On est en Provence, non?

Pas fou, le chasseur du paléolithique avait déjà flairé la bonne affaire, y traquant le mammouth hors des limites de son territoire, squattant les cavernes hospitalières de ses affleurements rocheux (200 000 av. J.-C.). Depuis, la région montagneuse du Vaucluse, dans le sud de la France, n’a guère démenti sa réputation de terre promise tout au long des siècles en se pliant, de gré et de force, à toutes les percées de l’histoire. À celle des Romains, incités par la Pax Romana d’y labourer sa terre fertile baignée par un climat plus que clément (un siècle et demi av. J.-C.). À celle des Vaudois, ces évangélistes progressistes, persécutés jusqu’au XVIe siècle par les armées pontificales pour avoir traduit la Bible en français. Jusqu’à celle, plus récente, de gentlemen farmers nouveau genre, attirés, telles des abeilles sur un pot de miel de lavande, par les best-sellers de l’écrivain anglais Peter Mayle, lesquels célèbrent en écho une Provence plus vraie que nature, son charme rustique, sa sagesse pastorale et son infinie douceur – aveque l’accengue.

Depuis, Anglais, Allemands et Hollandais sont si nombreux à y débouler que les jeunes quarantenaires du coin, à l’âge où on songe à s’établir et à élever la descendance, ne trouvent plus maison abordable tant flambent les prix de l’immobilier devant la demande étrangère. Parce que, dans les années 90, leurs parents y ont fait des affaires d’or en cédant, peu à peu, ce que la région recèle de mas et de bastides, de fermettes et de terres abreuvées par deux sources miraculeuses: la Durance au sud et le Calavon au nord. Si bien que le Luberon n’est guère accessible désormais qu’aux Luberonnais d’adoption, les jeunes du pays ayant toutes les peines du monde à y demeurer.
Des jeunes comme Éric Garnier, responsable des loisirs et des sports de nature pour le parc, un vrai gars de plein air animé par un rêve puissant: aider à développer l’écotourisme dans le parc naturel régional du Luberon. Tout ça, avec un trait de modestie et de discrétion remarquable. Il me faudra passer plusieurs jours en sa compagnie avant de réaliser que le monsieur a ouvert quelques voies d’escalade à Bioux, la Mecque de la grimpe européenne. Éric est à l’image d’autres jeunes adultes de ce micropays – 1700 km2 de montagnes étendues entre Alpes et Méditerranée avec un sommet réputé, le mont Ventoux (1912 m) – où la nature est accessible à qui veut y jouer. Les frères Christian et Fabrice Taillefer, ex-champions de descente en vélo de montagne; les Christophe Morera, ex-athlète également, reconverti en businessman d’équipements spécialisés pour la pratique du VTT (vélo de montagne, pour les Français), un gars qui revendique le droit de faire des affaires, dans son pays natal, et de continuer à rider à l’heure du lunch; et autre Antoine Le Ménestrel, figure légendaire de la grimpe libre qui a choisi le coin pour y poursuivre sa voie. Et bien d’autres, qui réinventent la Provence avec une approche moderne et très, très plein air. Toujours aveque l’accengue.
 

Vélo de route sur le plateau de Viens
«Ici, le vélo de route n’est pas un produit station prémâché! Tu te fabriques ton propre parcours qui ne ressemble pas à celui des autres», lance tout de go Michel Blateget, adepte d’une approche indépendante en matière de cyclotourisme. Avec un parc impressionnant de Cannondale et de Lapierre (surtout hybrides), Michel Blateget, propriétaire des Roues du Luberon, couvre un impressionnant rayon de prestation. Certes, avec un circuit principal de 248 km, qui serpente dans le parc, de Cavaillon jusqu’à Forcalquier, en passant par Lauris ou Céreste, le cycliste a l’embarras du choix pour rouler peinard. D’autant que se greffent, le long de ce circuit, six boucles qui poussent un peu plus dans l’arrière-pays.

Départ d’Apt, à la fraîche , pour une petite boucle de 45 km jusqu’à Opedette et retour à la case départ via Viens et Saint-Martin-de-Castillon. Nous serpentons ici dans le plateau de Viens, un Luberon sauvage, avec des accents de prémontagne dont on sent déjà la fraîcheur à mesure qu’on grimpe, Au loin, on aperçoit les monts de Vaucluse, ces contreforts délimitant le nord de la vallée du Calavon et qui renferment d’impressionnantes gorges. Arrivés à Opedette, un village fixé dans la roche, on en profite pour faire le tour des gorges, une randonnée qui part du village pour mener à travers les escarpements rocheux abrupts avec des points de vue à couper le souffle sur les canyons calcaires (7 km avec certains passages délicats sur des niches au bord du vide). Aux abords de Viens, on s’arrête pour observer de près les fameuses bories, ces abris de pierre en voûte dont l’origine remonte au néolithique. Celles qu’on voit sur les champs cultivés ont entre 100 et 300 ans, et servent, encore aujourd’hui, à entreposer du matériel ou à piquer un petit roupillon à l’heure de la sieste.

En fin de journée, quand le soleil commence à décliner sur les vignes, on fait une halte au café de Saint-Martin-de-Castillon pour siroter un Pastaga frais sous les platanes. Tant qu’on y est, on l’accompagne de croûtons de tapenade maison.
On est en Provence, non?

Repères
Un balisage régulier est installé le long du circuit principal et de ses variantes (avec deux couleurs pour indiquer les deux sens). Les Roues du Luberon: [email protected]. À se procurer: Le Luberon en vélo (Éditions Chamina), une bible complète sur tous les circuits et les hors-circuits, les endroits à ne pas rater, les bonnes adresses, etc. Et pour de l’info générale sur le cyclotourisme en France: Association française des Véloroutes et Voies vertes, au www.af3v.org.

Rando sur le vallon de l’Aiguebrun
«Ce sont les courtes et les longues randonnées qui attirent le plus de visiteurs à l’intérieur du parc», me dit Éric Garnier alors que nous quittons le superbe site de l’Auberge des Seguins, installée dans un hameau séculaire au pied des falaises de Bioux. De là, on accède à une dizaine de sentiers pédestres qui font le tour du vallon verdoyant de l’Aiguebrun. Aujourd’hui, on emprunte le circuit no 3, qui traverse une végétation méditerranéenne typique composée d’énormes chênes blancs auxquels s’ajoutent des espèces qu’on ne retrouve ici que par la présence de milieux humides alimentés par l’Aiguebrun, l’unique ruisseau permanent du massif: peupliers blancs, érables champêtres, tilleuls et d’impressionnantes aubépines. On est en terrain montagneux, le sentier grimpe en pente douce au-dessus du hameau de montagne de Sivergues, le «village du bout du monde», éternisé par l’écrivain provençal Henri Bosco, témoin des luttes qui ont opposé catholiques et protestants. Un décor à la Manon des Sources.
En mi-journée, on casse la croûte sous un chêne séculaire avec une bonne tranche de pain de campagne et un banon, le fromage de chèvre local (AOC) emballé dans une feuille de châtaignier liée par un ruban de raphia. En dessert, quelques fruits confis sucrés et juteux, spécialité d’Apt. Et on tombe la chemise .
On est en Provence, non?

Repères
Dans le parc du Luberon, les sentiers sont non seulement magnifiques, mais ils ont l’avantage de traverser certaines marques de l’histoire et de la préhistoire (villages vaudois, sites paléolithiques, fossiles, etc.). On peut dormir en gîte d’étape ou dans un gîte rural, ou même planter sa tente pour la nuit (et la démonter le lendemain). Cèdres, une référence en la matière, organise des randos personnalisées guidées par des naturalistes: www.cedres-luberon.com. À se procurer: le topo-guide Parc naturel régional du Luberon à pied, publié par la Fédération française de randonnée pédestre (www.ffrandonnee.fr). Auberge des Seguins, Bioux: 011-33-4-90-74-16-37

Vélo de montagne dans les carrières de Villars
«Petit, je passais mes vacances dans les Écrins, au mont Blanc, m’explique Christian Taillefer. Et puis je suis passé au BMX parce que ça allait plus vite.» À Villars, au nord d’Apt, l’ex-champion de descente (bien connu dans le milieu du vélo de montagne québécois) a ouvert, voilà deux ans, un centre sportif dans une ancienne carrière d’ocre réhabilitée, qui servait, depuis le XVIIIe siècle, à produire un pigment naturel. Pendant 14 ans, Christian a vécu du vélo de montagne (jusqu’en 2000) et, comme beaucoup d’autres athlètes, a dû s’inventer une seconde carrière. «Ma formation de tourneur-fraiseur m’a permis de devenir designer de cadres», dit-il, moulinant sur un prototype de vélo de descente qu’il projette de commercialiser dès l’automne. De son Bike-Parc, Christian organise aussi des stages de freeride et des sorties pour goûter aux frissons de la descente sur les 700 m de dénivelé du mont Ventoux, à deux pas.

Le sentier a beau monter raide, ça n’empêche pas le détenteur du titre mondial de descente sur neige (Bromont) de me parler de la Cyclo des monts de Vaucluse qu’il organise chaque printemps (90 ou 140 km de vélo de route depuis Villars ). Sur son bike, son adresse est aussi stupéfiante que le plaisir manifeste qu’il ressent à se plier au jeu de la caméra. Les «kodaks», monsieur Taillefer a appris à s’en faire des amis, à n’en pas douter. En plus, c’est un maudit beau gars, les photos n’en seront que meilleures… Dans les reliefs extrêmes des anciennes carrières, il teste à tout rompre les amortisseurs de son tout-terrain en se lançant du haut d’un mur quasi vertical d’une dizaine de mètres de haut. Tout autour, les étroits et chaotiques sentiers d’approche sont tapissés d’ocre poudreuse, et bordés de pins maritimes. On ne sait devant lequel – du sentier expert ou du paysage – on doit avoir le souffle coupé.
De retour au Bike-Parc, Christian me guide dans son petit musée personnel; entre les photos et les coupures de journaux, qui racontent les exploits des frères Taillefer (son frère Fabrice a fait de la compétition pendant 10 ans et a signé récemment le Bike Guide local), des machines de compétition sur lesquelles il pouvait descendre à plus de 100 km/h. En sirotant un jus hyper vitaminé, le champion du monde me décroche quelques sourires charmeurs et des œillades veloutées.
On est en Provence, non?

Repères
Le Bike-Parc Colorado: 011-33-4-90-05-89-84 ou [email protected]. On peut se procurer une brochure sur le circuit des ocres à vélo auprès de la Maison du parc naturel régional du Luberon (www.parcduluberon.com).

Du rappel sur les parois de Bioux
«En grimpe libre, ton équipement ne doit servir qu’à te sécuriser, pas à faire progresser la pratique», m’explique en partant Antoine Le Ménestrel. Intimidée de rencontrer l’un des grands noms de la grimpe libre mondiale, je me retrouve devant le Petit Prince en personne, cheveux blonds, yeux clairs, avec des mains de sculpture grecque. Sa première année de vie, il l’a passée au Québec, au berceau, alors que ses parents usaient leurs chaussons sur toutes les parois du coin. Tombé dedans, Le Ménestrel? Dans le sillage du Français Jean-Claude Droyer, Antoine et d’autres – dont Patrick Edlinger – ont fait progresser dans les années 80 une certaine libération du sport, née du mouvement Peace and Love de la décennie précédente «où les grimpeurs avaient les cheveux longs, sans casque, et portaient des chaussons de plus en plus minces, de plus en plus souples, pour un contact intime avec le minéral». Les parois se sont progressivement débarrassées de leurs ancrages artificiels, et il n’a plus été question que d’escalade minimaliste, d’éthique et de niveau d’engagement. Les voies n’étaient intéressantes que si on pouvait les grimper en libre. Ainsi, ouvrir une voie revenait à créer une œuvre d’art – leurs «auteurs» ayant pris peu à peu l’habitude de les signer à même la roche.
«Bioux est une charnière dans l’évolution de l’escalade, me dit Antoine en vérifiant mon harnais. Il reste encore quelques projets, ici, pour les générations futures.» Alors je plante mon regard dans le sien, il me sourit tout en continuant de me raconter l’histoire des artistes de la verticalité, et je descends, en rappel, le long de la paroi blanche sans décrocher mon regard du sien. Et peu à peu, au contact de la roche qui se déplie sous mes pieds comme une peinture murale, voilà que j’entends enfin ma petite «voie» intérieure.

Repères
Antoine Le Ménestrel continue à donner des formations d’escalade, mais il se produit aussi en spectacle sur des édifices, à mi-chemin entre la danse et l’escalade: 011-33-4-90-74-17-23 ou [email protected]

Spéléo dans le plateau d’Albion
«La fracturation calcaire qui s’est produite il y a 160 millions d’années a permis à l’eau de s’infiltrer et de créer une multitude de galeries profondes; le Luberon est un vrai gruyère!» lance Pascal Béteille. Plusieurs phases de remplissage et de surcreusement plus tard, le plateau d’Albion est un paradis pour l’amateur des profondeurs abyssales qui sommeille en (presque) chacun de nous. D’une ruelle du village de Saint Christol d’Albion, le Trou Souffleur, une cavité joliment baptisée pour l’appel d’air qu’on y observe, descend à quelque 790 m. Des amateurs?
Aujourd’hui, c’est au fond de la veine du Rousti qu’on expérimente les joies de l’exploration autonome. À mes pieds, un puits descend à 20 m de profondeur sur 1 m de diamètre; quand faut y aller… Mon guide vérifie mon harnais; peu à peu, je déroule la corde et m’immerge vers le fond du sujet. De là, une succession de galeries m’ouvrent la voie d’un monde insoupçonné du plancher des vaches. On enchaîne les vastes cavités aux hauteurs de cathédrale par des passages étroits, en adoptant la technique peu élégante mais sûre de l’insecte rampant. Étrange animal que le spéléologue qui explore cet univers obscur et silencieux, sans lumière ni air pur pour crapahuter dans les abysses du monde!

Dès la sortie, quelque deux heures plus tard, le choc de la lumière du jour réconforte la fille de plein air en moi. Je réalise que mon corps avait fini par s’habituer à ce monde parallèle, à des lieues du paysage de montagne qui l’entoure. Le soir venu, et pour me remettre de mes émotions, je dégusterai un verre de côtes-du-luberon, un petit rosé sans prétention aussi joli que gouleyant.
On est en Provence, non?

Repères
Les sorties en spéléologie s’adressent à tous. ASPA Spéléologie vous organise une sortie en fonction de vos champs d’intérêt dans l’une des multiples cavités accessibles dans le parc. ASPA: 011-33-4-90-75-08-33

Parapente au-dessus du Colorado provençal
«Un jour, j’ai volé au-dessus du Colorado et j’ai réalisé que c’était vraiment beau. Depuis, ce vol découverte en tandem est le plus demandé par notre clientèle», m’explique Stéphane Grégoire, le propriétaire du club de parapente Rustr’Aile Colorado. Géo Plein Air, l’instructeur connaît bien; il a passé quelques années au Québec et en a même ramené sa femme, qui n’a manifestement aucun problème à se faire au climat provençal.
Pour prendre son envol, on n’a qu’à rallier le sommet juste au-dessus du village. De là, il faudra quelques minutes pour déployer l’aile (une aile du Québec!) et attendre un thermique favorable. Ni une ni deux, j’enfile le harnais, mon casque et vérifie mon kodak. À la traîne de notre course synchronisée, l’aile se déploie derrière nous et nous propulse en deux secondes au-dessus de l’aire d’envol. Je gagne en quelques secondes supplémentaires une perspective inédite sur un paysage que j’admire du sol, et dans tous les sens, depuis quelques jours. Sous mes pieds, et grâce aux explications de mon guide, j’aperçois le château de Rustrel, élevé au XVIe siècle, et son fameux moulin à huile. Puis, au loin, la terre rouge du Colorado se détache dans la lumière du soir. Notre appareil silencieux nous promène au-dessus des pics dentelés de la carrière d’ocre, les villages font de petites taches tout autour entre les champs cultivés. On n’aurait pu choisir meilleur point d’orgue pour clore pareille semaine…
Notre atterrissage en douceur (sur le champ d’un cultivateur qui cède le droit au club d’y faire atterrir ses clients) survient en même temps que le crépuscule. C’est l’heure de l’apéro. À l’extérieur, devant le club de parapente, une bande de tripeux de parapente vient achever une fin de semaine de formation. L’un d’eux me tend une minibouteille de Kronenbourg dont je déguste la première gorgée avec ravissement et une pensée complice pour Philippe Delerm et… pour Peter Mayle.
On est en Provence, non?

Repères
Rustr’Aile propose des vols en tandem et des formations complètes pour obtenir son brevet de pilote autonome. Le vol découverte au-dessus du Colorado a toujours lieu en fin de journée, au moment où les vents sont propices. En été, mieux vaut réserver. Rustr’Aile: 011-33-4-90-04-96-53.