Un petit archipel de grande nature
Seul territoire sous le drapeau tricolore en Amérique du Nord, Saint-Pierre-et-Miquelon propose un condensé de culture française dans un décor naturel nord-américain. Un lieu déroutant, totalement dépaysant.
Perdu dans les brumes de l’Atlantique, à 25 km des côtes de Terre-Neuve, Saint-Pierre-et-Miquelon, unique fragment de l’ancien empire colonial français en Amérique du Nord, fascine autant les Français de la métropole que les Québécois et les Terre-Neuviens de passage.
Avant de se rendre sur cet archipel de 242 km2 constitué de trois îles principales regroupant quelque 6200 habitants, on se demande comment vivent ces Français à 4700 km de leur métropole. S’expriment-ils en français ou en anglais ? avec un accent québécois, français ou acadien ? Sont-ils attachés au pays d’Emmanuel Macron ? Et payent-ils en euros ou en dollars canadiens?
En débarquant sur l’archipel, mes doutes concernant le caractère français de l’île ont été vite dissipés. Les Saint-Pierrais-Miquelonnais parlent avec l’accent français, mangent de la baguette et des croissants, conduisent des Renault et des Peugeot, jouent au football et non au soccer, ferment leurs boutiques sur l’heure du midi, font leur achat en euros et garent leurs voitures sur le trottoir, comportement toujours incompréhensible de ma part. Ils sont pareillement épicuriens : sont à l’honneur le bon vin – seul produit qui se vend moins cher ici que sur le continent nord-américain – et les restaurants, qui ouvrent à 19 h (et tant pis pour les voisins nord-américains qui préfèrent souper en début de soirée).
En matière de plein air, ils sont également des Français : ils raffolent de randonnée. Malgré l’étroitesse de son archipel, la collectivité de Saint-Pierre-et-Miquelon propose 90 km de sentiers balisés. Et la randonnée hors sentier est non seulement permise, elle est encouragée. Ce groupement d’îles, que fréquentaient les pêcheurs basques, bretons et normands avant même la visite de Jacques Cartier en Amérique, ne mérite pas simplement un saut de puce, mais plutôt une exploration sous toutes les coutures.
Saint-Pierre
En arrivant par avion à Saint-Pierre, j’ai eu une sorte de vertige. Cette ville portuaire abrite 5500 habitants sur un territoire insulaire de seulement 25 km2, soit une superficie moindre que celle de l’île aux Coudres (qui n’a que 1000 habitants). Aucune route ne relie cette île à une autre. Je m’enquiers du mode de vie des gens sur ce caillou balayé par les grands vents et aux fréquents épisodes de brume. Agathe Olano, 42 ans, responsable des relations de presse et native de Saint-Pierre, me rassure. « On ne tourne pas en rond, ici. Il y a tellement de choses à faire, et la vie sociale est intense », m’informe-t-elle entre deux invitations à manger qui surgissent sur son téléphone.
La ville de Saint-Pierre est blottie à flanc de montagne, aux abords du port qui a été sa raison d’être dès sa colonisation. Jusqu’en 1992, année où le gouvernement canadien a imposé un moratoire, la pêche à la morue était le moteur économique de l’archipel. Depuis, la collectivité outre-mer diversifie son économie, misant notamment sur le tourisme et le plein air. D’où l’invitation faite à Géo Plein Air de parcourir ces terres françaises.
Ce qui étonne, c’est que dès qu’on franchit le périmètre urbain densément peuplé, on s’exile en nature. La coupure se fait presque instantanément. Cette nature est formée de tourbières, de landes, de petits lacs et de parcelle de forêts boréales composées principalement de sapins baumiers chétifs, victimes d’un climat inhospitalier et d’un sol rocailleux pauvre en nutriment. Comme si on marchait dans une terre du Labrador tout en étant à la même latitude que Nantes, en France.
Sept sentiers sillonnent les collines saint-pierraises. Je n’ai pu m’empêcher de mettre le pied sur le plus haut relief de Saint-Pierre, le Trépied, qui chatouille le ciel à 207 m. On y voit les escarpements rocheux de Langlade et, au loin, la péninsule de Burin, à Terre-Neuve, l’autre étendue de terre ferme la plus proche.
La plus belle vue se cache toutefois à l’anse à Henry, face aux falaises de l’île du Grand Colombier, paradis ornithologique sans pareil où nichent d’immenses colonies de macareux moines (9500 couples nicheurs), de guillemots marmettes (7100), de petits pingouins (1400) et, surtout, d’océaniques cul-blanc (368 000). De la rive, on peut observer des baleines, dont le rorqual commun, qui fréquentent le chenal entre les deux îles. Cette richesse faunique attire depuis des millénaires, des recherches archéologiques ayant démontré une occupation humaine des lieux amorcée il y a 5000 ans.
Situé à 2 km de la commune de Saint-Pierre se trouve l’île aux Marins, où il faut absolument faire escale. Jusqu’à 600 personnes y ont vécu entre le XIXe siècle et les années 1960. Aujourd’hui, l’île ne compte plus d’habitants permanents, que quelques maisons de pêcheurs converties en résidence secondaire. Un bateau-passeur nous y dépose en une dizaine de minutes, et des visites guidées bonifient l’expérience de ce musée à ciel ouvert. Des sentiers courent sur cette île sans arbre aux paysages spectaculaires invitant à la contemplation. Autre manière d’apprécier cette ancienne communauté de pêcheurs : en kayak de mer en partance du port de Saint-Pierre, en excursion de deux heures au coucher de soleil avec l’École municipale de voile de Saint-Pierre.
Île Miquelon
Après quelques jours à Saint-Pierre, je pars pour les presqu’îles de Grande Miquelon et de Langlade, lieu de villégiature des Saint-Pierrais, en montant à bord d’un traversier moderne. Il faut une heure et demie de navigation avant de débarquer à Miquelon-Langlade, qui n’abrite que 600 habitants et constitue l’unique localité de ces deux presqu’îles formant, avec Le Cap, l’île de Miquelon. Ne vous faites pas avoir, à l’instar de beaucoup de touristes qui pensent qu’une route connecte toutes les îles de l’archipel comme aux Îles-de-la-Madeleine : impossible, à partir de Saint-Pierre, de visiter les autres îles sans prendre le traversier ou l’avion.
Si Saint-Pierre est un condensé de la France, les presqu’îles de Miquelon et de Langlade, qui sont reliées par un isthme de sable de 12 km que les changements climatiques érodent plus que jamais, nous transportent dans un univers complètement différent. Bienvenue aux tourbières à perte de vue, aux milieux dunaires, aux lagunes, aux vents omniprésents et aux chevaux en liberté broutant les herbes salées.
Même si les comparaisons sont toujours boiteuses, le décor s’apparente aux îles de la Madeleine. Autre point en commun avec l’archipel madelinot : ces îles ont été en partie peuplées par des Acadiens fuyant la déportation. Un monument au cœur du village rappelle l’épisode tragique du Grand Dérangement. Il s’agit du seul monument aux Acadiens en territoire français.
Côté plein air, l’endroit est un paradis. Huit sentiers pédestres aux airs maritimes explorent les îles aux côtes échancrées et aux montagnes de roches volcaniques et métamorphiques, en outre des sentiers non officiels, comme celui qui rejoint le plus haut sommet de Miquelon, le morne de la Grande Montagne, à 240 m.
Un incontournable est le sentier du Cap – une presqu’île qui forme la partie nord-est de l’île de Miquelon –, une boucle de 8 km qu’on coupe à mi-chemin si on manque de temps. Chaque pas fait découvrir ce magnifique paysage, frôler des falaises abruptes, pénétrer dans des forêts de conifères torturés, côtoyer des étangs et des landes, et surplomber la langue de sable où se dressent les habitations de Miquelon, localité qui risque la submersion dans les décennies à venir (voir encadré). Bien que la brume ait en partie dissimulé l’horizon, j’ai profité pleinement de cette balade que j’aurais refaite jusqu’à satiété si le temps ne m’avait été compté. Ce sentier est aussi un excellent site d’observation du cerf de Virginie, un mammifère introduit dans les années 1950 pour la chasse mais qui prolifère de façon incontrôlée. Comme à Anticosti… ou à Longueuil.
L’autre sentier vedette est celui qui s’étire sur l’isthme de Miquelon-Langlade jusqu’au Grand Barachois, cordon littoral d’une richesse faunique incroyable. La lagune peu profonde qui se découvre partiellement à marée basse sert de lieu de reproduction aux phoques et à de nombreux oiseaux aquatiques. À 3 km du stationnement, un poste d’observation faunistique offre un abri aux ornithologues et autres amateurs de faune. Le sentier poursuit son chemin en milieu dunaire. Dans ce décor magique vivent des chevaux en liberté qui viennent spontanément à notre rencontre. Ces chevaux ne sont pas sauvages, et ils ont des propriétaires qui les retrouvent à l’approche de l’hiver.
Les routes panoramiques de l’île, sur lesquelles le trafic automobile frôle le néant, conviennent aux marches, à la course à pied et aux balades à vélo (location sur place). Envie d’une pause ? Les plages de sable s’étendent à l’infini. Des hébergements expérientiels font leur apparition à Miquelon, comme les mini-maisons de Chez Adrien, perchées sur Le Cap. Planter sa tente est permis pratiquement partout sur les terres publiques, qui couvrent la majorité de l’archipel. Pourquoi ne pas y poser le pied ?
Miquelon en danger
Les Miquelonnais pourraient devenir les premiers réfugiés climatiques de France et du nord-est du continent américain. La montée des eaux et l’augmentation de l’intensité des tempêtes océaniques menacent de submersion la bourgade de Miquelon, sise sur une bande de sable et de galets presque au niveau de la mer. Plutôt que de se battre contre les éléments, le gouvernement français entreprend le déménagement du patelin en hauteur, à 1,5 km de son emplacement actuel. Les travaux d’aménagement de Miquelon 2.0 commenceront en 2025.
Repères
Se rendre à Saint-Pierre-et-Miquelon
Air Saint-Pierre assure, depuis Saint-Pierre, des liaisons directes plusieurs fois par semaine avec Halifax, de même qu’au moins un vol direct avec Montréal. Un ferry relie Miquelon ainsi que Saint-Pierre à partir de la municipalité de Fortune, sur l’île de Terre-Neuve. De nombreux touristes effectuent ce qu’on appelle ici la triangulaire : ils visitent Saint-Pierre, Miquelon et Terre-Neuve.
Hébergement
Plusieurs hôtels s’élèvent en plein centre-ville de Saint-Pierre. Miquelon possède également quelques hébergements, comme l’Auberge de l’île, qui dispose de six chambres, ainsi que des résidences de tourisme. Il n’existe aucun site officiel de camping dans l’archipel, cependant il est possible de bivouaquer sur le territoire de Miquelon-Langlade.
Restaurants
Saint-Pierre compte maints restaurants et cafés où l’on mange très bien, comme en France, et quelques boulangeries y ont pignon sur rue ; bref, on ne meurt pas de faim sur ce caillou. Lors de ma visite, on trouvait à Miquelon une boulangerie ainsi que deux restaurants, tous deux à vendre.
Le 25 km de Miquelon
Depuis 1984, les Miquelonnais se donnent rendez-vous pour courir sur la route qui relie la presqu’île de Langlade à celle de Grande Miquelon. Cette course de 25 km se tient à la fin de juin et se termine par un méchoui festif dans un décor panoramique à souhait. En 2024, 207 personnes ont participé à la course. Avis aux intéressé.e.s !
En bref
Un séjour d’une semaine dans l’archipel de Saint-Pierre-et-Miquelon, aux paysages variés et à la culture farouchement française.
ATTRAIT MAJEUR
La randonnée dans les presqu’îles sauvages de Grande Miquelon et de Langlade, où l’absence d’arbres hauts procure sans discontinuer des vues dégagée.
COUP DE CŒUR
La French touch en Amérique du Nord.
Notre journaliste a été invité par la collectivité territoriale de Saint-Pierre-et-Miquelon.






