Un sentier à reconnecter

  • Crédit Daphné Caron

Premier parcours de longue randonnée au Québec, les Sentiers de l’Estrie frappent un mur. La perte de droits de passage en a fragmenté le chemin. Malgré tout, l’organisme qui gère sa destinée ne baisse pas les bras et s’affaire à reconstituer le sentier petit à petit dans son intégralité.

C’est dans les années 1960 que l’idée d’un long sentier de randonnée à pied dans les Cantons-de-l’Est et menant à ses plus hauts sommets prend forme. Deux amis, Robert Poisson et Jacques Gauthier, reviennent d’une longue randonnée sur la Long Trail, au Vermont, et rêvent de reproduire la formule au nord de la frontière.

 Les deux randonneurs mobilisent d’autres amateurs de plein air en vue de tracer et d’éventuellement défricher ce chemin pédestre. À l’automne 1968, les pionniers se mettent à l’ouvrage : études des cartes topographiques et des cadastres, survol de la région en avion, mentorat de la part de traceurs de sentiers aux États-Unis, etc. Trois ans plus tard, en 1971, le tracé est localisé.

Le premier segment des Sentiers de l’Estrie s’ouvre au grand public en 1977 dans la région de Kingsbury, au nord-ouest de Sherbrooke, ensuite de quoi le sentier s’étirera jusqu’au mont Orford, puis se poursuivra au sud de ce massif jusqu’à la frontière états-unienne près du village de Mansonville (à présent intégré à la municipalité de canton de Potton).

 

Le rêve des fondateurs se concrétise en grande partie. Avant 2004, on avait la possibilité d’emprunter le sentier linéaire en forêt de Kingsbury jusqu’à la frontière américaine. « Théoriquement, quelqu’un voulant faire une longue randonnée aurait pu traverser presque toute l’Estrie », raconte Gilles Turgeon, un des administrateurs de l’organisme à but non lucratif qui gère les Sentiers de l’Estrie.

Crédit Daphné Caron

Insistons sur le mot théoriquement. Sur le terrain, la réalité est un brin plus complexe. Le manque d’infrastructures consacrées à la longue randonnée a de quoi calmer les ardeurs des grands randonneurs : le circuit linéaire est interrompu en plusieurs endroits, les sites de camping se font rares, et il est interdit de planter sa tente en dehors des emplacements désignés. Sans compter que « les points de ravitaillement à distance raisonnable du sentier sont quasi inexistants », renchérit Gilles Turgeon, qui a déjà tenté de parcourir le sentier d’une traite, mais a abandonné en raison des difficultés que cela impliquait.

Avancer en terrain privé

« La première brèche dans le sentier de longue randonnée s’est produite en 2004. La station de ski alpin du mont Glen a été vendue et a cessé ses activités. L’acquéreur, un promoteur immobilier, désirait y construire un ensemble résidentiel. Évidemment, le sentier était de trop dans le paysage », se remémore Gilles Turgeon. Le sentier qui jadis partait du sommet du mont Glen vers  la station de ski a donc été fermé, forçant les randonneurs au long cours à contourner la montagne sur une route provinciale passablement hostile aux marcheurs portant un gros sac à dos. « Nous n’avons jamais réussi à rétablir le sentier à cet endroit parce que ce sont maintenant une série de petites propriétés privées », regrette Gilles Turgeon.

En effet, les Sentiers de l’Estrie circulent entièrement sur des terrains privés, contrairement aux autres sentiers de longue randonnée de la Belle Province, pour la plupart établis sur des terres publiques. Ce morcellement typique des Cantons-de-l’Est est un héritage des colons loyalistes qui, au XVIIIe siècle, ont quadrillé le territoire en cantons plutôt qu’en seigneuries longitudinales, comme c’était le cas dans le reste du Québec. « Cet aspect de la colonisation influence beaucoup  la croissance, le développement et le maintien d’un long sentier, qui doit passer par de multiples propriétés », fait remarquer Marie-Germaine Guiomar, ancienne présidente de l’organisme toujours impliquée en son sein.

Daphné Caron

Ainsi, avant même de s’enfoncer dans la forêt pour aménager le sentier, ses fondateurs ont dû relever un colossal défi de persuasion auprès des propriétaires afin que ceux-ci acceptent le passage de futurs randonneurs. « Justement, le choix de Kingsbury comme point de départ a été déterminé par divers motifs, dont celui d’obtenir la permission de circuler sur des terres exploitées par des entreprises forestières. Entre Kingsbury et le parc national du Mont-Orford, il n’y avait que trois grands propriétaires avec lesquels négocier », relate Marie-Germaine Guiomar.

Un sentier qui ne tient qu’à un fil

Près de 50 ans plus tard, la négociation de ces ententes est encore et toujours le nerf de la guerre des Sentiers de l’Estrie. « Nous travaillons avec 80 propriétaires qui nous donnent un droit de passage sur leur territoire », indique Nadia Fredette, directrice générale des Sentiers de l’Estrie. Cela constitue un véritable tour de force pour l’organisme ne comptant que deux employés permanents, qui entretiennent le réseau et organisent des activités en faisant appel à du renfort temporaire durant la période allant de mai à octobre.

Lorsqu’on s’engage sur l’un ou l’autre des Sentiers de l’Estrie, on trouve sur son chemin des panneaux remerciant les propriétaires de terrain – des citoyens ordinaires, des entreprises forestières, des associations de protection de réserve naturelle, etc. – de laisser aux randonneurs le droit de passage. Sur un même tronçon, il arrive qu’on croise jusqu’à dix propriétés différentes !

Au contraire d’une servitude, les droits de passage accordés aux Sentiers de l’Estrie ne sont pas notariés. « Ce sont la plupart du temps des ententes écrites qui ne lient personne pour toujours. Le propriétaire peut changer d’idée. Et ça arrive », précise Nadia Fredette. Les causes de ces pertes de droits de passage ? Nouveau propriétaire, lotissement résidentiel, changement de vocation d’un terrain, coupes forestières, conflits entre municipalités et propriétaires, comportements délinquants des usagers… Depuis toujours, ces coupures font partie de l’histoire du sentier de longue randonnée estrien, qui a dû être relocalisé à de nombreuses reprises – des corvées coûteuses et laborieuses pour l’organisme qui ne roule pas sur l’or et entretient le sentier en s’appuyant surtout sur des bénévoles.

Heureusement, les Sentiers de l’Estrie peuvent se fier sur de précieux partenaires pour ressouder le tracé linéaire. Parmi eux, il y a Corridor appalachien, un organisme à but non lucratif dont la mission est de sécuriser une zone de préservation de la flore et de la faune ainsi qu’un corridor de migration pour cette dernière dans la région des Appalaches du sud du Québec – un passage qu’empruntent aussi les randonneurs estriens.

« Lorsque Corridor appalachien établit des ententes de conservation avec les propriétaires ou achète des terrains, cela facilite les droits de passage et favoriser la pérennité des Sentiers de l’Estrie », se réjouit Nadia Fredette. La preuve : l’acquisition en 2020 du mont Foster par Corridor appalachien a fait annuler un projet de lotissement résidentiel et permis de redonner accès aux randonneurs à cette éminence de 701 m située dans la zone Bolton. Un dénouement heureux pour la communauté puisque ce segment conduit à la fameuse Tour des Scouts, qui offre un splendide panorama de 360° sur la région et une vue sur la réserve naturelle des Montagnes-Vertes, un autre secteur préservé dans lequel serpentent les Sentiers de l’Estrie. Et, bonne nouvelle : il est possible de faire une sortie de quelques jours été comme hiver en dormant sur le sentier !

Bifurquer pour connecter

Face à l’engouement pour la randonnée que connaît le Québec depuis quelques années, les Sentiers de l’Estrie saisissent la balle au bond. « Bien que raccorder le sentier linéaire soit un de nos objectifs, nous concentrons présentement nos efforts dans la création de boucles à l’intérieur de certains secteurs dans le but de satisfaire la demande de courtes randonnées et de rendre notre réseau plus attractif », note Nadia Fredette.

L’organisme souhaite ainsi développer des pôles de randonnée dans son vaste réseau dépassant les 200 km linéaires. Au cours des dernières années, la zone des monts Stoke a reçu beaucoup d’amour. Se dressant à une quinzaine de kilomètres au nord-est de Sherbrooke, cette petite chaîne de montagnes n’est pas reliée au cordon principal, mais il est possible d’y effectuer de belles randonnées adaptées à divers niveaux et de gravir plusieurs sommets. Au total, près de 45 km de sentiers sillonnent ce terrain de jeu, gracieuseté d’une entente avec la papetière Domtar qui, dans les années 70, a tracé des sentiers pédestres sur sa propriété et en a par la suite confié l’entretien et la gestion aux Sentiers de l’Estrie.

 

Cette stratégie vise à maintenir le membership ainsi qu’à générer des revenus supplémentaires grâce aux droits d’accès journaliers. « À moyen ou long terme, nous espérons atteindre une stabilité financière nous permettant de déployer des solutions pour reconnecter le long sentier », projette Nadia Fredette. Autrement dit, les Sentiers de l’Estrie n’ont pas perdu la carte : ils empruntent tout simplement un sentier secondaire pour rallier leur point d’arrivée en longue randonnée.

En bref

Pas moins de 200 km de pistes de randonnée pédestre accessibles en toute saison à travers les monts et vallées des Cantons-de-l’Est, de Sutton à Kingsbury.

Attrait majeur

Les sentiers rustiques où la quiétude est encore au rendez-vous.

Coup de cœur

Les propriétaires qui consentent à partager un bout de leur forêt avec les randonneurs.

Accès

Se procurer un droit d’accès en ligne (7 $ par jour) ou être membre de l’organisme (50 $ par année).

lessentiersdelestrie.qc.ca