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Été, Hors-Québec, Reportage

Enwaille dehors les adolescentes!

27-08-2020

La passion dévorante des filles, dans leur phase ado : tout ce qui passe par leurs zinzins électroniques. Hors du monde pixellisé, rien ne les intéresse ou presque. Notre rédacteur en chef tente de changer la donne et de convertir son adolescente au plein air. Un long chemin de croix qu’il entreprend avec une expédition dans les White Mountains. Qui sait où cela les mènera ?

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Mon adolescente, à quelques semaines de souffler ses 12 bougies, me boude. Parce que je la « force » à partir en randonnée pédestre dans les White Mountains durant trois jours, ponctués de deux nuitées en refuge. Un séjour dans un paradis naturel, il me semble que ça devrait réjouir notre ado pro-environnement. Que nenni !

« La rando, c’est tellement plate. On a tout le temps chaud. On sue. On pue. Pourquoi endurer ça ? » réplique ma Romane. Son souhait le plus cher : rester à la maison. Traduction parentale : dans sa chambre à pitonner sur son téléphone, évachée sur son lit, pendant de belles journées d’été. Pas une perspective susceptible de me plaire.

Pourtant, lorsque j’ai évoqué au printemps dernier la possibilité de faire ce voyage en août, ma fille, encore dans sa phase préado, sautait de joie. Enfin une excursion sans sa petite sœur fatigante qui joue à merveille son rôle de… petite sœur fatigante. Par contre, son enthousiasme a chuté radicalement trois mois plus tard. La seule explication possible à mes yeux : elle a franchi le seuil menant de l’enfance à l’adolescence.

Désormais, mon ado sédentaire perçoit le moindre effort physique comme une torture. Un trek en montagne, comme le goulag. Résultat : elle me déclare catégoriquement qu’elle ne veut plus y aller et que rien ne la fera changer d’idée, pas même l’invitation d’une amie ni des vêtements neufs.

 

L’affaire, c’est que je suis très obstiné. Comme beaucoup de parents, je me bats pour que mes deux filles (aujourd’hui âgées de 10 et 12 ans) passent du temps à bouger. Si c’est plus facile pour la plus jeune, c’est de pis en pis pour l’aînée. L’hiver dernier, notre préado a même fait une petite fugue en vue d’éviter une sortie de ski de fond, comme si c’était une punition. Pourtant un sport qu’elle disait adorer quelques semaines plus tôt. À n’y rien comprendre.

Bien que je n’aie pas l’intention de baisser les bras, ma mission s’annonce ardue. Les études le confirment : les adolescentes sont beaucoup moins enclines à bouger que les adolescents, qui ne sont déjà pas des champions. Dans un rapport de Kino-Québec datant de 2014, un grand nombre d’adolescentes (environ 40 %) étaient actives moins de 3,5 heures par semaine durant leurs loisirs contre 27 % chez les garçons. Les jeunes Québécoises sont également moins actives que la moyenne des jeunes Canadiennes du même âge, alors que cet écart chez les garçons n’existe pas. « Les filles se préoccupent énormément du jugement des autres. Si elles se trouvent incompétentes, elles préféreront se retirer de l’activité », explique Agathe Braconnier, chargée d’événement au Conseil québécois du loisir.

Autre statistique préoccupante : les jeunes (garçons et filles de 6 à 19 ans) consacrent en moyenne 8,6 heures par jour à des activités sédentaires, comme être en classe, parler au téléphone et passer du temps devant un écran. Cette inactivité a des conséquences réelles. Le rapport de Kino-Québec cite une étude qui a constaté une baisse généralisée de l’aptitude cardiorespiratoire (consommation maximale d’oxygène) des jeunes de 9 à 19 ans à travers le monde. Cette réduction frappe encore plus les Nord-Américains. La raison : la diminution de la dépense énergétique.

LA GRANDE SÉDUCTION

Je ne perds pas espoir. Les études le confirment : en général, les filles n’aiment pas les sports d’équipe et de compétition. Patrick Daigle, professeur de plein air au collège Jean-de-Brébeuf, à Montréal, indique aussi que les filles se tannent des jeux de ballon. « Elles veulent bouger autrement que les garçons et la performance les attire peu », constate cet expert des ados, aussi chargé de cours de plein air au Département des sciences de l’activité physique à l’Université du Québec à Montréal.

Qu’en est-il du plein air ? La bonne nouvelle vient de Geneviève Leduc, conseillère principale aux programmes chez Fillactive, un mouvement qui encourage l’organisation d’activités sportives destinées aux adolescentes dans les écoles : « Le plein air englobe justement des activités qui sont susceptibles de plaire aux filles, car elles favorisent les interactions sociales et mettent de côté la compétition. Lorsqu’elles y goûtent, les filles deviennent rapidement accros. »

Voilà qui fait naître de l’espoir en moi. J’écoute les conseils des spécialistes qui me recommandent de faire participer ma grande fille à l’organisation de l’expédition. « Les filles veulent faire partie des décisions et contribuer à l’horaire de la journée davantage que les garçons, qui suivent plus facilement les leaders », indique Geneviève Leduc.

Bien que Romane se désintéresse de l’aventure, je l’implique quand même en lui signifiant que je l’encourage à y participer, et qu’au pire, nous trouverons une autre solution, comme de se faire garder par ses grands-parents. Un long week-end chez les vieux, à ne rien faire ou presque, lui paraît plus séduisant que les montagnes.

Je sors les cartes de sentiers, que je déploie sur la table de cuisine. Je parle des parcours possibles et des reliefs. Des défis à relever. « Nous allons marcher jusqu’à Greenleaf Hut, sur les versants du mont Lafayette, où nous dormirons, puis nous passerons une seconde nuit à Lonesome Lake », lui dis-je. Je lui montre des photos sur internet des fameuses huts, ces refuges des White Mountains. Je parle quasiment dans le vide, mais je tiens bon.

« Le problème, avec les adolescentes, c’est qu’elles connaissent les bienfaits de l’activité physique, mais elles demeurent incapables de les projeter sur elles-mêmes », soutient Geneviève Leduc, de Fillactive. C’est tout à fait ce que je constate chez ma petite rebelle. Lorsqu’elle fait du plein air, elle s’enthousiasme,, m’affirmant dès la fin de l’activité qu’elle veut « refaire la même chose la semaine prochaine ». Puis, sept jours plus tard, elle a complètement oublié son appétit pour le plein air. Souffre-t-elle d’alzheimer précoce ?

À mesure que nos plans avancent, je sens que le refus catégorique de mon ado devient moins catégorique. J’ai bien joué mes cartes. Comme me l’a expliqué Geneviève Leduc, malgré le blocage des jeunes, les parents doivent rester bienveillants. Se glisser dans leur peau. Tenter de les comprendre. C’est d’ailleurs pour cette raison que j’ai choisi les huts des White Mountains, alors que je souhaitais une expédition de quatre jours en camping sauvage.

Je pense que les repas servis dans les refuges de l’Appalachian Mountain Club vont lui plaire. Le voyage aux États-Unis lui donnera l’occasion de parfaire son anglais, elle qui termine son programme d’immersion. Mais j’ai fait une erreur : je pensais qu’il y avait des douches sur place, une de ses exigences, sauf que je me suis gouré. Que de l’eau froide qui coule du robinet… Oups ! Accommodement ultime : je lui promets qu’on fera aussi des photos Instagram. J’utilise la techno pour l’embrigader. Preuve que je suis prêt à tous les compromis.

À quelques semaines du jour J, Romane donne son accord – ou se résigne – devant l’obstination de son père. Par contre, elle souhaite que sa mère et sa petite sœur nous accompagnent. Pas de problème, ma grande, lui dis-je. Ma proposition de partir en duo était une stratégie en vue de maximiser la réussite de ce voyage, moi qui croyais que l’absence de la petite démone serait un atout. Bon, l’expédition se complique pour moi. Je vais devoir convaincre aussi ma fiancée, mais je vais réussir. Tout pour l’ado !

DANS LES WHITE MOUNTAINS

Après une nuit dans un motel du New Hampshire, nous entreprenons, quelques jours avant la rentrée des classes, l’ascension du spectaculaire mont Lafayette (1600 m), sur lequel repose à mi-montagne le Greenleaf Hut, notre refuge pour la première nuitée. Nos filles connaissent bien les sentiers manucurés de la Sépaq. Elles vivent tout un choc en découvrant des sentiers autrement plus rustiques dans les montagnes Blanches.

Nous sautillons de pierre en pierre pour gravir la montagne. La progression se fait lentement. L’effort à déployer est considérable. Si la plus jeune adore, la plus vieille se plaint comme une damnée et veut prendre des pauses toutes les minutes. Heureusement qu’il n’y avait pas de falaises dans les deux premiers kilomètres, car je l’aurais poussée en bas…

À chaque mètre de dénivelé, je convertis peu à peu l’ado au bonheur subtil de l’immersion en nature, de la détente provoquée par l’effort physique et de la baisse du niveau de stress occasionnée par le silence des téléphones intelligents. Le décor contribue à mettre le sourire sur nos lèvres. Le sentier Old Bridle, qui nous mène à un refuge, chemine sur la cime d’une falaise qui procure des vues sensationnelles sur le massif du mont Lafayette.

À notre arrivée au Greenleaf Hut, nous laissons nos bagages lourds dans notre chambre, nous nous gavons de brownies vendus sur place et nous attaquons la dernière portion du trajet (1,6 km) qui nous mène en territoire dénudé jusqu’au point culminant de Lafayette. Je n’ai même pas eu à sortir le fouet pour pousser la marmaille à continuer. Au point culminant, c’est l’heure des poses Instagram. La première journée est un succès.

La seconde journée n’est pas de tout repos. Nous avons été pris dans un orage, qui a été suivi en après-midi de précipitations intenses. Les sentiers sont devenus des piscines de bouette. Résultat : nous arrivons trempés en lavette au refuge Lonesome Lake, après des heures de rando. Malgré tout, toute la famille a conservé le sourire. Mon ado se plaignait qu’il n’y avait pas de douche. Eh ben, elle en a pris une naturelle ! Le lendemain, nous avons remis nos bottes et nos chaussettes mouillées afin de parcourir un court 3 km jusqu’à la voiture, le point final de notre expédition.

À la toute fin de la randonnée, alors que la pluie revenait nous hanter, Romane m’a déclaré subitement – déclaration que j’ai imprimée dans ma mémoire : « J’avoue, papa, c’était l’fun. » Hein ? Pourrais-tu répéter, petite ? « Oui, c’était l’fun », me souffle-t-elle d’un air gêné. Comme l’aurait dit Napoléon : « Impossible n’est pas français. » Wow ! Reste à voir si cet apprentissage aura des répercussions positives et durables dans l’avenir…

L’expédition en bref

Jour 1

Départ du camping Lafayette. Accès au Greenleaf Hut par le sentier Old Bridle (4,6 km). Pause lunch au refuge, puis ascension du mont Lafayette par la piste Greenleaf Trail (3,6 km aller-retour). Total : 8,2 km.

Jour 2

Descente à partir du Greenleaf Hut par Eagle Pass (4,3 km) jusqu’à la station de ski Cannon. Ensuite Pemi Trail jusqu’au camping Lafayette (3,2 km). Puis Lonesome Lake Trail jusqu’au refuge Lonesome (2,7 km). Total :10,2 km.

Jour 3

Circuit du Lonesome Hut au stationnement du camping Lafayette, incluant le tour du lac (3 km).

outdoors.org

Les bienfaits du plein air (liste non exhaustive)

– Stimule la pratique d’activités physiques

– Favorise les contacts sociaux

– Réduit le stress et l’anxiété

– Encourage le jeu libre chez les enfants, stimulant leur créativité et contribuant à leur développement moteur

– Améliore l’humeur, diminue les ruminations et atténue les symptômes de dépression

– Agit comme effet protecteur contre le développement de la myopie

– Améliore la concentration et atténue les troubles associés au déficit de l’attention

– Diminue les douleurs menstruelles

– Aide au contrôle du poids

– Contribue à un meilleur sommeil

Source : Au Québec, on bouge en plein air, ministère de l’Éducation et de l’Enseignement supérieur, gouvernement du Québec, 2017.

 

Épidémie de déficit-nature

Sur une population de 8 millions, 6,5 millions de Québécois vivent en milieu urbain. Sans surprise, de plus en plus de jeunes souffriraient de déficit nature, rapportent des spécialistes. Ce trouble du XXIe siècle se manifeste par « une utilisation réduite des cinq sens et un manque de concentration. En outre, il peut contribuer à l’augmentation des taux de maladies physiques et mentales ». (Extrait d’un rapport de Kino-Québec)

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