Laurent. Pendant des jours, les surfeurs consultaient les prévisions météorologiques de manière frénétique, espérant le pactole, bien que Lee restait à plusieurs centaines de kilomètres de Sept-Îles. « C’est souvent quand la météo est hostile que les conditions sont les meilleures », explique Frédéric Dumoulin.
Toutefois, prédire l’impact d’une tempête est impossible. Le samedi, mes amis surfeurs attendaient de la grosse vague, en vain. Or, le lendemain, dans le secteur Matamec, à 30 km de Sept-Îles, c’était la totale. Guillaume Cartwright et Alexandre Lauzon ont surfé jusqu’à l’épuisement total dans une relative solitude. « C’était l’une de nos plus belles sorties de l’année », se rappelle Alexandre Bernier, sourire aux lèvres. Malheureusement, ce matin-là, je n’avais pas de planche. Mais j’avais mon appareil photo pour immortaliser ce moment, avant que mes piles ne meurent trop rapidement. Sur la Côte-Nord, il faut surfer pendant que ça passe. Sinon, on risque de manquer le bateau. Et de le regretter amèrement.
Surf hivernal
Jérôme Casanova ne remise jamais ses planches. Dès que les vagues deviennent appétissantes, il plonge à l’eau, peu importe le mercure. « Décembre 2023 a été super pour le surf », me déclare-t-il. Jérôme Casanova aime le côté « extrême » du surf sous le point de congélation. « Avec un bon équipement, il est possible d’être confortable dans l’eau », atteste ce surfeur téméraire.
Dans le passé, la saison hivernale de surf se concluait à la mi-janvier avec la formation de la banquise. En raison du réchauffement climatique, la glace ne prend plus dans le golfe. « On surfe maintenant 12 mois par année », confirme Caz. Deux éléments l’empêchent de surfer en hiver : la mer déchaînée et les bancs de bouillie de glace. « C’est très difficile de s’extirper de ce piège », témoigne-t-il. Musicien et cinéaste, Jérôme Casanova réalise des courts métrages sur ses expériences de surf au-dessous de zéro. Son film 50e parallèle Nord a été présenté dans trois festivals européens. On peut le visionner sur sa chaîne Vimeo (vimeo.com/jeromecasanova).
Vague de 3,6 m
Dans une étude publiée en 2013, l’Institut des sciences de la mer de Rimouski a rapporté que les vagues les plus hautes à Sept-Îles peuvent atteindre en moyenne 3,6 m.
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