Redécouvrir les Catskills
Se dressant dans l’arrière-cour de la Grosse Pomme, à cinq petites heures de route de Montréal, les montagnes Catskill s’imposent comme une destination automnale incontournable en raison de leur époustouflante explosion de couleurs agrémentée du charme rural de la Nouvelle-Angleterre.
Comme quatre autres sommets de la région, le mont Balsam Lake est couronné d’une de ces emblématiques fire towers. Ces hautes tours de guet ont longtemps servi aux gardes forestiers à détecter les incendies de forêt. Au tournant du XXe siècle, on en dénombrait plusieurs centaines à travers l’État de New York. Il n’en reste plus que quelques-unes, concentrées et préservées dans les montagnes Catskill.
En ce mercredi de fin d’octobre, cette portion du sentier du Dry Brook Ridge – nom dérivé de drei brucke (« trois ponts », en allemand) – est peu fréquentée. Les quelques randonneurs parvenus au sommet voient l’ascension du mirador de 14 m de hauteur comme l’ultime récompense de leurs efforts. Par beau temps, on y admire une mer éclatante de rouges et de jaunes s’étalant sur les cinq États voisins. S’extasier devant une flambée de couleurs dans une tour de surveillance des incendies a quelque chose de poétique, se dit-on.
La vénérable gardienne de la forêt ne se laisse cependant pas conquérir facilement. L’étroitesse de ses escaliers, combinée à une pente croissante de plus en plus apeurante, décourage plus d’un brave. « La vue est impressionnante même à cette hauteur », lance John, sourire en coin, après avoir tourné les talons à mi-chemin. Le jeune homme du New Jersey n’avait pas à rougir : pendant la pause du midi, personne n’est parvenu à dépasser la cinquième des sept volées de marches nécessaires pour atteindre la cabine d’observation.
Mais tous s’entendaient sur le même point : les paysages des Catskills sont à couper le souffle. Mieux encore : quelque 600 km de sentiers sillonnent ce concentré de sommets, à travers les plis desquels se sont glissés un chapelet de charmants villages, chacun abritant un bistro, un café, une immanquable boutique « Arts and Antiques », sans compter, évidemment, les typiques diners à l’ambiance de l’après-guerre, comme celui de Phoenicia, où la serveuse appelle tout le monde sweetheart en demandant si on veut du caramel chaud sur la tarte aux pommes à la mode (garnie de crème glacée).
Histoire
Ce n’est pas d’hier que la splendeur des Catskills, décrite dans des romans illustres tels que The Last of the Mohicans, de James Fenimore Cooper, ou encore The Legend of Sleepy Hollow, de Washington Irving, attire les amateurs de plein air.
Dès le milieu des années 1900, les riches citadins en mal de verdure en ont fait leur terre de prédilection pour leurs vacances. Ils arrivaient alors par train ou bateau à vapeur et profitaient de la nature et du luxe de grands hôtels, dont quelques vestiges subsistent. Si bien que l’État de New York a vite senti le besoin de protéger ces forêts, dépeuplées par l’industrie forestière quelques décennies plus tôt des bosquets de hautes pruches.
La réserve faunique des Catskills est ainsi née en 1885, au même moment que celle des Adirondacks. A suivi en 1904 la création du parc des Catskills – nom tirant probablement son origine de kaaterskill (« ruisseau du lynx roux » en néerlandais) –, comprenant la réserve faunique et des terres privées.
La région s’est hissée au rang des endroits de villégiature les plus prisés par les familles états-uniennes aisées jusqu’aux années 1950, comme l’illustre si bien le film Dirty Dancing. Ses heures de gloire ont toutefois pris fin avec la démocratisation de l’aviation commerciale, qui a accru la popularité montante des destinations plus exotiques.
Bref, les Catskills sont quelque peu tombées dans l’oubli pendant 50 ans, si on fait exception du demi-million de spectateurs qui ont envahi une prairie de la région pendant trois jours en 1969 à l’occasion du festival de Woodstock. Une ambiance hippie flotte d’ailleurs encore dans les cafés et les boutiques de la petite ville qui a donné son nom du festival même si l’événement devenu légendaire s’est en réalité tenu à Bethel, une quatre-vingtaine de kilomètres plus loin.
Mais voilà que, avec la récente pandémie, les New-Yorkais redécouvrent ce formidable terrain de jeu situé à deux heures de route de chez eux. L’achalandage des Catskills a plus que doublé en l’espace de trois ans, ce qui pose divers défis aux autorités du parc : des voitures stationnées un peu partout sur les routes étroites, une dégradation des ressources naturelles, des stationnements saturés aux entrées des sentiers, des déchets jetés dans la nature, du camping illégal et des services d’urgence lourdement sollicités, lit-on dans un rapport gouvernemental publié au début de 2023.
Devant ce constat, l’État de New York n’est pas resté les bras croisés : il a rapidement rehaussé de manière substantielle le budget de ses programmes de protection environnementale, notamment ceux des parcs des Catskills et des Adirondacks. Les groupes écologistes ont applaudi à ce réinvestissement dans les programmes d’infrastructure, de formation, de recherche scientifique et d’acquisition de terres.
Nouvelle clientèle
Cette nouvelle notoriété auprès d’une clientèle néophyte se fait bien sentir aux chutes Kaaterskill, l’attraction la plus populaire du parc.
En plein milieu de semaine, un va-et-vient de voitures se fait constant dans le stationnement d’une cinquantaine de places. Les randonneurs aux espadrilles blancs et aux petits sacs à dos dorés se suivent sur le court sentier de 700 m qui se termine par un long et exigeant escalier aux étroites marches de pierre.
Au pied de la double cascade, il faut attendre patiemment son tour pour immortaliser son passage, comme on le fait devant la célèbre enseigne « Fabulous Las Vegas », à l’ouest du continent. Mais, avouons-le, la patience est largement récompensée par l’élégante beauté de l’endroit. Et ce n’est là que le début d’une délectable randonnée.
En effet, au lieu de retourner vers le stationnement, on peut en profiter pour prendre l’Escarpment Trail et revenir par un chemin équestre appelé Schutt Road. À l’instar de la majorité des sentiers du parc, cette boucle de 5,8 km est jalonnée de belvédères qui, outre les tours de guet, sont les seules occasions d’apprécier les reliefs environnants.
La marque de commerce des Catskills tient à sa centaine de sommets très rapprochés et jamais dénudés, tous d’une altitude variant entre 900 et 1200 m. L’automne, on y marche donc pendant des heures sous un couvert multicolore de bouleaux, de chênes et d’érables dans un état d’extase constamment renouvelé.
Cette topographie donne un fabuleux embarras du choix aux randonneurs en quête de sentiers de niveau intermédiaire, aux noms imagés comme Devil’s Path, Devil’s Kitchen ou Devil’s Tombstone, hérités des colons allemands et néerlandais convaincus que le diable lui-même se cachait dans ces montagnes.
Comment choisir ? La décision peut se baser sur le calendrier, puisque dans la partie ouest du parc, plus élevée, la disparition des couleurs et la chute du mercure de même que des feuilles se passent plus tôt. À la fin d’octobre, l’an dernier, les nuits encore tièdes n’avaient pas affadi les montagnes entourant le gigantesque réservoir Ashokan (« lieu de poisson » en langue iroquoise), qui alimente New York en eau potable, alors que la saison des couleurs était terminée 40 minutes de route plus à l’ouest.
Pas grave, s’est-on dit en reprenant l’autoroute 87 vers Montréal : ce n’est qu’une question de temps avant qu’on n’y revienne.
En bref
Une variété presque infinie de sentiers datant parfois du XIXe siècle et serpentant sur les 30 sommets de 1100 m des Catskills qui, à l’automne, se drapent de jaune et de rouge vifs.
ATTRAITS MAJEURS
Les chutes Kaaterskill et les tours de surveillance contre les incendies de forêt.
COUP DE CŒUR
L’étroite Peekamoose Road, sur laquelle rouler doucement.
L’État de New York a accordé une aide financière soutenant la réalisation de ce reportage.




