La France par ses voies navigables

  • Crédit Joris Leclercq

Oubliez le Tour de France à vélo. Suivez plutôt notre collaborateur, qui a parcouru l’Hexagone en canot, pagayant 1500 km en 40 étapes, des Alpes françaises jusqu’à la côte atlantique. Une expérience enchanteresse peuplée de vieux châteaux et de fromages. Il nous livre ici le récit de sa première aventure de canotage en territoire français.

Me voilà en France pour une expédition hors de l’ordinaire. Je vise à relier, en duo, la frontière helvète à Saint-Nazaire, à l’embouchure de la Loire-Atlantique, dans un canot made in Québec. Un parcours riche d’histoire, suivant le sillon tracé par les aventuriers français Paul Villecourt et Philippe Bouvat en 2017.

Douze mois de planification ont été nécessaires pour mettre au monde cette aventure. Le plus difficile a été de dénicher un coéquipier. La plupart des gens occupent un emploi ou ont des enfants qu’ils ne peuvent quitter, sans oublier qu’il faut compter le coût d’une longue expédition. J’ai finalement rencontré mon partenaire français sur Instagram : Joris Leclercq, un quarantenaire exerçant le métier de secouriste-urgentiste à Orléans en plus d’être guide de canot sur la Loire.

Le jour J

Pour moi qui ai l’habitude de grandes traversées en Amérique, le jour que je préfère, c’est le premier. Il s’agit de l’aboutissement de nombreuses heures de préparation, de sacrifices, d’un rêve qui devient réalité.

Nous voici donc au premier jour de cette expé. Nous accostons sur la rive, en quête d’un site de camping, et déposons notre canot sur un lit de roches, sans l’attacher, faisant fi des règles de base en la matière. Nous avons oublié que nous sommes entre deux barrages et que le niveau d’eau est sujet à de grandes variations. Ce qui devait arriver est arrivé. Au retour de notre balade de prospection, nous constatons que notre canot, avec tout notre barda, a été emporté par le courant. Nous restons là, figés, presque nus, n’arrivant pas à croire ce qui vient de se passer.

J’ai plus de 20 000 km d’expérience ; cette erreur n’aurait jamais dû se produire. Par chance, nous mettons la main sur un canot dans un club tout près. Nous retrouvons le nôtre 6 km plus loin, et nous en sommes quittes pour une bonne frousse. C’est ainsi que nous baptisons notre canot Le Solitaire. Et lorsqu’on me demande si j’ai perdu de l’équipement dans cette mésaventure, je réponds que j’ai seulement perdu un peu de mon ego et de mon orgueil.

Crédit Paul Villecourt

L’aventure s’amorce sur le Rhône à la frontière de la Suisse et de la France. Son puissant courant nous porte sur son dos sur plus de 400 km, mais comme de nombreux barrages hydroélectriques entravent son cours, nous devons faire des portages. Toutefois, les sections plus sauvages qui les suivent adoucissent la chose. Nous passons devant les villages médiévaux pittoresques de Léaz et de Briord, qui nous ont charmés, et des vignobles qui font la renommée du coin. L’immense richesse patrimoniale et la grande beauté architecturale de la France nous séduisent.

Lorsqu’on part à l’aventure dans un pays aussi peuplé que la France, trouver un endroit pour monter son campement est source de préoccupation. En général, nous commençons la recherche d’un lieu pour accueillir nos deux tentes vers 18 h. Nous n’éprouvons jamais trop de difficulté à trouver des sites, mais la qualité de ceux-ci laisse souvent à désirer. De temps en temps, nous nous laissons tenter par des campings payants afin de recharger nos appareils électroniques et prendre une bonne douche chaude.

Bien que nous pagayions dans un pays renommé pour sa gastronomie, nous en profitons peu. Nous avons opté pour la facilité en adoptant les repas lyophilisés. Mais dès que nous en avons l’occasion, nous arrêtons dans les restaurants qui croisent notre chemin, à notre grand bonheur. Aussi, plusieurs personnes rencontrées nous accueillent chaleureusement en nous cuisinant des grillades ou de la fondue au fromage et en ayant toujours une bouteille de rouge à nous faire déguster.

Crédit Paul Villecourt

Ardèche et Chassezac

Le périple se poursuit avec la laborieuse remontée de 70 km des rivières Ardèche et Chassezac. L’Ardèche est un bijou. Son eau limpide, ses plages de galets, ses grottes sculptées par l’érosion et son enclavement sous de gigantesques falaises nous éblouissent à chaque coup de rame. Néanmoins, notre deuxième journée sur cette rivière est éprouvante, devant sans cesse combattre des vents violents qui nous fouettent le visage – les rafales atteignent par moments plus de 100 km/h. Les puissants rapides, nous les remontons en marchant, en cordelant et en tirant le canot, nos pieds glissant sur les roches mousseuses.

Depuis quelques années, la France est aux prises avec des épisodes de grande sécheresse qui ont un impact considérable sur les niveaux d’eau. Les nappes phréatiques se vident, les rivières s’assèchent, et il ne reste parfois que les vestiges d’un plan d’eau jadis rempli de vie. Lorsque nous atteignons la rivière Chassezac, elle est à sec à certains endroits. Serons-nous en mesure de continuer notre route dans des conditions aussi difficiles? Je me surprends à faire un vœu : petit Jésus, faites que le niveau d’eau augmente pendant la nuit… Un miracle se produit. Au lever du soleil, alors que je m’approche de la rivière pour m’y laver le visage, quel soulagement de voir que l’eau a monté de 60 cm, ce qui rend possible notre dernière journée de remontée. Durant la nuit, le barrage situé en amont a ouvert les vannes.

Les anges de la rivière

La France nous montre le meilleur de l’humanité. Cette bienveillance et cette hospitalité me vont droit au cœur. Jamais je n’oublierai ces précieux « anges de la rivière ». Ces gens que nous rencontrons nous traitent comme des membres de leur famille, nous laissant parfois les clés de leur demeure ou de leur voiture alors que, la veille, nous étions encore de purs étrangers.

Par exemple, lorsque nous rejoignons le village Les Vans, épuisés par les cinq derniers jours passés à remonter le courant, Philippe et son frère Michel nous accueillent dans leur boutique de canots donnant sur la rivière Chassezac. Pour eux, nous sommes de parfaits inconnus. Néanmoins, Philippe nous offre la clé de sa maison, nous prête sa camionnette pour faire nos courses et visiter tous ces lieux marqués par l’histoire. Et les deux frères nous ont emmenés dans un restaurant extraordinaire où j’ai probablement avalé 5000 calories !

Le Massif central

Aux Vans, après 475 km en canot, nous devons troquer notre embarcation contre les bottes de randonnée afin de passer du bassin versant de la Méditerranée à celui de l’Atlantique. Une marche de 150 km s’impose sur le sentier balisé GR 4 dans le Massif central. Dans ce massif le plus vaste de France, nos jambes sont mises à rude épreuve.

Nous atteignons Langogne après une exténuante et spectaculaire randonnée de 75 km. Durant ces quatre jours de marche, nous sommes émerveillés par les paysages grandioses, le cadre enchanteur que nous présente cette chaîne de montagnes et par ses nombreux sommets granitiques d’environ 1000 m. Puis, une phrase me paralyse un court instant. « Martin, je ne peux plus avancer, mes mollets me font trop souffrir. » J’ai du mal à assimiler ce que je viens d’entendre. Mais, malgré le fait que mon rêve de traverser la France dans son intégralité s’écroule, je prends vite une décision : la randonnée en solo étant pour moi contre nature, je vais accompagner mon coéquipier en autobus jusqu’à Langeac, village où nous attendent notre canot et notre équipement. La blessure de Joris l’empêche peut-être de marcher 70 km, mais il est en mesure de participer à la dernière partie de l’aventure en ramant.

L’Allier

À Langeac, nous rembarquons dans notre canot et explorons l’Allier sur 300 km, l’une des dernières grandes rivières sauvages d’Europe. Afin de faire face à ses eaux tumultueuses et à ses rapides, nous interchangeons les places pour que mon coéquipier prenne la barre. Son expérience en eau vive étant bien plus grande que la mienne, cette décision va de soi. Lors des deux dernières journées passées sur la rivière Allier, juste avant d’atteindre la Loire, nous croisons la route de plusieurs autres canoteurs. La Loire, généralement prise d’assaut par les pagayeurs lors des chaudes journées d’été, était quant à elle déserte au moment de notre passage.

La Loire

Nous terminons ce voyage au long cours en naviguant sur la Loire sur près de 540 km, avec le bénéfice du courant qui nous berce jusqu’à la mer. Les châteaux emblématiques de la Loire et leurs jardins font la renommée de la région. Nous avons une autre perspective des châteaux qui surplombent la rivière que nous pagayons. Les rayons de soleil font briller ces ouvrages architecturaux imposants.

Il faut se méfier de l’humeur changeante du ciel, mais par mauvais temps, les nombreuses plages de sable nous permettent d’y trouver refuge. Depuis quelques années, le niveau d’eau sur la Loire est si bas durant la saison estivale que les pagayeurs doivent souvent faire de grands détours en zigzag afin d’éviter de rester pris sur les nombreux bancs de sable qui s’y forment. Les eaux peu profondes et chaudes présentent les conditions idéales pour la prolifération de certaines plantes aquatiques. Nous devons fréquemment nous frayer un chemin à travers les jardins flottants qui donnent l’impression de naviguer dans un labyrinthe et qui ralentissent notre progression.

Le dernier jour passé dans l’estuaire de la Loire jusqu’à son embouchure sur l’océan Atlantique est chargé émotivement. Nos derniers coups de pagaie dans l’eau devenue salée se font en silence. Un sentiment d’accomplissement et de soulagement m’habite. Sans tambour ni trompette, poussés par la marée descendante, nous atteignons la mer, près d’un mois et demi après notre départ. Sans mes commanditaires, sans les anges de la rivière et sans le soutien de nos familles, cette expédition n’aurait pas été possible. Trop peu de gens se permettent de partir à l’aventure, mais ceux qui le font savent à quel point l’expérience est salutaire.

Crédit Paul Villecourt

En bref

La traversée de la France en canot sur 1500 km.

ATTRAIT MAJEUR

Le charme du patrimoine architectural de la France, si différent de celui en Amérique.

COUP DE CŒUR

Les anges de la rivière et tous ces gens qui ont croisé notre route durant ce séjour sur le Vieux Continent.

Instagram : martin_trahan_canoeist