Une épée de Damoclès plane au-dessus des sentiers

  • Photo Sébastien St-Jean

Les sentiers pédestres du Québec en terres publiques demeurent, à court, moyen et long terme, sous la menace des coupes forestières et de l’exploitation minière. Les acteurs du milieu en ont assez et réclament une vraie protection pour les infrastructures de plein air.

Depuis 2019, le parc régional Kiamika planche sur la création d’un nouveau pôle de développement de la baie Blueberry, qui comprendra pavillon d’accueil, campings, chalets et réseaux de sentiers pour la randonnée pédestre, la raquette et le ski de fond. La direction de ce parc des Hautes-Laurentides a reçu un financement public de 2,5 millions de dollars pour l’aménagement des infrastructures, qui sera enfin réalisé cet l’été 2024, après quelques années de retard en raison d’une pandémie mondiale.

Or, pendant que le parc fait du développement écotouristique avec de l’argent public, un projet de mine de graphite se développe à l’intérieur même des limites de ce parc de 184 km2. Le gisement Mousseau, de la firme ontarienne Northern Graphite, se trouve au lac Frasier, à 3 km à vol d’oiseau du secteur Blueberry. « Les activités de cette future mine sont totalement incompatibles avec notre nouveau pôle touristique quatre saisons, où l’on envisageait de faire de l’interprétation de la nature », soutient Marie-Claude Provost, directrice générale du parc depuis 2018.

Comme 17 autres parcs régionaux du Québec, le parc régional Kiamika, dans les Hautes-Laurentides, se situe sur des terres publiques. Sa direction n’a donc aucun pouvoir sur la gestion foncière, qui demeure sous la responsabilité du ministère des Ressources naturelles et des Forêts du Québec (MRNF). Donc, à peu près n’importe quoi peut se passer à l’intérieur du parc, comme des coupes forestières et de l’exploitation minière, sans que la direction puisse y faire quelque chose. « Il faut être constamment aux aguets afin de minimiser l’impact des coupes forestières et du transport forestier sur notre territoire. J’y consacre presque la moitié de mon temps. Sinon, les conséquences peuvent être majeures, comme la détérioration des chemins forestiers, qui sont nos chemins d’accès », explique Marie-Claude Provost. Comme de raison, la minière prévoyait la construction de routes à travers le futur réseau de sentiers de raquette et de motoneige.

La raison de ce problème : les activités industrielles prévalent toujours sur les activités récréotouristiques sur les terres de la Couronne, qui couvrent plus de 90 % du territoire québécois et qui renferment la grande majorité de nos sentiers pédestres. « Bien que le réseau pédestre existe en terres publiques depuis des décennies, sa pérennité n’est jamais assurée. Les mécanismes actuels ne garantissent pas leur survie », prévient Grégory Flayol, directeur général adjoint de Rando Québec, la fédération sportive qui veille au développement et à la pérennité de la randonnée pédestre au Québec.

Si les pratiques forestières sont meilleures qu’à l’époque du film L’erreur boréale, dont la sortie en 1999 avait provoqué un tollé et remis en question les pratiques de l’industrie, plusieurs acteurs du milieu remarquent un déclin des bonnes pratiques depuis quelques années. « J’ai vécu dans le passé des histoires à succès avec les forestiers, où nous avons pu conjuguer nos intérêts aux leurs. Sauf que, depuis deux et trois ans, ce n’est plus pareil », affirme David Lapointe, directeur général de la Société de développement des parcs régionaux de la Matawinie (SDPRM). Les revendications des peuples autochtones compliquent la récolte forestière plus au nord. « Résultat : les forestiers se rabattent chez nous », constate-t-il.

Photo Guillaume Roy

À l’automne 2023, les forestiers ont bûché dans le secteur Grande-Ourse de la forêt Ouareau, où la Fédération québécoise de la montagne et de l’escalade (FQME) a ouvert un secteur de ski de montagne en 2024. David Lapointe considère que ces coupes forestières sont un gâchis. Les bûcherons sont partis en laissant des andains (amoncellements de branches d’arbres) aux abords des chemins forestiers. « Ces andains ne disparaîtront pas de la forêt avant des décennies, leur décomposition étant extrêmement lente. Par leur aspect inesthétique, ces tas de branches compromettent le développement de ce secteur », déplore David Lapointe. Ce gestionnaire de parcs martèle qu’il aurait été possible de faire les choses autrement avec de la consultation en amont. « Nous aurions pu coordonner leur travail à nos plans de développement », souligne-t-il.

Une lisière fragile comme un château de cartes

Dans les sentiers existants, des mesures de protection existent officiellement. Ils sont régis par le Règlement sur l’aménagement durable des forêts du domaine de l’État. Mais Rando Québec les juge dérisoires. Les sentiers dûment reconnus par le MRNF possèdent une bande de protection boisée de 30 m de part et d’autre du sentier. Exceptionnellement, cette bande s’allonge à 60 m pour certains sentiers considérés comme interrégionaux. « Or, la protection de cette lisière n’est que partielle, car les forestiers peuvent cueillir les tiges commercialement intéressantes au cœur de cette lisière, sans y entrer avec la machinerie. Puisque beaucoup de sentiers traversent justement des peuplements forestiers intéressants, les coupes se font presque dans le corridor de marche », se plaint Grégory Flayol.

Après le passage des bûcherons, il ne reste qu’une bande incomplète de forêts de 60 ou 120 m autour des sentiers, dans un champ de coupe totale. Une microforêt sans défense qui s’écroule comme un château de cartes face aux assauts climatiques. « Les lisières sont constamment prédisposées aux chablis, des arbres rompus ou déracinés par les intempéries. Les sentiers qui les traversent nous demandent systématiquement plus d’entretien année après année », remarque Justin Verville Alarie, directeur général de Sentiers Québec-Charlevoix et gestionnaire du réseau de la Traversée de Charlevoix.

Les dommages causés par le dérécho du 21 mai 2022, qui a ravagé des sections entières du Sentier national au Québec dans Lanaudière, auraient été nettement moindres sans les coupes forestières aux alentours, soutiennent conjointement David Lapointe et Grégory Flayol. Qui plus est, après le passage des machines, qui franchissent les sentiers pour accéder aux zones de coupe, le nettoyage laisse souvent à désirer. « Ça ressemble souvent à une zone de guerre », se désole Grégory Flayol.

Photo JC Lemay

Toutes les personnes interrogées dans le cadre de ce reportage précisent qu’elles ne s’opposent pas aux coupes forestières. « Nous sommes conscients que beaucoup de communautés québécoises en dépendent », dit Grégory Flayol. Justin Verville Alarie ajoute que l’activité forestière apporte aussi des retombées positives non négligeables pour les gestionnaires de sentiers, comme le maintien du réseau routier forestier afin d’accéder aux refuges, entretenir les sentiers et intervenir en cas d’urgence.

Modernisation demandée

Si la protection des sentiers s’avère encore insuffisante dans le Règlement sur l’aménagement durable des forêts du domaine de l’État, l’autre problème demeure la consultation en amont au sujet des coupes. « Les gestionnaires de sentiers sont souvent les derniers à être informés des plans de coupe. Et quand ils assistent à des réunions de planification, ils font face au jargon incompréhensible des forestiers, ce qui les tient à l’écart », explique Grégory Flayol.

Même son de cloche de la part de Marie-Claude Provost, qui consacre presque la moitié de son temps de travail à encadrer les travaux forestiers et miniers. « Juste apprendre les acronymes du milieu de la foresterie demande tout un travail. Pendant que je suis aux aguets pour protéger les intérêts du parc régional, je ne peux travailler sur son développement », regrette-t-elle.

Marie-Claude Provost, David Lapointe et Grégory Flayol remettent en question la priorisation mur à mur des activités industrielles sur les activités de plein air. « Pourquoi ne réfléchit-on pas à un statut particulier et à des zones tampons beaucoup plus larges autour des sentiers qui présentent un intérêt sur les plans récréotouristique, environnemental, culturel, ou encore, pour la santé ? En fin de compte, le manque à gagner pour l’industrie forestière serait marginal », fait valoir Grégory Flayol.

Ce changement de pratique mettrait fin à la situation incongrue où des ministères, comme ceux du Tourisme et de l’Éducation, subventionnent la construction d’infrastructures de plein air pendant qu’un autre ministère, le MRNF, autorise des coupes aux mêmes endroits. « Il est temps de mettre en place de nouvelles règles qui rééquilibreraient le rapport de force entre le plein air et les activités industrielles. Tout cela dans un contexte où le gouvernement québécois veut atteindre la cible de 30 % des territoires protégés d’ici 2030 », plaide Grégory Flayol.

Mais une évolution rapide ne semble pas dans les cartons du MNRF. Au printemps, la ministre des Ressources naturelles et des Forêts, Maïté Blanchette Vézina, a convié la population québécoise à une consultation publique sur l’avenir de nos forêts. Le but, dixit le ministère, est « d’élaborer une vision commune et d’identifier des solutions d’adaptation, notamment aux changements climatiques, pour assurer la pérennité de la forêt ».

Parmi les thèmes de cette consultation, notons la conciliation des usages. « D’une manière inexplicable, le milieu du plein air et du récréotourisme n’a pas été considéré comme un partenaire officiel dans cette démarche », s’étonne Pierre Gaudreault, directeur général de Parq, l’association des parcs régionaux du Québec. Ça donne une idée de leur importance aux yeux du MRNF ! L’association y a déposé tout de même un mémoire qui réclame plus de pouvoirs sur la gestion foncière dans les parcs régionaux. « Nous voulons sensibiliser les décideurs à notre réalité », dit Pierre Gaudreault. Cette démarche obtient l’appui de la Fédération des municipalités du Québec.

Il y a urgence d’agir. Uniquement dans la région de Lanaudière au printemps, la MRC de Matawinie annonçait des consultations publiques sur les plans d’aménagement forestier intégré opérationnels (PAFIO) pour l’unité d’aménagement 062-71. Des coupes sont prévues dans les parcs régionaux de la Forêt Ouareau et du Lac Taureau, dans de nombreuses pourvoiries et dans les réserves fauniques Mastigouche et Rouge-Matawin. Le communiqué est clair : « La présente consultation a pour but de recueillir les commentaires concernant la planification forestière proposée. Elle ne permet pas de réviser l’affectation du territoire public ni les droits qui y sont consentis. »

Ô surprise, les tronçonneuses gronderont dans le très petit parc régional de la Chute-à-Bull, à Saint-Côme, d’une minuscule superficie de 1,7 km2. « Juste l’idée de penser couper dans ce parc régional n’a aucun bon sens. Impossible que ça n’affecte pas le réseau de sentiers », s’inquiète David Lapointe, de la Société de développement des parcs régionaux de la Matawinie. Preuve qu’on n’est pas sortis du bois.

Le Kaaikop enfin protégé

Après 12 ans de militantisme écologique, la Coalition conservation mont Kaaikop a pu finalement sabrer le champagne en mars dernier. Le gouvernement du Québec a annoncé son intention de protéger des coupes forestières ce massif situé à la jonction des régions des Laurentides et de Lanaudière. Plus de 40 km de sentiers multi-activités y sont aménagés pour profiter de la nature.