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Reportage

Pourquoi marcher quand on peut courir ?

27-08-2020

Photos René Morissette

Voyager en courant est un défi considérable, tant sur les plans physique et mental que logistique. Les valeureux qui choisissent de le relever sont chèrement récompensés pour leur audace, cependant. Coup d’œil sur le fastpacking, ou la randonnée au pas de course.

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Ce matin-là de juillet, Matthieu Fortin a tourné la clé dans la porte de sa demeure de Québec, puis il s’est élancé à la course, comme il le fait presque tous les jours. Seule différence, notable : le fonctionnaire de 34 ans ne reviendrait chez lui que six jours plus tard, après avoir rallié Saint-Siméon à la seule force de ses jambes et en semi-autonomie de surcroît. Oui, vous avez bien lu : le type a cavalé jusque dans Charlevoix, une aventure de fastpacking de près de 300 km ! Il n’était pas seul, remarquez ; son acolyte, René Morissette, 40 ans, l’a accompagné tout du long, entre autres sur le Mestashibo, le sentier des Caps, celui des Florent ainsi que sur la piste de la Traversée de Charlevoix. « En fait, c’est lui qui a eu l’idée originale de ce plan pas d’allure ! Je n’ai fait qu’embarquer », raconte-t-il en entrevue avec Géo Plein Air.

Le fastpacking, ou randonnée au pas de course, est une discipline qui se situe à mi-chemin entre la randonnée pédestre et la course à pied. Cela consiste à couvrir la distance entre un point A et un point B en alternant une marche dynamique en montée, un jogging léger sur le plat et de grandes foulées en descente. Ses pratiquants transportent le nécessaire pour bivouaquer à destination ; certains simplifient toutefois la logistique en prévoyant de l’assistance extérieure. C’est d’ailleurs ce qu’a fait le duo d’habitués d’ultra-trail. « Notre projet a suscité beaucoup d’engouement dans notre entourage. En peu de temps, nous avions des accompagnateurs pour nous ravitailler, mais aussi pour nous escorter sur le parcours », explique René.

Voyager en courant est presque aussi vieux que l’humanité. En revanche, le fastpacking est apparu sur les radars dans la dernière décennie à la faveur de la popularité croissante de la course en sentier. Flairant la bonne affaire, de nombreux fabricants de matériel de plein air se sont récemment mis à offrir de l’équipement adapté à cette pratique hybride. C’est notamment le cas de la compagnie italienne Salewa, qui propose depuis trois ans une gamme de produits « légers et rapides », regroupés sous le nom de speed hiking. « Ceux-ci sont synonymes de plus grande capacité et d’autonomie, ce qui élargit le champ des possibles. La randonnée pédestre qui prenait une éternité à réaliser se boucle désormais en quelques heures à peine », souligne Jeff Rivest, représentant de Salewa au Québec.

 

Ne rien laisser au hasard

Avant de se lancer dans leur folle cavalcade, Matthieu et René en ont pensé les moindres détails. Très tôt dans leurs préparatifs, ils ont ainsi convenu qu’une moyenne d’environ 50 km par jour était à leur portée. Charlevoix n’est pas un plat pays, mais on parle tout de même d’un dénivelé positif quotidien de plus ou moins 1600 m. « Nous nous sommes inspirés du Guide des sentiers pédestres de Charlevoix pour déterminer les étapes. Les options d’hébergement en cours de route ont nécessairement dicté nos choix », précise René. Leur premier objectif : le mont Sainte-Anne, qu’ils ont atteint par l’entremise d’une piste de quatre roues qui sillonne la Côte-de-Beaupré. Au menu : du sable, des marécages et des insectes. « Disons que c’était un mal nécessaire. Par chance, nous étions portés par l’excitation du départ ! » s’exclame Matthieu.

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Tenté par l’expérience ? Attendez-vous alors à investir beaucoup d’énergie dans le casse-tête de la planification de l’itinéraire, des hébergements, de l’alimentation et de l’équipement adéquat. L’exercice est d’autant plus complexe que les contraintes inhérentes à la discipline sont nombreuses ; un bon sac à dos minimaliste n’excède guère 25 L, soit 5 kg de contenu. Et le terrain de jeu est, par définition, assez isolé, même si ce n’est pas toujours le cas. Thomas Duhamel, un autre adepte de fastpacking de la région de Québec, en sait quelque chose. En 2016, il a couru les 600 km de bitume qui séparent Montréal de New York. Puis, en 2017, il a entrepris de longer le fleuve Saint-Laurent en poussant son chien dans une poussette, s’arrêtant en cours de route dans des hôtels et des Airbnb. Son année 2020 est d’ailleurs consacrée au segment Kamouraska-Matane.

« L’organisation fait partie intégrante de l’aventure en fastpacking. Des contraintes naissent les occasions », avance celui qui a entre autres participé en tandem au Marathon des Sables en 2016, une épreuve qui se déroule au Maroc. Au fil de ses propres expériences, l’homme de 33 ans a constaté qu’il avait finalement besoin de peu pour fonctionner. Quelques vêtements judicieusement choisis, une bonne paire de chaussures de course et, dans son cas, une carte de crédit suffisent. « Le matériel est important, mais je suis d’avis que l’exécution l’est encore plus. Mieux tu es préparé, plus tu es disposé à savourer l’expérience », assure-t-il. Cependant, il recommande chaudement de se munir d’un dispositif de localisation GPS afin de pouvoir rassurer les proches, surtout lors des premières expéditions. Élaborer des plans B, C, D et E en cas d’urgence, pire, de défaillance, n’est également pas superflu.

Un défi avant tout

La randonnée au pas de course n’est pas toujours qu’une partie de plaisir. Au sixième et dernier matin de leur traversée charlevoisienne, nos deux coureurs accusent une fatigue certaine. René est tout particulièrement amoché ; sa cheville droite est raide et douloureuse, il a mal au cœur, et son sommeil, mouvementé, l’empêche de bien récupérer. Qui plus est, le programme du jour –73 km et 2200 m de dénivelé positif au travers du méconnu sentier de l’Orignac – s’annonce colossal. Au petit-déjeuner, l’envie d’abandonner lui traverse l’esprit. « J’y pense sérieusement. À quoi bon continuer si c’est pour me “scrapper” davantage et peut-être compromettre ma capacité de courir pour les prochains mois ? […] Mes idées se brouillent et je ne sais plus quoi faire », raconte-t-il dans un compte rendu de son aventure publié sur le blogue Ravito Trail.

Connaître les obstacles qui se dressent devant soi prend ici toute son importance. « Le fastpacking est aussi un défi mental. Afin de le relever avec brio, il faut être capable de gérer ses états d’âme, de se raccrocher à du positif, bref, de continuer à avancer malgré tout », estime Thomas Duhamel. Un bon truc est de se fixer des micro-objectifs. « Par exemple, on peut enchaîner des sommets dans le but de multiplier les points de vue », suggère Jeff Rivest, lui-même rompu à ce genre de raids d’aventure. Un autre tuyau : arrondir au maximum les angles de l’organisation en la confiant à une tierce partie. L’agence québécoise Nomade Actif propose entre autres des voyages de course en sentier encadrés, aussi bien en province qu’à l’étranger. Et la Traversée de la Gaspésie à bottine offre depuis quelques automnes un volet course à pied.

S’entourer d’un coéquipier de feu s’avère aussi une bonne idée. Grâce à un pep talk livré par son complice Matthieu, un optimiste légendaire, René a finalement pris le départ de l’ultime étape. Grand bien lui en prit, puisque, à 20 heures tapantes, Saint-Siméon et le fleuve aux allure d’océan sont en vue. Une heure plus tard, à la brunante, c’est dans la poche : ils complètent le 293e et dernier kilomètre de leur périple. En tout, il leur aura fallu environ 40 heures pour boucler ce qui était pourtant leur baptême du fastpacking. « Nous y sommes allés un peu fort pour notre première expérience du genre. Comme initiation, on peut certainement faire plus simple, comme de revenir à la maison à la course après s’être fait laisser à quelques kilomètres de là », conviennent-ils avec le recul. En tout cas, le duo ne manque certainement pas d’inspiration. Au moment de l’entrevue, à la fin de juin, il prévoyait renouer avec la randonnée au pas de course en traversant le parc national de la Gaspésie, sur plus de 100 km. Rien que ça.

La course aux records comme porte d’entrée

Compléter le sentier de l’Appalachian Trail prend normalement 5 mois ; le coureur belge Karel Sabbe en a pourtant avalé les 3500 km en à peine 41 jours, en 2018. Ce faisant, l’adepte d’ultra-trail alors âgé de 28 ans a inscrit son nom bien en vue sur le site Fastest Know Time, qui répertorie ce genre de performance. « Les FKT, c’est un peu la vitrine du fastpacking. Les exploits surhumains réalisés par des athlètes de haut niveau contribuent à faire connaître et à faire rayonner la discipline », souligne Thomas Duhamel. La tendance commence aussi à se faire sentir au Québec. En juillet dernier, le Bromontois Elliot Cardin s’est lancé à la conquête des Chic-Chocs, les mythiques montagnes de la Gaspésie. Le jeune homme a ainsi créé un tout nouveau segment de 170 km que se disputeront ensuite d’autres coureurs, à l’instar de la traversée de l’Appalachian Trail. Prêt à relever le défi ?

 

 

Les essentiels du fastpacking (liste non exhaustive)

Veste ou sac à dos de course minimaliste

Sac d’hydratation

Souliers de course en sentier ou de speed hiking

Chandail technique, à manches courtes ou longues, ou les deux

Short ou collant

Manteau imper-respirant

Chaussette de randonnée ou de course à pied

GPS, montre, téléphone intelligent

Vivres de course

Système de filtration ou de purification d’eau

Gamelle, cuillère-fourchette et couteau de poche

Nécessaire de camping, aussi minimaliste que possible

Lampe frontale

Trousse de premiers soins de base

Bâtons de course en sentier (optionnels)

 

 

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