Partir en diagonale

Une course de 163 km avec 10 000 m de dénivelé positif sur une île de l’océan Indien… Pour quoi faire? Pour évoluer dans des paysages à couper le souffle et, pas à pas, se rapprocher un peu plus de  soi-même

C’était la veille de Noël 2012. La soirée avait déposé un tapis blanc sur le chemin de mon entraînement, dans le quartier de Loretteville, à Québec. Là, admirant mon souffle partir en paillettes de glace à chaque foulée, j’ai formulé le désir intense de me préparer pour une aventure unique: la Diagonale des fous, une des courses à pied les plus difficiles du monde.

Pendant 10 mois, chaque pas m’a porté vers l’île de la Réunion, terre volcanique et généreuse qui offre depuis 21 ans le cadre idéal de cette course aux critères hors normes: 163 km dans des paysages entre terre, océan, pics, falaises, forêts, nuages, ravins, rivières… Pour vous faire une idée du parcours et de son dénivelé, visualisez la distance entre Montréal et Shawinigan… et posez le mont Everest au milieu.

Le 19 octobre 2013, 6 h 48 du matin. Trente et une heures et quelques poussières de course dans les jambes, au pied du Maïdo, géant vertical. Dans les derniers lacets d’une montée interminable de plus de cinq heures, je m’accroche aux premiers rayons du soleil pour trouver la force de me hisser au sommet. Cette chaleur caressante est une perche qui m’aide à garder la tête hors de l’eau. J’ai 42 ans, je suis épuisé, il reste 50 km et deux grosses difficultés à affronter.

Dans la tente médicale malmenée par les vents, le docteur m’oblige à me reposer; je décide d’aller au bout, coûte que coûte. Pourtant, quelques minutes plus tôt, j’avais glissé à mon frère Alexis, qui assurait l’intendance pendant ma course, qu’il faudrait peut-être se résoudre à stopper l’aventure, écrire différemment cette histoire à laquelle j’avais rêvé si souvent. Bref, abandonner.
Entre ce doute et la certitude que j’allais terminer avait coulé la musique de mes anges gardiens. Dans mon demi-sommeil, j’ai pensé à mes enfants qui devaient suivre mon avancée par Internet, j’ai entendu leurs mots d’encouragement, j’ai imaginé leur incompréhension si j’arrêtais. J’ai songé à tous ceux qui m’avaient aidé à être là.

Je me suis levé pour finir cette course.
Les moments de découragement surviennent dans ces instants de flottement où la tension physique se relâche. Quand toute l’énergie n’est plus portée vers les muscles. La rencontre avec le doute peut alors être brutale, comme un agresseur qui vous attend au coin d’une ruelle sombre. Pour l’éloigner, je cherche toujours le contre-pied: je chante, je rêve à un repas entre amis, je me récite une poésie, je convoque mes enfants. Je détourne ce cours d’eau malveillant et je le renvoie vers la mer.

Une trentaine d’heures plus tôt, le 17 octobre, à 23 h, j’avais commencé ma course le nez dans le bitume. J’ai chuté après 100 m de course. Un coureur qui a levé les bras pour se filmer avec son cellulaire m’a asséné un coup à la tête. Dans un réflexe, j’ai ralenti et me suis trouvé immédiatement bousculé dans le dos par la marée des coureurs. À terre, j’ai craint d’être piétiné, alors je me suis relevé au plus vite. Le genou gauche a saigné et grincé quelques minutes. Le reste de la course, j’ai eu mal partout, sauf à ce genou si précocement meurtri.

Ce moment d’angoisse avait suivi la magie du départ, au moment même où 10 mois d’une préparation exigeante prennent sens subitement, au milieu des 2000 autres concurrents. Sur le site de la Ravine blanche, à Saint-Pierre, la grande ville du sud de ce département français d’outre-mer, l’océan ronronnait tout près et saupoudrait une brume tiède. L’éclat des percussions, des chansons dans la sono, un animateur qui réchauffait l’ambiance… je n’écoutais pas. Je me repliais au fond de moi pour analyser calmement mon objectif et les raisons de ma présence.
Quel moteur, quel carburant faut-il pour aller au bout de limites si lointaines? Pour moi, il a suffi d’une rencontre. Brutale. Une rencontre avec la fragilité du corps quand ma jambe droite n’a pas résisté, alors que je jouais au soccer un jour de mai 2007. Jusque-là, je profitais d’un corps qui ne s’était jamais plaint, mais que je n’avais jamais interrogé. Dans la douceur de ce printemps, un bruit de bois vert a fendu mon âme, réduisant sans peine deux os en petits morceaux.

Accepter que mon corps avait cédé a changé la relation entre lui et moi. Le chirurgien m’a suggéré avant l’opération de mettre dans une boîte imaginaire un rêve secret. Je me suis promis de courir sur les montagnes, d’aller toucher le ciel avec mes jambes. Ces pensées m’ont soutenu pendant la longue convalescence et les premiers efforts face à la douleur.

Courir la Diagonale des fous avec une préparation solide était logique. Tout comme retrouver le cadre sublime de cette île dont une grande partie de son territoire est inscrit, depuis 2010, au patrimoine mondial de l’UNESCO pour ses «pitons, cirques et remparts».
Après les premiers kilomètres rapides de route goudronnée, nous avons entamé la première montée à travers des champs de canne à sucre. Dès que le sentier est devenu plus étroit, c’est un immense embouteillage qui s’est formé, une file indienne essoufflée et refroidie.

J’ai réussi à me tenir dans le premier tiers du peloton pour éviter de perdre trop de temps. Par chance, la pleine lune, incroyable projecteur, est venue illuminer la nuit et guider nos pas. Sur le sentier du piton Textor, première grosse difficulté de la course, nous avons vécu le froid, les températures flirtant avec le point de congélation. Nous avons aussi frôlé le vide. J’ai perçu son souffle sur ma droite, comme un appel silencieux. Moi qui suis sujet au vertige, j’ai ressenti une grande quiétude devant ce trou béant où flottaient des nuages remuants.
Après 40 km de course et 2000 m de dénivelé avalés au sommet du piton Textor, mon petit frère Alexis était là avec le soleil de ce premier matin pour m’accueillir. Il m’a suivi pour réaliser le film de cette aventure et, chaque fois que je l’ai croisé aux endroits autorisés, il m’a apporté beaucoup de réconfort. Un visage familier avec qui jaser, rigoler…

Durant la course, on fait de nombreuses rencontres, on partage une heure, une nuit avec de parfaits inconnus. On échange parfois des préoccupations très pratiques – «Tes chaussures, tu en es content?» – et parfois des sujets très intimes – «Je suis là pour vaincre mes errances, pour retrouver le droit chemin», m’a ainsi confié une jeune femme.

La souffrance, la douleur interviennent assez vite durant ces courses extrêmes, comme un signal pour dire: c’était gentil cette petite balade, mais maintenant ça serait bien d’aller se coucher. Le dialogue avec ce corps qu’on a tenté de préparer prend alors tout son sens. Lentement il faut diffuser un message qui n’attend aucun refus: je vais continuer et nous allons nous épauler. Il y a dans ce dialogue intime, que tous les coureurs de l’extrême traduisent différemment, une rencontre avec soi-même d’une intensité inouïe. Comme si on touchait à l’essentiel, au nécessaire: marcher, boire, manger, tenir…

Le plaisir existe, évidemment. Quand je suis arrivé à La Possession après 42 heures de course, j’étais tellement heureux d’avoir su m’accrocher que j’en ai bu une bière. J’avais demandé à mon frère de prévoir ce petit plaisir minuscule. Je l’ai reçu comme un cadeau et ça m’a redonné des ailes pour les six dernières heures qui me tendaient les bras.

C’est aussi à cet endroit que j’ai pris conscience de l’importance du public. Il faut comprendre que, pendant 163 km, parfois au plus secret d’une forêt obscure, il y a toujours quelqu’un pour vous sourire, vous applaudir, dire votre prénom écrit sur le dossard. Cet incroyable public réunionnais salue chaque coureur comme s’il était le vainqueur. Cette émotion vous étreint pendant toute la course.

Pour finir les 20 derniers kilomètres, je me suis accroché de toutes mes forces. Mon genou droit brûlait, mais je parvenais à contenir la douleur. J’ai pensé à mes enfants, mes proches. J’ai pleuré de joie en voyant scintiller les premières lumières de Saint-Denis. À l’arrivée, dans le stade de La Redoute, une grande émotion m’a saisi. Intérieure. Il était 23 h 50 et des centaines de gens m’encourageaient, et puis j’ai franchi  la ligne d’arrivée presque à regret. Après 48 h 50 min 55 s.
Courir me remplit, m’occupe, me fait du bien, m’oblige à tenir le rythme, c’est une discipline de vie. On repousse le temps qui passe, on repousse les angoisses, on repousse le chagrin, et puis on rassure les autres. Aller au bout d’une aventure comme celle-là, c’est poser des actes par-dessus les paroles. C’est aussi rassurer les autres, prouver qu’on aime la vie. Passionnément.

La Réunion en quelques mots
Île volcanique située dans l’océan Indien, à 700 km au sud-est de la grande île de Madagascar, La Réunion a émergé il y a environ trois millions d’années. Une naissance assez récente qui a découpé un relief très varié entre cirques, forêts, montagnes et volcans. Culminant à 3070 m, le piton des Neiges est le sommet le plus élevé de l’île sur laquelle rugit également le piton de la Fournaise, un des volcans les plus actifs de la planète.

Au centre de l’île, l’eau et les années ont façonné trois grands cirques, Salazie, Mafate et Cilaos, offrant des paysages étonnants composés de canyons, gorges, bassins boisés, cascades…

Les pitons, cirques et remparts de l’île de la Réunion ont été inscrits en 2010 au patrimoine mondial de l’UNESCO. Le périmètre retenu est celui de la zone centrale du parc national de La Réunion, qui couvre environ 100 000 hectares, soit 40 % de la surface de l’île. La Réunion est parcourue par des sentiers pédestres qui permettent d’approcher au plus près cette nature intense et très préservée. L’île est le royaume de la randonnée, du parapente et de la plongée.

La Réunion est un département et région d’outre-mer français, et sa monnaie est l’euro. L’île est desservie par des vols quotidiens depuis la France métropolitaine, l’Asie et l’Afrique. Depuis le
Québec, il faut faire escale à Paris, et le voyage dure 18 heures au total. Comptant environ 850 000 habitants au début de 2014, sa croissance démographique y est importante; le million d’habitants devrait être dépassé d’ici à 2020.

REPÈRES
La Diagonale des fous
Le Grand Raid de l’île de la Réunion a été créé en 1989. La première édition portait le nom de Marche des Cimes et couvrait environ 80 km. Aujourd’hui, cette course à pied, longue de 163 km, traverse cette île volcanique en franchissant 4 sommets à plus de 2000 m d’altitude pour un dénivelé positif cumulé de 9917 m. Elle est accessible aux coureurs professionnels et aux amateurs, tous soumis à une sélection.

Dans le monde de l’ultra-trail – courses en milieu naturel de plus
de 80 km –, le Grand Raid est surtout connu par son surnom, la Diagonale des fous.  Elle est onsidérée comme une des courses à pied les plus difficiles du monde.
grandraid-reunion.com et ultratrailworldtour.com/fr