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Canot, Été, Hors-Québec

Un rêve au fil de l’eau

03-07-2018

En 2015, traverser le Canada en canot m’a permis de réaliser un rêve… Le Canada, la plus belle autoroute pour les canoteurs à la recherche du paradis perdu. Pendant 175 jours, dans le cadre des Chemins de l’or bleu (Géo Plein Air, édition de mars-avril 2015), le canot est devenu un mode de vie. Cette odyssée de 7000 km, de l’est au nord-ouest du pays, a été l’expression de mes traditions, de mon identité, de mes valeurs, mais surtout une occasion de contribuer à la protection du patrimoine naturel. Avec la conclusion de l’aventure, une page importante de ma vie s’est tournée. Une page sur laquelle je m’étais attardé pendant des années, à tracer les lignes d’un projet qui me tenait vraiment à cœur.

Canit

Le retour a nécessité une longue période de convalescence. J’ai dû « guérir » de mon expédition en canot. Un exercice considérable m’attendait – celui de réintégrer la routine métro-boulot-dodo –, alors que mon corps et mes pensées étaient toujours habités par cette grandiose épopée. Qui aurait cru que le rêve se prolongerait en 2016 ?

À la fin de mai 2016, j’ai pu entreprendre un nouveau voyage en canot : 3200 km pendant 70 jours sur la rivière Yukon. À partir des glaciers de la Colombie-Britannique jusqu’à l’embouchure de la rivière, à Emmonak, au bord de la mer de Béring, en Alaska. J’étais cette fois accompagné de trois autres canoteurs dont le but était d’aller à la rencontre des Premières Nations.

La cinéaste québécoise Caroline Côté et l’Anglais Ian Finch ont uni leurs forces et leur passion de l’aventure et préparé cette expédition, qu’ils ont appelée Pull of the North. Le documentaire né de ce périple dresse un portrait inédit du Yukon et de l’Alaska. Avec le photographe américain Jay Kolsch et moi, nous étions donc quatre équipiers à mettre les canots à l’eau afin de partir à la découverte des peuples autochtones pour qui la terre, la faune, l’héritage du passé et la spiritualité sont interreliés. De la source de la rivière Yukon jusqu’à la mer, nous sommes entrés en contact avec les hommes et les femmes vivant en bordure de ce fleuve.
 Été nordique

Un été nordique éprouvant

Durant les nuits d’été, au niveau du cercle polaire arctique, le soleil ne disparaît jamais malgré ses occasionnelles balades derrière les splendides montagnes qui tamisent ainsi la lumière. Il devient difficile de trouver le sommeil lorsque cette luminosité transperce sans trop de mal la mince toile de notre tente. Dans les faits, on se sent si énergisé qu’on ne ressent pas le besoin de dormir. Nous avons eu l’occasion de vivre une expérience d’une grande intensité lorsque nous avons pagayé toute une nuit sur une eau calme, la brise caressant nos cheveux sous un ciel orangé. Une excursion nocturne remplie de poésie !

En revanche, nous avons à quelques reprises fait face à des milliards de moustiques et de mouches noires. Un combat perdu d’avance. Se rendre aux latrines devenait une torture, car les morsures par dizaines étaient inévitables. Des insectes si nombreux et si vicieux que nous nous mettions à prier pour que le vent se lève. Alors que nous étions reçus dans un chalet de pêche, un chien de traîneau est mort durant la nuit, victime de ces suceurs de sang. Les autres chiens de la meute étaient également mal en point…

En forêt, les grizzlis sont nombreux et énormes. Ils sont aussi affamés. Ils se déplacent en longeant la rivière, chassant le poisson et l’orignal. Chaque site de campement comportait son lot de traces de griffes acérées au sol. Bien que les grizzlis sachent très bien nager, nous tentions autant que possible de dormir sur des îles afin de pouvoir les voir venir. Nos repas étaient cuisinés loin du campement, les barils de nourriture placés à plusieurs centaines de mètres des tentes dans lesquelles ne se trouvaient qu’un matelas de sol, un sac de couchage, du poivre de Cayenne et un livre. La délicate toile de la tente offrait un sentiment de sécurité bien illusoire. Certaines nuits, il était difficile de fermer l’œil.
 Au pays des...

Au pays des Athabaskans

Pendant tout notre périple dans les méandres du fleuve Yukon, nous sommes allés à la rencontre d’un peuple des Premières Nations, celui des Athabaskans. Il y a plus de 10 000 ans qu’ils sont installés dans l’Ouest canadien, en Alaska et tout le long du fleuve Yukon, en provenance d’Asie.

Jusqu’à tout récemment, ces communautés comptaient sur le saumon comme moyen de subsistance et principale source de nourriture, mais en raison des changements environnementaux et de la surpêche, les grands saumons ont du mal à retrouver leur chemin jusqu’à la rivière Yukon, pourtant la 23e plus importante sur la planète.

Le saumon représente une partie de la culture et de l’identité des communautés autochtones du Canada, de l’ouest du Yukon et de l’Alaska. Ce mode de subsistance est depuis quelques années en péril, et c’est toute une culture qui est dorénavant à risque. Nous nous sommes arrêtés dans de nombreux petits villages, qui comptent souvent moins de 200 habitants, en nous imprégnant graduellement de leur histoire et de leur mode de vie. Un choc, mais pas celui que vous pensez : leur culture est en voie d’extinction. Les langues autochtones se perdent, ne laissant que l’anglais aux jeunes générations.

La grande majorité des villages autochtones ne sont pas accessibles par la route. Les déplacements se font par bateau ou par avion de brousse. Un matin brumeux de juillet, nous avons assisté au départ de l’équipe de baseball locale par bateau : un trajet de cinq heures attendait les joueurs pour se rendre au tournoi de la localité voisine. Malgré cet isolement, même le plus petit des villages (60 habitants) a accès à Internet par satellite !
 Alaska la rude

Alaska la rude

En Alaska, des montagnes majestueuses, des glaciers aux sommets enneigés, des volcans, des fjords et d’innombrables rivières vierges qui regorgent de saumons, parsèment de vastes étendues où se retrouvent presque autant de parcs nationaux. La flore et la faune offrent en spectacle leurs plus beaux spécimens, tels que les grizzlis, lynx, caribous, orignaux, mouflons et chèvres de montagne.

En 1867, les États-Unis ont acheté l’Alaska à la Russie pour la modique somme de 7,2 millions de dollars. Les vestiges de la ruée vers l’or jonchent encore à ce jour les rives du fleuve Yukon, nous rappelant une époque où l’illusion de la fortune a rapidement fait place à la déception des aventuriers. Puis l’Alaska s’est développé et est devenu au fil du temps un immense terrain de jeu pour les amoureux du plein air.

L’hiver, à minuit, le soleil brille encore. Fils et filles des Premières Nations nous présentent la richesse de leur culture et de leur histoire. Nous percevons sur les visages la rudesse du Nord et de son climat parfois inhospitalier.

Une tempête s’est d’ailleurs abattue sur nous. En quelques minutes, la température a tellement chuté que la pluie s’est transformée en grêle, laquelle nous frappait de plein fouet. Il fallait plisser les yeux et détourner le visage pour amoindrir la douleur et la sensation de brûlure. Le ruban adhésif à l’oxyde de zinc recouvrait partiellement notre peau abîmée, fissurée, crevassée ainsi que les ampoules provoquées par les milliers de coups de pagaie. Les vents étaient si puissants et hostiles qu’ils faisaient tanguer les canots au point où les vagues les remplissaient d’eau glacée.

Tirant profit d’une poussée d’adrénaline, nous avons trouvé la force et le courage de diriger les canots vers une petite île pour s’y abriter. Nous avons à ce moment compris pourquoi les cimetières des différents villages des Premières Nations étaient bondés de personnes ayant perdu la vie sur le fleuve Yukon. Mère Nature est parfois imprévisible ; il faut apprendre à la respecter.

La bannique, une sorte de pain plat, représentait pour nous une référence directe à l’héritage gastronomique autochtone, un mets traditionnel que nous savourions pour déjeuner au son du crépitement du feu de camp. Ce pain sans levain auquel nous ajoutions des brisures de chocolat et des canneberges déshydratées était une source de joie incommensurable. Chaque aventurier possède sa recette de bannique, qu’il adapte selon la disponibilité des ingrédients. Cuite sur le feu, il suffit d’y étendre une épaisse couche de Nutella pour produire une bonne dose de réconfort. Les repas à haute teneur en sucre étaient bien peu nombreux, mais ô combien appréciés !
 Sur le feu

Une culture menacée

Une composante importante de notre voyage a été d’explorer certains changements culturels. L’esprit qui habite ces nations autochtones est lié à la nature, aux animaux, aux connaissances ancestrales et aux croyances spirituelles. La langue, la chasse, la pêche, la trappe, l’art et leur mode de vie traditionnel ne sont plus aussi attrayants pour les jeunes, qui s’ouvrent aux nouvelles technologies et tendent à délaisser leurs villages pour des grandes villes comme Fairbanks et Anchorage.

Les différentes communautés autochtones rencontrées en cours de route voient leur culture s’effriter au fil des générations et vivent une période charnière liée aux enjeux de la vie moderne. Le mode de vie ancestral, les valeurs traditionnelles, le rapport à la terre et la transmission des savoirs sont menacés par l’arrivée des nouvelles technologies, les aliments malsains, l’alcool et la drogue. La pauvreté, l’insalubrité des installations sanitaires, la promiscuité, les problèmes sociaux et de santé mentale sont autant de facteurs qui maintiennent l’isolement. Le quotidien est devenu une constante recherche d’équilibre entre le moderne et le traditionnel.

Les anciens des communautés situées sur les rives de ce vaste système fluvial favorisent l’expression de leur culture par des coutumes et rituels qui leur sont propres. Pour les plus âgés, la nature cyclique des saisons influence encore grandement leur mode de vie et leur relation à la nature. Chaque saison engendre son lot de défis et d’éléments à vénérer.

Encore aujourd’hui, les anciens tuent les animaux pour la nourriture en tenant compte des rituels et de périodes précises de l’année. Leur équilibre repose sur la croyance que les mondes naturel et spirituel sont fusionnés et indissociables. Le culte de la terre est fortement enraciné et transmis par les aînés à certains jeunes. Pour les différentes communautés autochtones, la préservation de leur langue, de leur système de croyances et de leur culture constitue un enjeu important.

C’est toute une culture qui doit être sauvée, au prix d’incessants combats, sans quoi la mémoire des ancêtres et un mode de vie qui se perpétue depuis des milliers d’années s’évanouiront et disparaîtront.

À côté d’un tel défi, quelques milliers de kilomètres en canot, ça ne parait pas si énorme. Et pourtant, notre aventure s’est avérée fort éprouvante. En jetant un peu de lumière sur le quotidien méconnu d’une population autochtone coupée du monde, espérons qu’elle soit également bénéfique à tous.
 

D’un pôle à l’autre
En février 2014, Caroline Côté a participé à l’expédition XP Antarctik et est allée explorer en complète autonomie une des rares régions encore intouchées du monde. L’aventure a été documentée afin de contribuer au savoir collectif. Défis et rêves étant toujours liés, l’équipe avait pour objectif de motiver et d’inspirer la persévérance. Le documentaire Le plateau (www.vimeo.com/154722251) relate leur aventure au cours de laquelle les six membres ont dû composer avec la maladie, des chutes dans les crevasses et des tempêtes.

 

En route vers Dawson City
Une expédition partant du lac Bennett, à la frontière de la Colombie-Britannique, entouré de superbes glaciers, jusqu’à Dawson City, sur le fleuve Yukon, peut prendre de 15 à 20 jours. L’important est de bien s’organiser. Si un tel voyage répond à votre goût d’aventure, voici quelques ressources qui vous seront utiles.

> Kanoe People, à Whitehorse, est la référence pour planifier ce genre d’odyssée. Une fois à Dawson City, l’entreprise offre aussi la possibilité de prendre une navette de retour vers Whitehorse.
www.kanoepeople.com

> On recommande l’hydravion afin d’amorcer l’expédition sur le lac Bennett. Le coût d’environ 275 $ par personne en vaut réellement la peine.
www.alpineaviationyukon.com

> Afin de partir léger, planifiez un arrêt d’une nuit ou deux à Whitehorse pour vous ravitailler avant d’atteindre Dawson City.
www.robertservicecampground.com

> On trouve également plusieurs sites de camping et hôtels à Dawson City.
www.goldrushcampground.com
www.americasbestvalueinn.com

Quelques infos utiles
> Profitez du soleil de minuit pour vivre une expérience unique, celle de pagayer durant la nuit. En plus, vous ne serez jamais stressé de trouver un site de camping avant la tombée de la nuit.

> Ayez toujours en votre possession du poivre de Cayenne pour vous prémunir contre les ours.

> Préparez-vous à admirer des paysages majestueux. Par conséquent, prévoyez un bon appareil photo. Le fleuve Yukon vous fera bénéficier de ses paysages bucoliques, de la richesse des Premières Nations et des plus beaux spécimens de la faune et de la flore.

> Utilisez un long canot d’environ 5,5 m (18 pi). Non seulement il sera plus stable, il offrira une grande capacité de charge.

> Si vous êtes un pêcheur, réjouissez-vous : le fleuve Yukon et ses alentours seront votre paradis.

> L’eau du fleuve contient beaucoup de sédiments. Il vaut mieux utiliser des pastilles purificatrices pour traiter l’eau. L’utilisation d’un filtre est possible, mais les sédiments le bloqueront fréquemment.

> Assurez-vous d’avoir une tente qui résiste aux vents forts et aux averses dignes du Nord.

> Il est possible de cuisiner chaque repas sur le feu.

> À Dawson City, vous devez absolument essayer le Sourtoe Cocktail et trinquer à l’aboutissement de votre expédition !

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