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Été, Hors-Québec, Randonnée, Reportage

À bottines au fil de l’Atlantique Nord

28-06-2020

L’arche naturelle de Spurwin (crédit Marilynn Guay-Racicot)

Imaginé pour consolider les villages éprouvés par le moratoire interdisant la pêche à la morue à Terre-Neuve, l’East Coast Trail épouse la péninsule d’Avalon sur plus de 300 km. Pour ses 30 ans, notre collaboratrice s’y est payé une randonnée spectaculaire, en tête-à-tête avec les baleines, les icebergs et les oiseaux marins.

Le matin de mon anniversaire, d’étranges sons nous tirent des bras de Morphée. Ils nous parviennent irréguliers, pluriels, comme des machines à pression… Je soupçonne l’activité portuaire de la bourgade voisine de Bay Bulls d’être à l’origine de ces effets sonores, mais je n’en suis pas convaincue. Ma curiosité a raison de mon confort : les yeux encore collés, je m’extirpe de mon cocon en duvet, puis enjambe mes deux camarades afin de mettre le nez en dehors de la tente.

Après avoir chaussé mes bottes froides et humides non sans grimacer, je scrute la baie d’huile en cette matinée grise du début de juillet. Je découvre une bande de baleines – elles sont une bonne vingtaine – venues me souffler un joyeux anniversaire. Je n’en crois pas mes yeux. De quoi partir la trentaine du bon pied !

Effectuer une longue randonnée dans la forêt boréale n’aura jamais été aussi exotique : tracé sur un sol tapissé de petit thé des bois et clôturé par des buissons de bleuets sauvages, de genévrier, de thé du Labrador et d’épinettes noires, le sentier de l’East Coast Trail sillonne un époustouflant littoral déchiqueté. La côte est parsemée de formations rocheuses inusitées et d’anses cachées, à l’eau claire et turquoise, qui rappellent les lagons du Sud. Lors des journées ensoleillées, l’envie ne manque pas d’y plonger ou d’y barboter, à l’instar des icebergs à la dérive et des oiseaux de mer offrant une joyeuse cacophonie… si ce n’était pas des eaux glaciales de l’Atlantique Nord.

 

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La proximité du sentier avec cet océan et sa faune marine constitue sans aucun doute l’« effet wow » de cette destination de randonnée. Le parcours suit les soubresauts de la péninsule d’Avalon sur 336 km, si bien qu’on a souvent l’impression de jouer les funambules entre terre et mer. À pied sur ce fil de terre, le randonneur est aux premières loges pour observer des phénomènes uniques, comme le réputé geyser maritime sur le segment The Spout ou le capelan que nous avons vu rouler, créant une marée argentée sur une longue plage de sable déserte, dissimulée entre deux falaises…

Randonner en toute intimité

Aussi spectaculaire soit-il, l’East Coast Trail reçoit encore très peu de randonneurs au long cours. À notre grande surprise, nous n’en avons rencontré qu’une dizaine durant notre escapade de 15 jours. Pas de randonneurs à la queue leu leu, des panoramas époustouflants à chaque tournant, une intimité sans pareille, un sentier balisé sans être suraménagé… Cette destination, sans difficultés techniques, a tout pour séduire les amateurs de longue randonnée.

Elle constitue aussi un excellent défi pour s’initier à cette activité : selon la vitesse de croisière, on traverse un village tous les jours ou presque, facilitant ainsi le ravitaillement. Pas besoin non plus de se casser la tête afin de trouver un petit coin confortable pour la nuit : on peut planter sa tente n’importe où en bordure du sentier et dormir comme un bébé, bercé par le ressac. Nous avons également séjourné dans deux des six sites de camping aménagés par l’East Coast Trail Association, qui gère le sentier. Inclus dans le forfait : plateformes de bois, point d’eau fraîche à proximité et bécosse à ciel ouvert avec vue sur iceberg !

Pallier la disparition des poissons

Ce petit bijou de sentier a célébré en 2019 ses 25 ans d’existence. Des Terre-Neuviens rêvaient depuis longtemps de retisser les liens pédestres qui reliaient autrefois les communautés côtières de la péninsule d’Avalon. En 1994, une poignée d’aventuriers ont uni leurs forces pour défricher les premiers kilomètres de ce sentier qui circule aujourd’hui depuis Conception Bay South, au nord, jusqu’au petit bourg de Cappahayden, au sud, en passant par St. John’s.

Ce projet d’envergure a pris naissance deux ans après le moratoire interdisant la pêche commerciale de la morue. Dans la région de l’Avalon, les villages au sud de la capitale figurent parmi les plus affectés par ce décret. Au-delà d’un rêve de plein air, les instigateurs espèrent que leur tracé générera des revenus pour les communautés éprouvées par la disparition de leur gagne-pain. Les résidents pourraient bâtir des gîtes afin d’accueillir des randonneurs, ouvrir des restaurants, organiser des tours guidés… En 1997, les randonneurs-défricheurs décrochent le gros lot : ils reçoivent une aide financière du gouvernement provincial.

Un quart de siècle après les premiers coups de hache, la renommée du sentier, sacré parmi les 10 meilleures destinations d’aventure par National Geographic, n’est plus à faire. C’est l’attraction de plein air la plus populaire de la péninsule d’Avalon : 15 000 randonneurs d’ici et d’ailleurs arpentent chaque année une ou plusieurs des 25 sections du sentier qui relient autant de communautés côtières.

À nous la côte !

Le jour J, à la fin de juin, des fourmis dans les jambes, nous nous rendons à la plage municipale Topsail Beach, à une vingtaine de kilomètres au sud-ouest de St. John’s. C’est la ligne de départ officielle, bien qu’il soit aussi possible de parcourir le sentier en sens inverse. Un écriteau tout neuf annonce notre itinéraire : durant les premiers 50 km, qui longent la baie de la Conception avec vue sur l’île Bell, l’aiguille de notre boussole pointe vers le nord afin de rejoindre le cap St. Francis, tout au bout de la péninsule, avant de bifurquer vers le sud.

Cette section, encore en développement, s’avère la plus difficile et la plus sauvage du parcours : s’y succèdent des crêtes rocheuses à conquérir, ponctuées d’abruptes dégringolades et d’escalades dans une forêt luxuriante menant à des criques. Sans dépasser les 300 m d’altitude, le sentier plutôt accidenté ne laisse pas beaucoup de répit à nos mollets encore verts !

Au jour 5, nous franchissons le seuil de la capitale : moment idéal pour faire une pause ravitaillement, ainsi que sécher nos chaussures et nos vêtements… en vain. Car notre retour sur la côte est arrosé d’une pluie torrentielle, suivie d’une bonne dose d’adrénaline ; l’eau monte jusqu’à nos cuisses lors de la traversée olé olé du goulet d’un barachois.

Quelques heures plus tard, nous plantons nos bâtons au lieu historique national du Phare-de Cap-Spear, le point le plus à l’est de l’Amérique du Nord. Nous avons l’air de trois moutons noirs parmi le troupeau de touristes, avec nos baluchons surdimensionnés et nos bottes crottées. Malgré tout, la petite pause historique est bienvenue pour découvrir la vie d’un gardien de sentinelles au XIXe siècle, dans le phare le plus ancien de Terre-Neuve, restauré et ouvert aux visiteurs. C’est le seul accessible parmi les huit aperçus sur le sentier.

De retour à notre itinéraire, quelques enjambées suffisent pour nous retrouver à nouveau seules sur ce littoral sauvage. Ici, les vagues se fracassent sur les rochers avec puissance ! Comme un rappel qu’il vaut mieux ne pas sortir des sentiers balisés. Les falaises découpées au couteau font place, pour un instant, à des landes côtières dorées où s’épanouit l’emblème floral de Terre-Neuve-et-Labrador, la sarracénie pourpre. Le terrain dénudé est parsemé d’étangs et de gros cailloux solitaires. Omniprésent, le brouillard enveloppe les lieux d’une atmosphère mystérieuse et paisible. « On se croirait en Islande », chuchote l’une de mes corandonneuses. Ou sur la Lune…

Les petits villages de pêche nichés au fond des baies s’enchaînent ensuite comme des parenthèses civilisées entre nos pérégrinations en milieu sauvage. Environ un cinquième du circuit, soit près de 75 km, emprunte les routes asphaltées. Rebuté par les kilomètres à parcourir sur le bitume, notre trio a frimé quelques bornes en levant le pouce en l’air… Tricherie, dirons les purs et durs.

Eh bien, ces petits accrocs à notre expédition pédestre nous ont permis de déceler l’ingrédient secret de l’East Coast Trail : les Terre-Neuviens ! Nous avons croisé plusieurs habitants qui incarnent la riche histoire et les traditions uniques de cette région côtière. Fille de gardien de phare, pêcheur retraité, ancien maire d’une localité, résident d’un village disparu… Avec leur accent bien prononcé et leur légendaire hospitalité, ces personnages aussi exceptionnels que leur sentier de randonnée nous ont offert, le temps d’un lift ou d’une cuppa tea, un récit de leur fabuleux coin de pays. La cerise sur le gâteau !

REPÈRES

Quand y aller. De la mi-juin à la fin de septembre, pour jouir d’une météo plus clémente et de températures plus chaudes, observer les icebergs (juin), les capelans, les baleines et les oiseaux (juillet-août), et cueillir des baies sauvages (septembre-octobre).

Planifier. Conçu par le Terre-Neuvien Randy Best dans le but d’encourager la longue randonnée sur ce sentier, le site ectthruhike.com est une vraie mine d’or pour votre préparation : distances à parcourir par étapes, points de ravitaillement, points d’eau, emplacements favorables au bivouac, etc. Pour échanger avec la communauté Facebook, rejoignez le groupe Hiking the East Coast Trail. Obtenez les cartes topographiques auprès de l’East Coast Trail Association (eastcoasttrail.com).

Se ravitailler. Épiceries, dépanneurs, casse-croûte et nourriture via les bureaux de poste (envoi de colis). Par contre, l’approvisionnement en combustible est sporadique à l’extérieur de St. John’s. À compter de la saison 2020, des dépôts de combustible peuvent être organisés par l’intermédiaire du site ectthruhike.com.

Se déplacer. Un service de taxi est offert aux randonneurs (sur réservation). Depuis St. John’s, comptez une vingtaine de minutes de route pour rejoindre le point de départ du nord (Conception Bay South) et 1 h 45 pour le terminus sud (Cappahayden).

Météo. Soleil, brouillard, pluie, grands vents… À Terre-Neuve, un dicton s’applique : il n’y a pas de mauvaise météo, seulement de mauvais vêtements.

Bon à savoir. Accès gratuit, aucun permis requis. On recommande de parcourir le sentier du nord au sud, afin de garder pour la fin les tronçons plus bouetteux.

EN BREF

Un sentier de plus de 300 km bordant l’Atlantique Nord.

ATTRAIT MAJEUR

La côte hachurée de Terre-Neuve et sa quinzaine de villages de pêcheurs qu’on visite en chemin.

COUP DE CŒUR

Pour le segment Stiles Cove Path, un condensé de toutes les merveilles de l’East Coast Trail : prairies, cascades, anses, plages, falaises, promontoires, gouffres, lagons et rochers défilent sur 15 km.

 Cœur brisé

En traversant la « forêt de plastique » sur le tronçon Sugarloaf Path, où des milliers de sacs de plastique jonchent le sol et les arbres sur environ 200 m. Ces déchets proviennent du site d’enfouissement de la région métropolitaine adjacent au sentier.

 

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