Nos motivations soi-disant profondes

  • Bromont Ultra édition 2022 Crédit Simon Diotte

Le roman Quatre heures, vingt-deux minutes et dix-huit secondes conteste la légitimité de ce qui anime les athlètes du dimanche.

« J’ai l’intention de courir un marathon. » Un beau matin, entre deux gorgées de café, Remington balance cette bombe au visage de son épouse. L’accueil est glacial. C’est que le sexagénaire nouvellement envoyé à la retraite contre son gré – il a été victime de la doxa woke – est une patate de divan. Un Américain moyen, bref. Tout le contraire d’elle, une femme indépendante, pour ne pas dire froide, qui a longtemps été une grande sportive mais qui est maintenant complètement arrêtée en raison d’une grave gonarthrose. Malgré les réserves de Serenata, rien n’y fait : la détermination de son partenaire à mener à terme son projet est inébranlable. Elle devra faire avec, de même qu’avec sa nouvelle coach jeune, sexy et un brin tyrannique qui finit par le recruter pour un certain triathlon de longue distance…

L’incipit de Quatre heures, vingt-deux minutes et dix-huit secondes annonce une critique acerbe de nos sociétés obsédées par le culte du bien-être. Par la bouche de sa narratrice, l’auteure Lionel Shriver affirme que « le conformisme avait envahi l’activité physique sous toutes ses formes » et que « c’est parce que tout le monde obéit à ces diktats sortis d’on ne sait où que cela les renforce ». À son cher mari, qui avait rejoint « la masse des abrutis qui soufflent de concert en pensant être tellement différents », Serenata dit : « Je remarque que le fait que tu aies choisi le sport, soit par désir d’absolution, soit pour avoir un but dans la vie, t’a été imposé par l’extérieur. C’est viral, comme l’herpès. Tu as toujours été plus influençable que moi. » Ouch.

La question au cœur de ce roman tragi-comique a trait aux motivations des gens. Camper cette réflexion dans le contexte des sports d’endurance est habile ; j’ai perdu le compte de mes proches, amis ou simples connaissances dont j’apprends, du jour au lendemain, l’intention de participer à des courses exagérément difficiles. Parfois, comme Serenata, j’exprime des doutes sur le réalisme de ces aspirations qui dépassent clairement leurs capacités – le kinésiologue en a long à dire sur le risque considérable de blessures, la colossale charge d’entrainement à assumer, et ainsi de suite. Souvent, cela me vaut des regards obliques dont la signification est : « De quoi j’me mêle ? » Avec les années, j’ai donc appris à me taire et à regarder se produire la catastrophe annoncée. Sans ressentir de schadenfreude, je le précise.

« Tu juges avec mépris l’enthousiasme collectif au motif que c’est du conformisme débile », lance à un certain moment un Remington courroucé. La critique, adressée à sa conjointe, me laisse songeur. Est-il méprisant de constater ce qui relève pourtant de l’évidence ? Si les ultra-trails, longues randonnées et autres raids sportifs sont plus populaires que jamais, ce n’est pas parce que nous nous sommes découvert une improbable volonté de puissance. Le surhomme nietzschéen a le dos large. Non, cet engouement soudain s’explique beaucoup par le syndrome du voisin gonflable, par celui tout aussi pernicieux de la bucket list, de même que par le vide de sens de notre époque. Ce qui n’est pas mal en soi, hormis lorsque surentraînement, découragement et retour à la sédentarité mettent ironiquement fin à l’aventure.

Lionel Shriver, Quatre heures, vingt-deux minutes et dix-huit secondes, Belfond, 2021, 384 pages

Trop dune bonne chose

Attention : l’exercice peut causer la dépendance. C’est l’angle mort collectif révélé au grand jour par deux chercheuses de l’Université McGill dans une étude publiée récemment dans la revue savante International Journal of Eating Disorders. Au travers d’analyses de conversations tirées des médias sociaux, elles font ressortir les expériences vécues par les personnes atteintes de cette obsession pour l’entrainement, mais également pour l’alimentation – il existe un lien fort entre passion dévorante pour l’activité physique et trouble alimentaire. Le désir de contrôle (suivi d’une perte de contrôle au profit de la compulsion) et la difficulté de comprendre la compulsion relative à l’exercice font partie des thèmes récurrents dégagés. À la lumière de leurs travaux, les scientifiques plaident pour un changement de discours sur l’exercice compulsif, « cette prison socialement acceptable », comme le titre joliment un communiqué sur cette nouvelle.