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Hors-Québec

Bolivie, l’imprévisible

09-12-2013

Tantôt fâcheux, tantôt merveilleux, toujours déroutants, les imprévus font partie intégrante de l’aventure – surtout en Bolivie. Grèves nationales à la sauce «barrages routiers», pannes de Jeep, rendez-vous manqués… autant de mésaventures que les bonnes surprises auront tôt fait
d’effacer.

Échafauder un programme? À quoi bon? Au moindre imprévu (et ils sont monnaie courante!), tout vole en éclats. La Bolivie s’improvise. Et c’est même cette saveur inopinée qui donne une touche particulière aux trésors du coin: cordillère des Andes, déserts de sel et de sable, faune exotique…

Obstacle classique: les grèves des mineurs boliviens. Exerçant leur métier souvent dans des conditions consternantes (voir encadré en page 50), les travailleurs paralysent régulière­ment les principales routes du pays – et tous vos plans – pour faire aboutir les négociations. Dès que celles-ci aboutissent, vous pouvez re­prendre vos activités là où vous les avIez laissées.

J’y ai goûté, à peine le pied posé à La Paz. Le plan initial: enfourcher un vélo de montagne et dévaler la Ruta de la Muerte (Route de la mort), une descente vertigineuse zigzaguant le long de précipices et de superbes panoramas, menant vers la capitale. Mais les mineurs nous ont vite mis des bâtons de dynamite dans les roues: «Lo siento, amigos. Désolé, les amis, déplore notre guide, Americo, mais l’accès est barré par les mineurs. Je vous propose de descendre à Zongo, une autre descente périlleuse.» Let’s go pour Zongo. Plus technique que la Route de la mort (cette dernière est en partie asphaltée), le parcours est parsemé de rochers de toutes tailles. Nos bras en absorbent toutes les vibrations!

Avouons-le, ces circuits d’une cinquantaine de kilomètres ne sont pas baptisés ainsi juste pour épater la galerie; une erreur de freinage, un dérapage mal contrôlé, et la chute peut être fatale. L’adrénaline ne gâche en rien le plaisir: Zongo s’enfonce dans une splendide vallée du même nom, bordée par la couronne de sommets entourant La Paz, avant de nous conduire au cœur d’une forêt luxuriante. Au sortir de certains lacets, il nous faut composer avec le passage impassible de lamas! Je ressors de l’ex­périence ébahi mais un peu crispé (surtout les doigts), con­traint d’actionner les freins en permanence.

À pic et à piques
Meurtries, mes phalanges n’en seront pourtant qu’à l’aube de leur supplice. Après la descente de la mort… la montée aux enfers: il est temps d’escalader les parois enflammées du sud de La Paz, à Aranjuez, au pied des quartiers bourgeois.

Faute d’équipement (et parce qu’il faut bien quelqu’un pour m’assurer!), je sollicite les services d’un pro, Julio Valverde. Ce lézard bolivien connaît le coin comme le fond de son sac à pof. Et nous voilà au pied de petites falaises de conglomérat, couleur piment, hérissées de cactus. Ça va piquer!

Déjà, l’échauffement s’avère torride: le soleil rougit nos nuques comme il a brûlé les parois. Mais les vues sont fantastiques avec, en contrebas, une rivière paisible et, aux alentours, des monticules évoquant les reliefs du Colorado. Sur le site ont été aménagées une centaine de voies équipées. Julio nous amène dans des aventures de plus en plus techniques, s’embarque dans une voie cotée 5.11, mais je me dessèche rapidement, comme un cactus. Je m’en tiendrai à cette agréable 5.10, ombragée (ouf!), qui se promène le long d’une fissure, avec des prises confortables pour les mains. De beaux coups d’œil… et coups de soleil cuisants. Le prix à payer, lorsqu’on brûle d’envie de grimper!

Voir la Bolivie en rose
Au terme d’une semaine de blocage des routes, les mineurs annoncent finalement une trêve. Les voyageurs disposent de 24 heures pour s’engouffrer dans la brèche et gagner le sud. Je saute alors dans un autobus pour Uyuni, à
10 heures de route de la capitale. Village western par excellence, Uyuni est surtout le point de départ pour visiter le salar, un immense désert de sel, puis le Sud Lípez. Des lieux qu’on rêverait de traverser à dos de lama. Malheureusement, la pauvre bête ne supporte pas des charges de plus de 20 kg (45 lb). Alors les «antimoteurs» devront se faire une raison: le véhicule tout-terrain est inévitable.

Par troupeaux de six curieux, massés dans un Jeep, nous amorçons un périple de plusieurs centaines de kilomètres en trois jours. Le salar ne manque pas de saveur: réminiscence d’un lac préhistorique, il s’agit du plus vaste désert de sel de la planète (12 500 km2). C’est aussi une industrie: on y croise des Boliviens récoltant la poudre blanche pour en faire des tas et l’expédier dans les assiettes du monde entier. Au beau milieu de cette immense mer d’écume desséchée, la Isla del Pescado (ou l’île du Poisson), sanctuaire de cactus millénaires.

L’atmosphère du salar est mystérieuse: par je ne sais quelle illusion d’optique (la chaleur?), les montagnes bleutées, à l’horizon, semblent grugées par le sel. Les visiteurs, eux, se réduisent à de minuscules points noirs, infimes grains de poivre égarés dans une salière géante.

La blancheur s’estompe sitôt gagné le Sud Lípez, province désertique jouxtant le Chili et l’Argentine. Au pied de massifs volcaniques gisent de vastes lagunes aux couleurs incroyables: bleu intense, vert émeraude, ocre rouge (cette dernière naît de la présence d’algues et de sédiments). Mais le spectacle est avant tout sublimé par ces colonies de flamants roses andins, baignant paisiblement dans ces eaux et qui, de plus, se laissent – relativement – approcher.

Trop beau? Cela l’eût été si ces sempiternels imprévus ne s’étaient invités dans l’aventure: 4 x 4 se déglinguant à petit feu et se mutant en 3 x 3 (conséquence d’une crevaison au milieu de nulle part); fenêtres bloquées en position ouverte à 6 h du matin par -10 °C; portefeuilles égarés, et j’en passe…

Sur les ailes de la «cordillère des Anges»
Retour à La Paz, au lieu de départ. Après plus de deux semaines d’acclimatation à l’altitude (rappelons qu’il s’agit, à 3600 m, de la plus haute capitale du monde), il est temps d’élire un sommet parmi ceux cernant la ville. Certains, comme l’Illimani (6460 m, point culminant), représentent d’ardents défis. Mon choix se porte sur le Huayna Potosi, qui se hisse à 6088 m. Ses atouts: outre sa massivité majestueuse, nul besoin d’être un alpiniste ultra chevronné pour s’y attaquer. C’est le guide de montagne Celestino qui tâchera de nous conduire jusqu’à la voûte céleste. Julie, une jeune Québécoise, m’accompagnera; nous serons donc deux à nous prêter au jeu.

L’équipement testé, nous attaquons la première phase d’ascension. Objectif: un refuge de haute montagne perché à 5200 m. Bien qu’elle soit de courte durée, la marche est toutefois rendue difficile par un terrain très accidenté, parsemé d’énormes blocs désordonnés. Délicat exercice d’équilibre que de les franchir, équipé d’un sac pesant le poids d’un lama mort. D’autant que l’oxygène se raréfie. On cherche son souffle et, du regard, on cherche à embrasser la cordillère Royale et ses cimes qui nous cernent. Dans le désert de sel, on se sentait minuscules. Au pied de ces géants, on se sent insignifiants. Le refuge atteint, on soupe et on se couche avant le soleil: l’as­cension vers le sommet se fera de nuit. Avant l’extinction des feux, Celestino tire les choses au clair: «En montant, si l’un de vous deux contracte le mal des montagnes, tout le monde redescend, si?»

Minuit sonne. Branle-bas de combat. Maté de coca (infusion de la célèbre plante locale), dulce de leche (lait caramélisé), on s’équipe, on s’échauffe.
Listos. Prêts.

Et voici l’imprévu avec un grand I. Derrière la porte du refuge, nous attend une effroyable tempête de neige, digne d’un 25 janvier québécois. Dépité, je me tourne vers Celestino: «Trop dangereux, n’est-ce pas?» «Podemos intentar…», répond-il. On peut essayer.

Encordés, nous progressons de peine et de misère vers le sommet. La neige abonde, l’oxygène vient à manquer cruellement. On ne voit rien, si ce n’est la tourmente des flocons. Devant moi, Julie ralentit, victime de nausées. Aucun doute: le soroche, le mal des montagnes, a frappé. Celestino nous avait prévenus. Avant que le malaise n’empire, nous rebroussons chemin, privés de sommet. Nous venions de franchir 5500 m.

Nul regret, cependant: la neige avait bloqué tout accès à la cime. Comme pour nous consoler, elle a déposé, au passage, un délicat drap blanc à même les épaules des montagnes et, ce faisant, un baume sur notre déception. Certes, nous n’avons pu monter plus haut, mais la beauté du panorama matinal recèle quelque chose de vertigineux. Nos pupilles planent. Nos âmes voltigent. Face à nous, la «cordillère des Anges».

Pour moi, tout s’arrête ici. Là où la Bolivie offre sa vue la plus extraordinaire.
Et ça non plus, ce n’était pas prévu. •

Des grèves qui minent le pays
Fréquentes et dommageables pour l’économie et le tourisme, les grèves des mineurs boliviens s’enracinent dans un contexte politico-économique complexe. «Le nerf de la guerre, c’est l’accès maximal aux meilleurs filons», résume Laurent Lacroix, chercheur associé au Centre de recherche et de documentation des Amériques (CREDA), en France, et spécialiste de la Bolivie.

«Il existe trois modèles d’organisation: les entreprises d’État, les entreprises privées et les coopératives. Celles-ci se côtoient dans les mêmes gisements», explique-t-il. Et pas toujours dans l’harmonie: les vagues de nationalisation menées par le président Morales créent des tensions. «Les coopératives, qui doivent dé­sormais partager les filons de ces mines renationalisées avec les salariés des entreprises d’État, veulent bien leur ménager une place, mais souhaitent en retour un meilleur accès aux filons.» Les salariés, eux, soulignent le fait que les mines nationalisées sont peu nombreuses et aimeraient plutôt voir les coopératives creuser ailleurs. Ce sont ces guerres de territoires qui donnent souvent lieu à des mouvements sociaux paralysants…

Repères
S’y rendre:
 depuis Montréal, American Airlines est l’unique option, via Miami. Compter 1500 $. Période idéale: la saison sèche, soit d’avril à octobre.

S’y loger: la Bolivie est bon marché. Une chambre correcte à La Paz coûte entre 50 et 100 bolivianos (de 7 $ à 14 $). Dans les auberges de jeunesse (ou alojamientos), cela descend jusqu’à 20 bolivianos (3 $). Évidemment, il ne faut pas s’attendre à un quatre-étoiles…

Se déplacer: l’autobus règne, avec des centaines de compagnies! Le système étant complexe, il vaut mieux se rendre à la station centrale pour voir l’offre et faire son choix.

Pour faire des activités, il est difficile de planifier! Les courriels restent souvent lettre morte. Le meilleur plan: magasiner sur place au gré des agences regroupées rue Sagarnaga, à La Paz.

Pour gravir un sommet, prévoir au moins 1200 bolivianos (170 $) pour 3 jours.
Entreprises à recommander:
❱ Huayna Potosi High Camp Lodge,
377, rue Sagarnaga, La Paz,
+591 (2) 321 4098
(pas de site Internet)
❱ Altitud 6000, 339, rue Sagarnaga,
La Paz, +591 (2) 245 3935 ou
www.altitud6000.com

Pour une descente en vélo de montagne (Route de la mort ou Zongo):
❱ Xtreme Biking,
+591 (2) 231 3310 ou
www.xtremedownhill.com
❱ Barro Biking,
+591 (2) 231 5526
(pas de site Internet)

Information touristique:
www.bolivia.travel

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